Il était une fois en Amérique

Tout en bruit et en fureur, Gangs of New York évoque de manière saisissante l’épisode le plus sanglant de l’Histoire de Manhattan. Martin Scorsese nous parle de son formidable film, où Daniel Day-Lewis vole la vedette à Leonardo Di Caprio

Epoustouflant, passionnant, palpitant. Les adjectifs se bousculent à la découverte du très attendu Gangs of New York, ce film dont Martin Scorsese avait fait son objectif dès 1978. Le réalisateur de Mean Streets et Taxi Driver s’était enthousiasmé pour un épisode particulièrement violent de l’Histoire new-yorkaise, narré par Herbert Asbury dans son livre sur la pègre, paru pour la première fois en 1928, et que l’écrivain argentin Jorge Luis Borges avait en son temps célébré. Scorsese entendait porter à l’écran les terribles affrontements qui se déroulèrent au milieu du XIXe siècle au lieu dit des Five Points, dans le sud de Manhattan, et qui opposèrent les bandes d’Américains de souche aux nouveaux immigrants irlandais. Le cuisant échec de la fresque « westernienne » de Michael Cimino, Heaven’s Gate, en 1980, dissuada les producteurs d’investir dans l’ambitieux projet de Scorsese, qui comptait initialement confier la bande musicale au groupe punk The Clash… Il aura donc fallu près d’un quart de siècle pour que Gangs of New York voie le jour, et sorte dans les salles de cinéma juste au moment où disparaît Joe Strummer, le leader de The Clash. Mais le temps écoulé n’a pas découragé le cinéaste: le sujet spectaculaire et effrayant à la fois, s’inscrit parfaitement dans l’ensemble que Scorsese consacre à la ville et à ses enfers, de Mean Streets à Bringing out the dead en passant par Taxi Driver, Raging Bull et The Age of Innocence.

Gangs of New York a pour personnages principaux Bill le Boucher (Daniel Day-Lewis), le sanguinaire meneur de la bande des Native Americans, et Amsterdam Vallon (Leonardo Di Caprio). Ce dernier est le fils de Priest Vallon, ennemi et rival du Boucher qui l’a tué de ses mains. Revenu sous une fausse identité à Five Points, Amsterdam intégrera la bande de Bill, gagnera sa confiance en attendant l’heure de l’inévitable vengeance, tandis que dehors la tension grimpe, exacerbée à chaque débarquement de navire amenant de nouveaux immigrants… Dans un rôle que Scorsese destinait au départ à Robert De Niro (ce dernier, retenu aux Etats-Unis par un procès en divorce et garde d’enfants, dut renoncer au tournage à Rome), Daniel Day-Lewis signe une performance extraordinaire, éclipsant en partie le retour éminemment médiatique d’un Leonardo Di Caprio physiquement étoffé. Des seconds rôles bien tenus – par Liam Neeson, Cameron Diaz, Jim Broadbent, notamment – et une figuration abondante animent d’excellente façon les décors sublimes de Dante Ferretti, qui a reconstitué tout un quartier du Manhattan de 1863 sur les plateaux géants de Cinecittà. La réalisation de Scorsese est brillante, portée tout à la fois par un souffle romanesque et un souci d’authenticité. Le grand spectacle attendu est au rendez-vous, l’évocation historique d’un épisode majeur de la formation violente des Etats-Unis également. On regrettera tout juste la disparition dommageable de quelques scènes pour raison de durée imposée au cinéaste, mais qui n’empêche heureusement pas Gangs of New York de rester passionnant de bout en bout. Une oeuvre forte et mémorable, que son réalisateur commentait pour nous en mai dernier, lors d’un entretien au Festival de Cannes, en exclusivité pour la presse belge francophone.

Le Vif-L’Express: Gangs of New York apporte une nouvelle pièce au portrait hyperréaliste, volontiers violent, que votre filmographie trace de la ville où vous êtes né. Comment le projet a-t-il pris forme?

Martin Scorsese: Déjà dans mon enfance, j’étais fasciné par les histoires qu’on racontait sur le vieux New York, celui du XIXe siècle. Les récits sur les années 1860 étaient particulièrement riches d’échos que je percevais lors de mes promenades dans des rues n’ayant guère changé depuis, pour certaines d’entre elles. Des récits brutaux, bien sûr, témoignant des soubresauts d’une Histoire où la violence n’a jamais été absente, des guerres d’indépendance à la guerre civile (NDRL: dite « de sécession »), en passant par la conquête de l’Ouest et les guerres indiennes. A New York, en ces années qu’évoque le film, on trouvait un condensé extraordinaire de tensions alimentées par la simple lutte pour survivre des classes laborieuses, par la corruption politique et policière, par le développement d’une pègre toute puissante et par l’immigration en masse de nouveaux venus débarquant d’Europe dans l’espoir d’un avenir meilleur. Tout était réuni pour une explosion majeure, celle des Draft Riots, une explosion de violence qui allait représenter un test sanglant pour la jeune Amérique, les valeurs proclamées dans sa Constitution et dont l’application n’allait pas forcément de soi dans un contexte d’oppositions souvent exacerbées jusqu’à la violence. Le film évoque nos racines, les racines d’une Nation… Le projet proprement dit est né de ma découverte du livre de Herbert Asbury, que j’ai lu au début des années 1970 et qui m’a extraordinairement frappé. Asbury était journaliste et il a rassemblé une matière fabuleuse, faite aussi bien de récits de souvenirs rapportés que de pièces officielles comme des rapports de police. Son travail fourmille de détails authentiques, et baigne simultanément dans un climat de roman populaire.

