Gallimard Un césar nommé Antoine

Marianne Payot Journaliste

La vénérable maison d’édition va fêter son centenaire en fanfare. C’est oublier que son PDG, petit-fils de Gaston, dut batailler ferme pour défendre sa couronne. Parcours de cet héritier atypique qui a su imprimer sa marque.

« Petit, lorsque j’avais une bonne note à l’école, je recevais une Pléiade. Plus tard, comme dans Les Tontons flingueurs, j’ai apporté des valises de billets à Jean Genet, et j’ai adoré cela. J’aimais aussi beaucoup Aragon, qui me lisait, jour après jour, son dernier roman, Le Mentir-Vrai.  » Les souvenirs d’un enfant Gallimard n’ont jamais rien de banal. En quelques mots, tout est dit : le poids de l’héritage, la force de frappe de l’auguste maison, qui fêtera en mars prochain ses 100 ans avec moult expositions, colloques, films, publicationsà Le navire semble inébranlable. Au gouvernail, donc, Antoine Gallimard, 63 ans, petit-fils de Gaston le fondateur, successeur par hasard et patron atypique avec son allure d’éternel jeune homme et sa fausse nonchalanceà

C’est sûr : Antoine Gallimard aurait pu être juriste, journaliste, navigateur, jardinier, voire dilettante. Mais le voilà à la tête de la première maison d’édition indépendante française, dotée d’un catalogue unique au monde. PDG d’un groupe de quelque mille personnes, d’une kyrielle de filiales (Mercure de France, Denoël, P.O.L, Verticalesà), d’une société de distribution, d’une ribambelle de best-sellers (Modiano, Le Clézio, J. K. Rowling, Muriel Barbery, Claude Lanzmannà).

Antoine Gallimard revient de loin. Les plus jeunes ne sauraient imaginer la déferlante qui s’est abattue sur le cadet de la famille, en 1988, lors de son intronisation par son père, Claude.  » Il a été lâché par sa famille, ridiculisé par la presse, quitté par certains des auteurs et la maison prise d’assaut par les concurrents « , se souvient Daniel Pennac, auteur et ami du capitaine.  » Il a fait preuve de courage et de prudence, ses deux vertus cardinales « , souligne Teresa Cremisi, l’actuelle PDG de Flammarion.  » Ce fut sanglant « , résume Pierre Assouline, le biographe de Gaston. Brève explication de texte : en 1984, Claude démet brutalement de ses fonctions Christian, le dauphin désigné, pour  » initiatives hasardeuses  » (une diversification onéreuse dans la distribution en grandes surfaces). Après l’exil de ce dernier en Suisse et quelques années de flottement, Claude, malade, passe la main à Antoine, 40 ans, alors responsable du secteur Poches, auquel il a au préalable assuré secrètement une minorité de blocage.

Bronca dans la fratrie ! Françoise, l’aînée, veut vendre ses parts au prix fort, Christian attaque en justice l’effronté, Isabelle, la benjamine, suit le mouvement – avant de se reprendre et de devenir une alliée indéfectible de son frère. Simone, la mère, joue un jeu trouble. La presse fait ses choux gras de ce drame racinien et le Tout-Saint-Germain ricane de ce prince timide et rêveur qui prétend régner sur une maison hantée par les fantômes d’Aragon, Sartre, Mauriac, Céline, Camus et autres  » grantécrivains  » du siècle.  » J’étais l’un des rares à parier sur lui, même Jérôme Lindon le taxait de « faible et superficiel » « , témoigne l’écrivain et éditeur Philippe Sollers, qui le fréquente depuis un chaud printemps de 1968. Un rien théâtral, Pennac, le petit gars de Belleville, en appelle à Shakespeare :  » Comme George en entrant dans la cathédrale, Antoine a été sanctifié par la charge. Il a engagé sa vie entière dans la préservation de la maison.  » Assouline, lui, a en tête une photo datant du coup d’Etat égyptien de 1952 contre le roi Farouk :  » Au premier rang, au sein d’une belle brochette d’officiers triomphants, on peut voir Naguib et Nasser. Derrière, à gauche, en retrait, il y a Sadate. Eh bien, Sadate, c’est Antoine Gallimard !  » Ce dernier aurait-il pu agir autrement ? Jeter l’éponge ? Partir vivre confortablement, pactole sous l’oreiller ?  » Je n’y ai pas songé une seconde, confie le PDG du groupe Gallimard, les yeux rivés sur le superbe jardin de l’hôtel particulier de la rue Sébastien-Bottin, siège de l’entreprise depuis 1929. Je ne garde aucun sentiment d’amertume, mais des blessures personnelles, oui.  » Il ne voit plus Christian –  » C’est de son fait, je le regrette  » – ni Françoise –  » Là, c’est moi. « 

1988-1998 : les tentatives de rachat (les Presses de la Cité, Bouygues, Maxwell) fusent, Claude meurt (1991), quelques auteurs maison quittent le navire, dont Hector Bianciotti, parti chez Grasset –  » Il ne se sentait plus en sécurité  » – mais les barons restent : Pierre Nora, J.-B. Pontalis, Roger Grenier, Ambroise Pujebet (directeur commercial) jouent la carte de ce cadet qu’ils connaissent bien pour l’avoir vu entrer par la petite porte, en 1973. Et tandis qu’il affermit son pouvoir capitalistique – il finira par détenir, via le holding familial, Madrigall, 98,15 % du groupe – Antoine s’adjoint quelques fidèles : il fait tandem avec Pascal Quignard, déjà lecteur de la maison ( » Son spectre était très large, de Nina Bouraoui à Louis-René des Forêts « ), embauche une éditrice italienne, inconnue de la place parisienne, Teresa Cremisi – un choix jugé alors hérétique par beaucoup – très vite devenue son précieux bras droit, intègre Sollers, Kundera et Laclavetine dans le fameux comité de lecture, réanimé après deux, trois ans de silence et dont il change les règles.  » Sous Claude, les membres de la famille n’avaient pas le droit de parler, explique Antoine. J’ai voulu réveiller la belle endormie, et quand cela ronronne trop, je fais ce que j’appelle « mon Bernard », entendez par là que, comme Bernard Pivot dans ses émissions, je provoque, je titille. « 

