Homme-femme : Les mystères de la différence

L’anatomie est trompeuse : à mesure qu’ils avancent dans leurs découvertes, les scientifiques ont de plus en plus de mal à définir la spécificité des deux sexes. Des généticiens en viennent même à prédire l’extinction du chromosome Y. Et, en matière de procréation, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

C’est le mystère qui nous intrigue depuis la plus tendre enfance et turlupine les savants depuis la nuit des temps : celui de la troublante différence entre nos jambes, qui sépare l’humanité en deux parties (presque) égales. Pourquoi les uns ont-ils un sexe et les autres, un autre ? En quoi les hommes et les femmes se distinguent-ils réellement ? La condition masculine ou féminine est-elle gravée dans l’anatomie, dans les gènes, dans le cerveau, ou bien créée par l’environnement et les conventions sociales ?

Des généticiens, des anthropologues, les experts en imagerie médicale ont apporté, ces dernières années, de nouveaux éléments de réponse à ces questions. Leurs découvertes donnent une image de plus en plus complexe de la sexualité, où les frontières naguère bien délimitées apparaissent de plus en plus floues.

Les critères qui permettaient jadis de classer sans ambiguïté une personne dans l’un ou l’autre genre sont de plus en plus vagues ou contestés, à tel point qu’on ne sait plus bien ce qui distingue le masculin du féminin. Les organes génitaux ? Certains naissent hermaphrodites, avec des attributs sexuels indifférenciés, à la fois féminins et masculins, ou l’ébauche d’un des deux : ces cas d’intersexualité touchent en moyenne 1 personne sur 5 000 en Europe. Les hormones ? Elles ne sont pas non plus spécifiques à un sexe : les femmes fabriquent aussi de la testostérone et les hommes des £strogènes. Le patrimoine génétique ? Certains hommes sont pourvus de deux chromosomes X, tout comme il existe des femmes ayant hérité d’un Y : quelque 30 000 personnes en Belgique auraient ainsi un profil sexuel génétique  » différent  » de leur morphologie. La forme des os ? Les paléontologues reconnaissent aujourd’hui qu’il est très difficile de différencier le sexe des squelettes. Les performances physiques ? Même sur les stades, l’écart entre les femmes et les hommes tend à se réduire. Une étude de l’université de Californie sur l’évolution des records olympiques depuis les années 1920 a montré que les athlètes féminines progressaient deux fois plus vite que leurs homologues masculins et prévu que, à ce rythme, les différences disparaîtraient complètement vers 2050. Mais on en est encore loin, car les mâles disposent d’une arme imparable : leur niveau, en moyenne dix fois plus élevé, de testostérone, hormone stimulant la formation des muscles, qui leur assure un dopage naturel et un avantage au chronomètre risquant de perdurer.

Et si la différence se logeait surtout dans le cerveau ? L’organe d’où l’homme tire sa position dominante dans la nature est en général d’une taille plus petite chez la femme. Ce qui a longtemps servi d’argument aux phallocrates pour prétendre à la supériorité masculine en matière d’intellect. Au début du xxe siècle, le philosophe français Gustave Le Bon attribuait  » la versatilité des femmes, leur inconsistance, leur absence de logique et leur incapacité à raisonner  » au petit volume de leur boîte crânienne. Près de cent ans plus tard, malgré les progrès de la science et l’évolution des mentalités, on en est encore plus ou moins au même point. En janvier dernier, le président de l’université Harvard, Lawrence H. Summers, a déclenché une énorme polémique aux Etats-Unis en expliquant au cours d’un discours que, s’il y avait peu de femmes dans les filières scientifiques, c’était peut-être parce qu’elles étaient, par nature, moins douées en maths.

En la matière, les données scientifiques indiscutables sont peu nombreuses, contradictoires et souvent biaisées, car elles portent sur des comportements pouvant être induits aussi bien par la biologie que par la société. Oui, le cerveau des filles est statistiquement moins volumineux, mais c’était aussi le cas de celui d’Einstein ou de celui d’Anatole France, lequel pesait 1 kilo alors que le poids moyen du cerveau chez les hommes est de 2,4 kilos. Les femmes ont une proportion de matière grise plus élevée et disposent d’un corps calleux – faisceau de nerfs qui relie entre eux les lobes droit et gauche – plus épais que celui des hommes. Ce qui permet à leurs hémisphères de mieux communiquer. Les aires du langage sont réparties chez les femmes des deux côtés du cerveau, alors qu’elles sont concentrées chez les hommes dans l’hémisphère gauche. Ces derniers, plus latéralisés, réalisent de meilleures performances aux tests de visualisation d’objets dans l’espace, alors que les femmes ont de meilleures capacités de langage et font preuve de plus d’empathie, car elles perçoivent mieux les émotions et les états mentaux des autres. Voilà pourquoi les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, selon la célèbre formule de John Gray, l’auteur américain qui a popularisé ces découvertes à travers des livres de recettes pour  » mieux communiquer et vivre en harmonie avec l’autre sexe « .

