GSM et Blackberry nuisent aux négociations

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Yves Leterme est de retour. Et avec lui, l’attirail de l’homme branché. SMS et e-mails ont pourtant contrarié la formation avortée de l’orange bleue. Car ils facilitent les manipulations et le torpillage des discussions.

« Ils en sont devenus dingues… « , soupire un vieux briscard de la politique. Le GSM vissé à l’oreille, une pression frénétique des touches du portable, le regard braqué sur l’écran du Blackberry allumé 24 heures sur 24 : l’attirail du parfait communicateur a aussi envahi le quotidien politique. Yves Leterme (CD&V) en est une preuve vivante : c’est sur YouTube qu’il a annoncé à ses compatriotes son retour sur le devant de la scène après son congé de maladie. Mais la folie du portable ne s’arrête pas là : elle gagne les lieux de négociations les plus secrets et, surtout, empoisonne les discussions les plus cruciales.

A Val Duchesse, l’été dernier, les négociateurs réunis autour de l’impossible gestation de l’orange bleue s’en sont donné à c£ur joie. Ce fut une vraie foire de textos, d’e-mails et de coups de fil discrets passés depuis un GSM et échangés par-dessus les grilles du château censées tenir les curieux à l’écart.  » Avoir choisi ce lieu, symbole de l’isolement, en devenait ridicule à l’heure des nouvelles technologies « , relève Dave Sinardet, politologue à l’université d’Anvers. Les acteurs du vaudeville estival n’ont en effet guère respecté les règles de la discrétion et de la retenue.  » Les appareils étaient allumés en permanence autour de la table : tout le monde pianotait. Leterme passait son temps à manipuler son Blackberry, Reynders consultait ses données sur son PC portable et Milquet était accro au GSM. Ce sont des exaltés de l’immédiat, confirment des participants aux négociations. Mais il fallait bien meubler les temps morts. « 

Après les bavards, les discrets

Certes, le manque de volonté d’aboutir à un résultat n’incitait pas les acteurs à se concentrer sur leur sujet. Il n’empêche : jamais jusqu’alors, les technologies de la communication n’avaient été accusées de contrarier, voire de nuire à l’action politique.  » Autrefois, lorsque le monde politique entrait en négociations au château de Val Duchesse, c’était un peu comme les cardinaux qui entraient en conclave à la chapelle Sixtine. Ils étaient coupés du monde extérieur « , rappelle Francis Delpérée, sénateur et négociateur CDH. Ce temps de la retraite, pas si lointain, est révolu. Aujourd’hui, par GSM, Blackberry et PC portable interposés, bien du monde s’invite à la table des négociations pour suivre ou peser de manière invisible sur les débats. Experts et collaborateurs sur le qui-vive, dirigeants de parti en embuscade, journalistes à l’affût : le négociateur n’est plus jamais seul face à ses interlocuteurs. Ce qui, de l’avis presque unanime, ne facilite pas sa tâche.  » Le rythme des négociations s’est accéléré, c’est le règne de l’instantané « , poursuit François Heinderyckx, spécialiste de la communication politique à l’ULB. Etre soumis à une pression permanente n’est pas la voie la plus indiquée pour adopter une position mûrement réfléchie. Ou pour envisager une riposte à tête reposée.  » Le style de communication de la nouvelle génération politique est problématique. Lorsqu’on envoie un SMS irréfléchi, on doit ensuite en essuyer les plâtres. Quand on a quelque chose de désagréable à dire à quelqu’un, mieux vaut le faire entre quatre yeux « , commentait Marc Hooghe, politologue à la KULeuven, dans le Standaard. Les échanges par GSM et e-mails ne remplaceront jamais le b.a.-ba du négociateur : observer les gestes, le regard, les réactions du visage de l’autre, pour en tirer le meilleur parti.