La Pléiadedécloisonnée

Plus généralement, c’est un nouvel élan qu’il entend insuffler à la maison, dont la situation financière est alors critique et les rites passablement étouffants. Pièce maîtresse du jeu, Teresa Cremisi se souvient :  » Quand je suis arrivée, toutes les portes étaient fermées, les éditeurs s’envoyaient des mots sur des petits cartons nrf.  »  » Elle a été l’âme vive de Gallimard, elle a dynamisé les relations « , confirme Sollers. Mais ne nous méprenons pas, au 5, rue Sébastien-Bottin, on est encore loin de l’open space. Dans le labyrinthe, tout en demi-étages, escaliers en spirale, couloirs étroits et bureaux intimes, les rituels demeurent. Grand talmudiste des lieux, Philippe Sollers, mine réjouie de vieux Vénitien, explique :  » Il y a un dialecte des indigènes, ici, qu’il faut savoir déchiffrer. On peut descendre d’un étage et monter en grade. Et puis, dans cette maison où se sont côtoyés Céline et Aragon, on entre par une porte, on sort par une autre.  » Dans le code génétique de la maison, il y a aussi, bien sûr, la Pléiade. Antoine, très attaché à la collection, la décloisonne, y fait entrer Borges, Paz, Lévi-Strauss, Sade, et s’apprête aujourd’hui à accueillir Kundera et Vargas Llosa ( » Cela le réjouit plus, m’a-t-il dit, que le prix Nobel « ). Mais ce grand admirateur de Kerouac le sait bien : en 2010, au pied du sapin, seront déposés plus d’iPad que de Pléiadeà De même, le fonds, trésor de guerre de la maison, connaît-il un inévitable effritement (au rythme des rentrées dans le domaine public), ne représentant  » plus que  » 60 % du chiffre d’affaires, contre 80 % hier.

Prudence

La solution ? Alimenter le fonds de demain, et pour cela attirer sans cesse de nouveaux auteurs. La réputation de la  » Blanche  » et l’attractivité d’une maison à prix aidant, la tâche se révèle plutôt aisée. Seul écueil : la prudence, voire la frugalité, des à-valoir.  » Ce n’est pas toujours le cas, conteste le patron. Pour Philip Roth et Djian, par exemple, je suis obligé de m’aligner. Je n’ai plus le choix, le prestige de la marque Gallimard constitue toujours une condition nécessaire, mais plus suffisante.  » Une prudence que l’on retrouve dans la politique salariale du groupe. Ajoutée à la gestion personnelle du pouvoir (le PDG voit tout, signe tout), elle ne saurait rester indifférente aux quelques départs (volontaires ou pas) qui ont rythmé ces deux dernières décennies : Pascal Quignard, en 1995, Pierre Marchand, l’homme fort de Gallimard Jeunesse et Loisirs, qui révolutionna la charte graphique de la production, en 1999, Pierre Cohen-Tanugi, le directeur général, en 2000, jusqu’à Teresa Cremisi, en 2005, après seize années de complicité. Une  » rupture claudélienne « , pour Teresa, une évolution naturelle selon Antoine,  » son bureau était devenu trop petit « .  » Il n’y avait plus suffisamment d’oxygène pour eux deux « , juge Jean-Marie Laclavetine.

 » J’adore les pas de côté « 

En tout état de cause, le clash fait grand bruit dans le landerneau. Et la rumeur enfle : les auteurs vont s’échapper, la maison ne décrochera plus de prix littérairesà  » Je dois mériter mon héritage, mes galons tous les jours « , commente, songeur, l’éternel cadet. De fait, Antoine part au front, se fait violence pour aller vers les autres, déjeuner avec les auteurs, sans pour autant jouer de la danse du ventre. Résultat : sans compter les filiales, Gallimard glane deux prix Goncourt (Jonathan Littell, Marie NDiaye), un Renaudot (Pennac), deux Femina (Jauffret, Fottorino), un Interallié (Haenel), compte trois nouveaux Nobelà Pourtant, l’éditeur de Le Clézio, de Modiano, d’Anne Wiazemsky, d’Ingrid Betancourt  » reste, d’après sa s£ur Isabelle, PDG du Mercure de France, un vrai anxieux « .

Mystérieux homme ! Chaleureux et fidèle avec ses proches, méfiant vis-à-vis de la plupart de ses interlocuteurs ; indifférent aux honneurs, soucieux de son statut et de son patrimoine ; capable de se déguiser en sorcier lors de la sortie de Harry Potter pour amuser sa plus jeune fille, tout en ne badinant pas avec l’institution Gallimard ; acceptant un nouveau titre de président (du Syndicat national de l’édition), tout en rêvant de régates et de voyages au long cours.  » Il est profondément anarchiste « , clame Sollers.  » J’adore les pas de côté « , se contente de noter le petit-fils de Gaston, avant d’enfourcher son scooterà

MARIANNE PAYOT

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