Au-delà de ces particularités, somme toute limitées, aucune autre différence cognitive n’a pu clairement être mise en évidence entre les sexes. Les tests de QI ne démontrent pas d’écart d’intelligence lié au genre, même si les hommes ont tendance à être plus nombreux aux deux extrémités de la courbe, parmi les esprits les plus brillants, mais aussi parmi les débiles et les attardés. Ce qui, au bout du compte, rétablit l’équilibreà  » Les différences entre les individus, quel que soit leur sexe, sont plus importantes que celles entre l’homme et la femme « , affirme le Britannique Simon Baron-Cohen, directeur du centre de recherche sur l’autisme de l’université de Cambridge.

Si le cerveau n’a pas vraiment de sexe, il n’en contrôle pas moins les préférences et les comportements sexuels, lesquels paraissent beaucoup plus influencés par la biologie qu’on ne le pensait. En 1991, un chercheur californien, Simon Le Vay, a fait sensation en affirmant avoir découvert une particularité anatomique dans le cerveau des homosexuels : une région de l’hypothalamus dont le volume serait deux fois moins important chez les hommes gays et chez les femmes que chez les hommes hétéros. Deux ans plus tard, le Dr Dean Hamer, du National Cancer Institute, s’est vanté d’avoir identifié, sur le chromosome X, une région baptisée XQ28, censée abriter le ou les gènes de l’homosexualité. Les observations de Le Vay, qui portaient sur l’autopsie d’une quarantaine de cadavres d’hommes morts du sida, n’ont jamais été confirmées. Quant à la découverte du XQ28, elle n’a pas pu être prouvée, faute de pouvoir expérimenter les effets du gène homo dans des embryons humains. On a en revanche trouvé une sorte d’équivalent de ce gène chez la mouche. Des généticiens viennois de l’Académie des sciences autrichienne ont identifié chez la drosophile un fragment d’ADN qui détermine les comportements sexuels de l’animal, sa façon de faire la cour et de s’accoupler. En juin 2005, ils ont réussi à inverser les préférences de mouches femelles en injectant dans leurs £ufs une copie de la version mâle du gène : des insectes pourtant pourvus d’organes féminins se transforment alors en lesbiennes et tentent de copuler avec leurs cons£urs. Barry Dickson, l’un des auteurs de la découverte, s’avoue lui-même étonné par ce résultat :  » Je ne pensais pas qu’un seul brin d’ADN puisse contrôler des comportements si complexes.  »

La différence des sexes reposerait-elle finalement sur la génétique ? Cette discipline est de toute évidence celle qui a le plus fait évoluer les connaissances et les théories sur le genre. A commencer par l’évaluation de la distance entre les hommes et les femmes au niveau de l’ADN. Alors que le génome humain est désormais totalement décrypté, des chercheurs de Duke University ont entrepris de décompter les gènes spécifiques à chacun des deux sexes. Ils sont arrivés à la conclusion, publiée en mars 2005, que les filles et les garçons divergent d’environ 300 gènes, soit près de 1 % de leur patrimoine héréditaire. L’écart peut paraître minuscule, mais il est presque aussi grand que celui qui sépare le genre humain des grands singes, soit 1,5 %. Il y aurait donc presque autant de distance, génétiquement parlant, entre la femme et l’homme qu’entre les primates et Homo sapiens.

La génétique nous a aussi appris récemment que, contrairement à ce que raconte la Genèse, la femme est apparue la première, 84 000 ans avant que l’homme émerge en quelque sorte de ses chromosomes. Grâce à la méthode de l' » horloge moléculaire « , qui permet de remonter le temps en analysant les variations de l’ADN, une équipe de généticiens de l’université Stanford a montré que l’humanité possédait au départ un seul chromosome sexuel, fonctionnant par paires identiques et portant à la fois les gènes masculins et féminins.

