» Il faut retrouver sa tortue intérieure « 

Selon le journaliste canadien Carl Honoré, nous assistons à une véritable révolution de nos modes de vie. Démonstration.

Eloge de la lenteur ! Carl Honoré, Marabout.

Une révélation ! Il y a quatre ans, j’attendais un avion à l’aéroport de Rome en lisant un journal, quand mes yeux sont tombés sur un article qui vantait les mérites de contes pour enfants présentés en version condensée. Imaginez Hans Christian Andersen passé au crible du management ! A l’époque, j’étais sans cesse débordé et je me battais chaque soir avec mon fils de 2 ans, qui me réclamait des histoires toujours plus longues alors que je ne pensais qu’à finir ce qui me restait à faire : lire mes mails, terminer un articleà

Absolument. Je me suis demandé si je n’étais pas en train de devenir fou ! Comment guérir de cette obsession du temps ? Est-ce possible, et seulement désirable, d’aller moins vite ?

En Occident, personne, ou presque, n’échappe au virus. Je suis journaliste, et j’écoute beaucoup les gens : tous se plaignent de manquer de temps. Sans doute parce que nous vivons dans une culture de consommation et que nous brûlons d’accumuler autant de biens et d’expériences que possible. Nous voulons faire une carrière honorable, nous occuper de nos enfants, sortir avec nos amis, pratiquer un sport, aller au cinéma, jouir d’une vie sexuelle harmonieuseà Il en résulte un constant décalage entre ce que nous attendons de la vie et ce que nous en obtenons, lequel nourrit le sentiment que nous n’avons jamais assez de temps. Du coup, la tentation d’aller plus vite, de courir contre la montre devient irrésistible. Nous sommes devenus des drogués de l’activité. Selon une étude menée en 2003 auprès de 5 000 travailleurs britanniques, 60 % des personnes interrogées déclaraient ne pas envisager de prendre toutes leurs vacances. Et savez-vous qu’en moyenne les Américains délaissent chaque année un cinquième de leurs congés ?

Dans une nouvelle baptisée La Lenteur, Milan Kundera parle de la vitesse comme d’une extase. Bien sûr, la rapidité est très stimulante, très excitante. Comprenons-nous, ce livre n’est pas une déclaration de guerre à la vitesse. Le problème est que notre amour de la vitesse, notre obsession d’en faire toujours plus en moins de temps a passé les bornes. Elle s’est transformée en dépendance. Nous ne savons plus lever le pied, changer de rythme. Aujourd’hui, nous privilégions la quantité au détriment de la qualité.

Il s’agit de trouver un meilleur équilibre entre activité et repos, travail et temps libre. Chercher à vivre ce que les musiciens appellent tempo giusto, la bonne cadence, en allant vite lorsque notre activité l’exige et en se ménageant des pauses dès qu’on le peut. Cette philosophie, très simple, est en train de gagner du terrain un peu partout dans le monde. Sur le plan individuel, les gens sont de plus en plus nombreux à réfléchir sur leur rapport au temps et son impact sur leur qualité de vie. Sur le plan collectif, de multiples initiatives voient le jour via les municipalités, les associations.

La réflexion sur la lenteur ne date pas d’hier, mais l’émergence du Slow Food en Italie, il y a une quinzaine d’années, a incontestablement accéléré les choses. Ce mouvement, créé en réaction aux fast-foods, prône cette notion très civilisée selon laquelle tout ce que nous mangeons devrait être cultivé, cuisiné et consommé tranquillement. Donc lentement. Comme son nom l’indique, Slow Food promeut tout ce que le fast-food bannit : des produits frais, locaux et de saison, des recettes transmises de génération en génération, une forme d’agriculture viable et des repas tranquilles en famille ou entre amis. De fait, le Slow Food prône une forme d' » écogastronomie  » : la notion selon laquelle manger bien doit aller de pair avec la protection de l’environnement.

En Italie, il regroupe plus de 1 500 restaurateurs qui travaillent selon ces principes et le mouvement fait école chez les cuisiniers du monde entier. L’association est également à l’origine de l’instauration d’une Semaine du goût dans la péninsule et de la création d’une Université des sciences gastronomiques, à Pollenzo, en 2003. Avec ce message très moderne, bien manger et sauver la planète, Slow Food réunit aujourd’hui près de 100 000 membres à travers le monde, y compris au Japon et aux Etats-Unis. Et, en 2001, le New York Times a classé l’initiative parmi les 80 idées qui ont ébranlé le monde ou, du moins, qui l’ont un petit peu bousculé.