Pour peu que l’envie d’en découdre dépasse la volonté de s’entendre – comme cela a été le cas entre les négociateurs retranchés à Val Duchesse -, les dégâts que peut causer un usage immodéré du portable sont dévastateurs. Bluffer ou manipuler l’adversaire, torpiller une négociation deviennent un jeu d’enfant.  » Aujourd’hui, avec les Blackberry et les GSM, un parti peut faire échouer une négociation comme il veut « , confiait récemment le président du CD&V, Etienne Schouppe. Plus d’un acteur peut en témoigner :  » Alors même qu’un point à l’ordre du jour venait d’être mis sur la table, on découvrait avec stupeur, via les dépêches de presse et les journaux en ligne, que nous avions déjà conclu un accord. On était bombardé de SMS envoyés par des journalistes, du style :  » Vous avez accepté cela ?  »  » Des regards soupçonneux s’échangeaient autour de la table, cherchant à savoir qui avait vendu la mèche.  » Si vous êtes isolé dans une négociation et que vous vous sentez sur le point de devoir céder, vous adressez discrètement un SMS à un collaborateur pour qu’il lâche une info vers la presse et casse ainsi la dynamique de la négociation « , constate Michel Hermans, spécialiste en communication politique à l’université de Liège. Vicieux, mais efficace. Mieux vaut pourtant respecter quelques règles de prudence :  » Le recours au SMS pose la question de la traçabilité des messages : on connaît son auteur et le moment de l’envoi. « 

 » Il me paraît difficile de demander aux négociateurs de déposer leur GSM à l’entrée, comme on le faisait avec les revolvers à l’intérieur d’un saloon, dans le Far West « , sourit le président du Sénat, Armand De Decker (MR). Tout est question de mesure et de sens de la discipline de la part des utilisateurs. Le contraste entre la cacophonie de Val Duchesse et le mutisme au sein du Comité des sages, chargé de mettre sur les rails une délicate réforme de l’Etat, n’en est que plus édifiant. Comme si la  » vieille garde « , appelée à la rescousse, savait manifestement mieux tenir sa langue.  » Dehaene pianote de temps en temps sur son Blackberry mais il s’en sert surtout comme d’une farde. Le GSM n’est pas trop le truc de Moureaux. C’est Maystadt qui paraissait le plus ennuyé en recevant régulièrement des SMS. On a utilisé le GSM pour semer les journalistes « , confie un témoin privilégié de ces réunions. Serait-ce aussi une affaire de génération ? Ce serait plutôt une question  » de volonté, surtout. On peut se demander pourquoi ces appareils portables pouvaient rester allumés autour de la table de négociations à Val Duchesse « , remarque Dave Sinardet. Peut-être parce que le maître de cérémonie lui-même, Yves Leterme, ne peut pas vivre sans son Blackberry. l

C’était il y a vingt ans, à l’époque où les GSM et Blackberry n’avaient pas encore voix au chapitre lors des bras de fer politiques. C’était le temps béni pour un négociateur comme Jean-Luc Dehaene (CVP) qui faisait du secret l’une des clés de sa méthode : couper ses partenaires du monde extérieur pour forcer le compromis gouvernemental ou communautaire. En ôtant, à ses interlocuteurs, la possibilité de faire  » appel à l’équipe  » constamment et de tuer dans l’£uf tout accord d’un simple SMS.  » Nous n’avions que le téléphone dans la voiture, il fallait donc attendre d’être sorti de la négociation pour pouvoir appeler le siège du parti. Téléphoner sur un poste fixe depuis le lieu de la négociation n’était pas très indiqué pour une question de confidentialité « , se souvient l’un de ces négociateurs blanchis sous le harnais, Gérard Deprez (alors président du PSC). Aller ainsi aux ordres, au vu et au su de ses interlocuteurs, c’était aussi dévoiler son jeu :  » Lors des kerns, il était très mal vu de quitter la séance pour aller téléphoner dans la cabine de la pièce attenante. C’était considérer comme un signe de faiblesse, de manque de connaissance de ses dossiers « , relève Herman De Croo (Open VLD), autre vieil habitué de ces conclaves. L’ex-Premier ministre Mark Eyskens (CD&V) n’est guère plus tendre à l’égard de ces engins qui  » affaiblissent le courage des négociateurs à conclure un compromis « . l

« Il y a chez nos responsables politiques une inconscience totale par rapport à la sécurité des messages échangés par les appareils portables « , s’inquiète Armand De Decker, président du Sénat et président de la Commission chargée du suivi du Comité R. Le Comité de contrôle de services de renseignement mène d’ailleurs une enquête sur la question de la sécurisation des moyens de communications utilisés par nos dirigeants. l

Pierre Havaux

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