Mais, il y a 250 000 ans, à la suite d’une mutation, l’un des jumeaux a commencé à se différencier et donné naissance au chromosome Y. Celui-ci s’est spécialisé dans le genre masculin en abandonnant la plupart de ses gènes féminins. Incapable de se recombiner en échangeant des gènes avec son jumeau, car il est toujours tout seul dans la cellule, il s’est peu à peu appauvri, comme une peau de chagrin. L’Y est aujourd’hui le plus petit du génome, le moins fourni en gènes – moins d’une centaine, alors que l’X en compte 2 000. Le généticien britannique Bryan Sykes, de l’université d’Oxford, estime que ce chromosome mâle est tout simplement appelé à disparaître et prédit dans son livre paru en 2004 – La Malédiction d’Adam (Albin Michel) – que tous les hommes seront stériles dans 125 000 ans.

Il a fallu attendre 1923 pour que les biologistes découvrent que le sexe s’hérite par le jeu de deux chromosomes : un double X pour les filles, un X et un Y pour les garçons. Depuis cette date, les scientifiques n’ont cessé de faire la chasse au gène  » décisif  » du sexe, celui qui détermine la formation des organes sexuels dans l’embryon à partir de la cinquième semaine de gestation.

Après de nombreux échecs, une équipe de chercheurs londoniens a fini, au début des années 1990, par identifier un candidat sérieux dans les replis du chromosome Y : un gène baptisé sex determining region (SRY), qui constitue la clef de la masculinité. Celui-ci agit comme un interrupteur en déclenchant une cascade d’événements hormonaux qui aboutissent à la formation des organes sexuels mâles. La même équipe a réussi quelques mois plus tard à changer le sexe d’un embryon de souris femelle après lui avoir injecté une copie du SRY, preuve incontestable de ce mécanisme. Cette découverte n’est pas neutre : elle semble définir la féminité comme un état par défaut, la pente naturelle sur laquelle glisse l’embryon, sauf si le SRY décide du contraire en aiguillant le train dans l’autre direction. Il existe pourtant des mécanismes de détermination féminins : des généticiens italiens de l’université de Pavie ont montré, en 1994, qu’il existe sur le chromosome X un gène qui agit comme un répresseur de masculinité. Mais cette découverte semble être passée inaperçue. On se demande bien pourquoi.

Si le chromosome Y semble voué à l’extinction, l’X semble en revanche appelé à un bel avenir. Ce chromosome commun aux deux sexes porte aussi de nombreux gènes impliqués dans le fonctionnement du cerveau. On pensait jusque-là que chez les femmes, où il existe en double exemplaire, seul un des jumeaux était fonctionnel, l’autre restant silencieux. Mais on s’est récemment aperçu que ce n’est pas tout à fait le cas : 25 % des gènes de l’X dormant sont en réalité actifs, ce qui permet à la cellule de réparer un gène défaillant en le remplaçant par sa copie sur le second chromosome. Cette plasticité génétique donnerait ainsi au sexe dit  » faible  » une meilleure protection contre les mutations et des capacités d’adaptation plus larges. Elle lui permet aussi d’échapper à de nombreuses affections héréditaires liées à des gènes du X, qui touchent en priorité les garçons, de la calvitie à la myopathie de Duchenne en passant par l’hémophilie ou l’autisme.

Une chose est sûre : l’évolution semble favoriser le genre féminin à long terme, y compris en matière de procréation, l’un des derniers domaines où la spécificité de chaque sexe reste encore clairement définie. C’est le philosophe et biologiste Henri Atlan qui l’affirme dans son ouvrage L’Utérus artificiel (Seuil) : d’ici à une cinquantaine d’années, les bébés débarqueront sur terre par ectogenèse, une technique qui permet le développement de l’embryon hors de l’organisme maternel. Cette sorte de sous-traitance procréative a déjà commencé avec les fécondations in vitro, et progresse à grands pas de l’autre côté de l’Atlantique. Dans son laboratoire de l’université Cornell (Etat de New York), la biologiste Helen Hung-Ching Liu serait en effet parvenue à implanter des embryons humains dans un ersatz d’utérus dopé en hormones et en éléments nutritifs. Même la modeste contribution masculine à la fécondation de l’embryon pourrait bientôt devenir accessoire. En mai 2002, des biologistes japonais de l’Université agricole de Tokyo sont parvenus à créer en laboratoire une souris issue d’un ovule fécondé par un autre ovule, sans aucun apport de sperme. La femme serait-elle l’avenir de la femme ?

Gilbert Charles et Claire Chartier

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