Guerre oubliée dans l’Himalaya

Sur le toit du monde, le roi Gyanendra gouverne seul son pays. Face à la guérilla maoïste, il est partisan de la manière forte

Il fut un temps où le royaume du Népal, posé sur les montagnes de l’Himalaya, était le paradis des hippies. Tout routard respectable se devait de faire escale à Katmandou. La capitale était alors un havre de paix, chargé de pittoresque et parfumé d’encens. Aujourd’hui, le même pays est rongé par une guerre sans merci. Semaine après semaine, les accrochages entre l’armée et les rebelles maoïstes se multiplient. Les morts s’accumulent. Les derniers affrontements en date, le 5 février, ont fait 21 tués dans les rangs des guérilleros. Malgré sa supériorité numérique, l’armée n’arrive pourtant pas à maîtriser la rébellion, qui contrôle toujours plusieurs districts dans l’ouest du pays. Et la rupture des pourparlers de paix, en août dernier, n’incite pas à l’optimisme.

C’est en février 1996 que les maoïstes se sont lancés dans la lutte armée. L’avènement d’une démocratie six ans plus tôt, après quatre décennies de monarchie absolue, avait pourtant autorisé certains espoirs. Las, le Népal est resté un des pays les plus pauvres du monde. Les deux principales formations politiques du pays û le Parti du congrès (libéral) et le Parti communiste népalais (PCN) û se sont peu à peu enlisées dans le jeu parlementaire. C’est d’ailleurs au sein des franges radicales du PCN que s’est construit le mouvement de guérilla. Son message n’a pas tardé à trouver un écho parmi les nombreux laissés-pour-compte de la société népalaise. Sur une population de 23 millions d’habitants, 42 % vivent avec moins de 1 dollar par jour.  » Les maoïstes sont les seuls à avoir mis sur la table un certain nombre de questions laissées de côté par la classe politique « , note Jean-Luc Racine, spécialiste de l’Asie du Sud et directeur de recherche au CNRS français. Les insurgés multiplient en effet les promesses : nouvelle Constitution, autonomie pour les minorités ethniques, nationalisation des biens appartenant aux  » capitalistes « . A la satisfaction des femmes, ils ont interdit l’alcool et supprimé les mariages forcés dans les zones qu’ils contrôlent. Ils se sont aussi attaqués aux discriminations subies par les intouchables ( dalits, 21 % de la population).

Conformément à la stratégie qui a permis à Mao Zedong de prendre le pouvoir en Chine, les maoïstes cherchent à s’assurer le contrôle des campagnes et à encercler les villes. Même si la prise de Katmandou paraît encore très improbable, la  » guerre du peuple  » déclenchée par les maoïstes a déjà fait plus de 8 500 victimes, dont 6 500 ces deux dernières années. Dans son sillage, elle a provoqué de nombreuses violations des droits de l’homme. En mars 2003, les maoïstes et le pouvoir royal ont bien signé un  » code de bonne conduite  » visant à limiter les exactions, mais celles-ci se poursuivent sur le terrain. Selon l’Insec, une organisation népalaise de défense des droits humains, l’armée et la police se seraient rendues coupables de 213 cas de tortures entre juillet et septembre derniers. Méthodes utilisées : viol, falanga (coups assénés sur la plante des pieds avec une matraque en bambou), décharges électriques, fausses exécutions, passages à tabac au moyen de barres de fer… De leur côté, les maoïstes sont accusés par Amnesty International de recruter des enfants et de procéder à des exécutions sommaires contre les  » ennemis de classe « .

Dans ce conflit qui oppose l’armée et la guérilla, les partis politiques n’ont aucun mot à dire. Si leur existence est toujours reconnue légalement, dans les faits, le roi Gyanendra gouverne seul. Monté sur le trône en juin 2001, il se justifie en invoquant la menace  » terroriste  » que constitue la rébellion. Un discours qui satisfait les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Inde : inquiets de voir le Népal  » servir de base arrière à des groupes malintentionnés « , ces trois pays viennent de lever l’embargo sur les armes qui frappait le royaume. Les populations locales, elles, restent par contre abandonnées à leur sort.

François Brabant

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