Pour Carlo Petrini, son fondateur, le mouvement est un refus de la vitesse sous toutes ses formes. Dans ce sillage, plus de 80 municipalités italiennes (Orvieto, Bra, Greve in Chianti, Positanoà) ont signé le manifeste Cittaslow, qui privilégie un développement plus respectueux des rythmes de leurs habitants. Et donc une meilleure qualité de vie. Connaissez-vous leur logo ? Un escargot portant une ville sur sa coquille. Rien n’est plus clair.

Elles adhèrent toutes à une philosophie : elles rejettent le culte de la vitesse et affirment que la lenteur a une valeur positive dans le monde moderne. Concrètement, elles suivent les principes de la charte Cittaslow, qui comporte 55 engagements, notamment la réduction du bruit et de la circulation en ville, l’augmentation des espaces verts et des zones piétonnes, la préservation des traditions esthétiques et culinaires locales et l’adoption d’un esprit d’hospitalité et de bon voisinage.

Elles suscitent partout l’enthousiasme. D’ailleurs, le concept, né en 2002, fédère aujourd’hui plus d’une centaine de communes, en Europe – principalement en Allemagne et en Grande-Bretagne – mais aussi au Brésil ou aux Etats-Unis. Et même au Japon : le quartier de Shiodome, à Tokyo, qui sera achevé en 2006, a été imaginé comme une oasis urbaine en mode slow, avec des galeries marchandes bordées de sièges.

Parallèlement aux campagnes nationales, souvent répressives, de nombreuses associations et municipalités se mobilisent pour susciter une prise de conscience. Après l’Australie, plusieurs villes américaines adhèrent au programme Vitesse de quartier. Le message ? Respecter les limitations dans chaque rue comme s’il s’agissait de la sienne, avec ses propres enfants rentrant de l’école. En Angleterre, le comté du Lancashire vient de mettre en place un programme apparenté à celui des Alcooliques anonymes pour aider les gens à décrocher de la vitesse.

Les rythmes de travail sont évidemment les principaux enjeux des apôtres de la lenteur. Et, là aussi, les choses changent. Dans de nombreux pays d’Europe, le monde de l’entreprise a déjà beaucoup évolué. La chaîne d’hôtels Marriott, par exemple, a décidé de lutter contre le  » présentéisme  » en proposant à ses salariés de quitter l’entreprise une fois leur tâche terminée, et cela quelle que soit l’heure.

Absolument. Au Portugal, une Association des amis de la sieste vient de se créer. En Espagne, un réseau national de cafés-salons propose de faire une petite pause à toute heure de la journée. Au Japon, le Club de la paresse, qui prône un mode de vie plus calme et moins agressif pour l’environnement, a ouvert un café à Tokyo proposant de la nourriture bio, des concerts à la bougie, des tables espacées pour permettre aux gens de se détendre et un espace repos. Ce club, largement médiatisé, a contribué à mettre la paresse à la mode au Japon, comme en témoigne aussi le succès de l’ouvrage de l’anthropologue Keibo Oiwa Vive la lenteur ! Son enquête sur les différentes campagnes internationales en faveur de la lenteur en est déjà à sa vingtième réédition !

Une chose est sûre, la révolution lente est aujourd’hui en marche et si mon livre accentue la prise de conscience générale, j’en suis très heureux. Depuis sa parution, je suis très souvent invité à des séminaires pour évoquer les différentes expériences observées au cours de cette enquête. J’avais d’abord imaginé que je serais seulement sollicité par des associations marginales, adeptes de yoga ou de gym douce. Au contraire. Ce sont les cadres et les chefs d’entreprise hyperactifs qui sont les plus intéressés.

Jadis, j’adorais la vitesse, mais je vivais dans une prison de vitesse. Je ne savais pas m’arrêter, je cherchais à remplir chaque moment. Aujourd’hui, ma vie est transformée. Je joue toujours au hockey sur glace, qui est le sport le plus rapide du monde ; j’aime toujours travailler dans les médias, écrire vite ; j’adore Londres, qui est une ville volcanique, d’une énergie incroyable. Mais, d’un autre côté, j’organise ma vie différemment, j’établis des priorités. Je fais des pauses, je pratique chaque jour dix minutes de méditation. J’ai renoncé à regarder la télévision pour passer davantage de moments avec ma femme et mes enfants. Nous avons retrouvé le plaisir de dîner chaque soir en famille. Mes relations affectives, amicales sont plus harmonieuses. En fait, j’ai trouvé mon point d’équilibre, ma  » tortue intérieure « .

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Lydia Bacrie

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