Grand Public

L’humanité est enfin sur la bonne voie. Les choses bougent bien. N’est-il pas exaltant, par exemple, que l’on puisse désormais, sans en rire, opposer dans la presse des  » phrases  » de Johnny Halliday aux discours alambiqués de certains pisse-vinaigre dénigrant notre époque ? Ou, encore, n’est-il pas admirable que les  » forces du progrès  » se donnent enfin pour mission de défendre, puisqu’elles sont aimées du  » grand public « , des émissions télévisuelles merdiques contre les grincheux élitistes qui les critiquent ?

 » Grand public  » est une expression pour laquelle j’éprouve une tendresse particulière. Chacun sait qu’on l’utilise pour désigner les productions dont la saine course au succès û et, donc, aux recettes û se voile derrière la volonté généreuse de s’adresser à tout le monde. C’est tout à fait légitime, et la litote ne manque pas d’élégance. S’il faut encore un peu cacher ce qu’aux Etats-Unis on avoue sans honte, à savoir la primauté absolue de la rentabilité, mieux vaut en effet conserver l’alibi  » démocratique  » de  » s’adresser à tout le monde  » quand on fait bête, vulgaire, inculte, brutal, racoleur et bénéficiaire.

Je vous le dis, notre époque ne doit plus craindre de considérer que Démocratie et Raison Marchande sont une seule et même chose ! Nous avons trop longtemps souffert de ce que notre vieille culture (passéiste, puisque vieille) nous empêchait d’être aussi francs que les Américains. Des esprits bornés s’obstinaient chez nous à considérer les questions d’argent comme des préoccupations secondaires, voire honteuses. Certes, ces dinosaures ont disparu. Mais il semble que leur souvenir soit assez vivace pour que la Marchandise, ici et là, s’avance encore masquée et prenne des poses généreuses. Qu’importe ! C’est une survivance du passé qui s’éliminera d’elle-même. L’humanité est sur la bonne voie, et je suis persuadé que l’on pourra bientôt affirmer sans fausses pudeurs que le but unique de toute entreprise humaine est d’amasser le plus d’argent possible par tous les moyens imaginables.

On pourra, alors, enfin servir du crottin en pot en s’abstenant de recourir à des coquetteries du genre  » le respect du public « ,  » le public, au fond, ne se trompe jamais « ,  » il faut être à l’écoute des gens « ,  » nous voulons offrir un divertissement populaire pour tous âges « ,  » nous nous adressons au Grand Public « , etc.

Le dégoût affiché de l’élitisme (des ringards qui, bien sûr,  » se prennent la tête « ) n’aura même plus, dès lors, à jouer son rôle de bonne conscience. Il n’aura plus à justifier l’objectif ultime : la rentabilité maximale. Pour l’heure, taper de temps en temps sur  » les élites  » (ou les  » intellos « , une horreur !) reste une chose excellente et salutaire. Mais, en vérité, je vous le dis, lorsque l’égalitarisme total sera enfin réalisé, le concept même d’élite aura disparu et nous n’aurons donc plus à nous en méfier. Il se sera dissous dans le monde transparent, lisse et juste que nous entrevoyons au bout du tunnel.

Ah, mes amis ! Quelle félicité ! Penser que nous sommes la génération qui aura vu et compris les erreurs du passé ! Penser que nous voyons le monde se réformer ! Penser que nous sommes les élus de l’Histoire ! N’est-ce pas exaltant ?

Par Stefan Liberski

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