Pourquoi vous être arrêté plus précisément sur l’épisode des Draft Riots, ces émeutes de la Conscription, et sur le personnage de Bill le Boucher?

Même au plus fort de la guerre civile, aucune journée n’a vu tomber autant d’Américains tués par d’autres Américains que celles de cette période à New York. Nous sommes là au point culminant d’une certaine violence historique. Un point culminant et signifiant par les enjeux qu’il représente. Car il se pose dans un contexte de débat entre liberté et responsabilité, intérêt collectif et individualisme, sans oublier l’importante question de la séparation entre l’Eglise et de l’Etat, la loyauté des Irlandais vis-à-vis du Vatican étant stigmatisée par ceux qui les voyaient débarquer (jusqu’à 15 000 par jour!) et qui redoutaient l’influence catholique. On soupçonnait, pas forcément à tort, les Irlandais de voter comme l’ordonnait l’Eglise… L’immigration massive et continuelle posait par ailleurs un défi à un pays qui s’était bâti sur elle, mais qui devait décider où et quand le mouvement pouvait être ralenti, sachant que chaque nouvelle vague générait l’apport de forces vives, un enrichissement culturel, mais aussi davantage de problèmes, et de bandes organisées qui prétendaient défendre les intérêts de tel ou tel groupe, dans un esprit confinant au tribal… En ce qui concerne Bill le Boucher, c’est un personnage qui réunit en lui-même de nombreux éléments déterminants. C’est un dur de dur, marqué par la mort de son père, tué par des Anglais alors qu’il n’était qu’un bébé. C’est tout à la fois un chef de bande sans scrupule, et un citoyen qui se méfie de quiconque viendrait revendiquer, de l’extérieur, des droits sur le pays dans lequel il a grandi et pour lequel son père est mort… Cette référence au père donne une intensité plus grande encore du fait de ses rapports avec le jeune Amsterdam Fallon, dont il tua le père (chef d’une bande irlandaise, les Dead Rabbits) et qui veut lui-même venger ce crime qui le laissa orphelin. Si Bill le Boucher est inspiré de la réalité, Amsterdam est un personnage de fiction.

Vous montrez dans le film comment la pègre cherche à contrôler les politiciens, en y parvenant souvent…

Nous sommes évidemment une démocratie, mais les influences y abondent, venant de groupes de pression pas toujours parfaitement honnêtes. Plus largement, et un passé récent nous le rappelle avec ironie, il ne suffit pas d’obtenir la majorité des voix pour gagner. Comme le dit un personnage dans le film, « Ce ne sont pas ceux qui émettent les votes qui décident, mais bien ceux qui les comptent… »

Que furent exactement les Draft Riots de 1863?

Suite à l’affrontement prévisible avec les Etats du Sud, le président Abraham Lincoln avait décidé la conscription, la première dans l’Histoire du pays. Chaque homme valide devait rejoindre l’armée… sauf ceux qui pouvaient payer 300 dollars pour être exempté. Les plus pauvres ne supportèrent pas cette injustice et les émeutes éclatèrent. Elles durèrent quatre jours et quatre nuits et furent terrifiantes de brutalité. C’est sur ce fondhistorique que se déroule l’action de Gangs of New York.

Le décor bâti à Cinecittà doit être l’un des plus impressionnants de l’histoire du cinéma contemporain.

Je ne voulais qu’un minimum d’images de synthèse (il y en a dans les plans aériens de Manhattan), et j’ai obtenu qu’on construise un décor grandeur réelle et comportant tous les détails possibles. L’enjeu? Donner au spectateur la sensation la plus présente possible de ce qui était la vie, là-bas, en ces années terribles. Donner aux acteurs cette même sensation pour les inspirer. Et me mettre moi-même en condition optimale pour fignoler l’écriture du scénario et décider de la mise en scène, des angles, des techniques visuelles les plus adaptées aux lieux et à l’action. Tous ceux qui ont foulé le plateau à Cinecittà ont ressenti une impression fantastique. J’en ai eu moi-même la chair de poule, la première fois…

Les séquences de bataille sont particulièrement impressionnantes.

J’avais dessiné une partie de ces scènes à l’avance; d’autres furent décidées sur le terrain. Pour mettre l’équipe caméra dans l’ambiance, j’avais fait projeter Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein pour la théâtralisation et le Falstaff d’Orson Welles pour les corps-à-corps extraordinaires qu’il contient. Nous avons été loin dans la violence, par souci de réalité. Mais vous n’en verrez qu’une partie, mon but n’étant pas d’écarter le public d’un film que je crois par ailleurs riche en éléments dramatiques et historiques.

C’était là que se situait votre principal défi, dans l’équilibre à trouver entre fiction narrative et contexte historique?

C’était en effet crucial, mes coscénaristes (1) en convenaient. Nous aurions pu ajouter bien plus d’informations historiques, mais on aurait alors risqué de noyer l’intrigue fictionnelle, empêcher sa respiration, brider son rythme. Et ça, je ne le voulais pas. Gangs of New York n’est pas une leçon d’Histoire. C’est un récit opposant des personnages porteurs de conflits (intérieurs et extérieurs) exacerbés par un contexte authentique où les passions personnelles se confrontent aux mythes et réalités fondateurs d’une nation. Des mythes et des réalités où les classes sociales, l’origine ethnique, la religion, la corruption jouent un rôle capital. Nous pouvons encore utilement y réfléchir aujourd’hui. Sur un plan plus intime, mais qui touche beaucoup d’entre nous, le film évoque la question des rapports père-fils, une question à laquelle je pense souvent depuis la disparition de mon propre père…

Entretien : Louis Danvers, (1) Jay Cocks, Steven Zaillian et Kenneth Lonergan., A l’invitation de l

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