Galette des rois

ghislain cotton

Pousser le galet de marelle sur la frontière entre réalité et fiction, c’est le jeu plaisant – et instructif – auquel s’adonne Luc Dellisse jusque dans l' » avertissement  » initial de ce Testament belge qui devrait accroître encore le chagrin de ce drôle de peuple, si magistralement illustré par Hugo Claus. En prêtant son propre nom au narrateur, l’auteur consacre la légitimité d’un récit dont son expérience personnelle nourrit les emboîtements et les ouvertures sur un imaginaire peu innocent. Vivant à Paris où, depuis dix ans, il enseigne à la Sorbonne, Dellisse explique :  » Comme citoyen, je ne pensais jamais à la Belgique. Comme écrivain, j’y revenais toujours « , et  » Mon sujet unique, c’est la transformation de la vie en roman.  »

Place donc à la fiction (enfin, presque) : le narrateur  » Luc Dellisse  » n’a qu’une passion, la poésie hermétique, mais, par une suite de hasards, il se retrouve chargé de mission auprès d’Albert Montalban, directeur de cabinet du ministre de la Culture. Missions officielles qui, en général, cachent des stratégies détournées ou des magouilles savantes. Le voilà ambassadeur des vins belges à Tunis (où un concours bidon met en lice les bibines belges du palais de Laeken, de Hoeilaert et de Torgny), négociateur d’un échange bouffon d’£uvres d’art avec l’Albanie ou encore largué suite à une panne d’avion dans les montagnes de la Chine, où il a pour mission de récupérer le testament politique de Théo Faber, un ancien Premier ministre et président du PSC. (Une des astuces de l’auteur consiste à squatter les sosies de personnalités reconnaissables comme des coquilles qu’il fourre selon les nécessités du récit.) Il s’avère toutefois que la récupération de ces textes est associée à la découverte d’un document explosif et d’une révélation qui, habilement utilisés par l’imprévisible Montalban, permettraient de concrétiser son rêve d’une République indépendante de Wallonie. D’où une suite d’événements aussi singuliers qu’une chasse au trésor et un assassinat, avec, lié au secret livré par le narrateur, le sort d’une Belgique qu’il sait à l’agonie. Mais, conclut-il en ultime rouerie :  » On glisse la vérité dans un récit, comme une fève dans la texture de la galette des rois. Et tout le monde n’y voit que du feu.  » Agonie ou pas ? Cela fait un bout de temps que les paris sont ouverts autour du lit de la malade et que les encriers coulent dans l’antichambre.

En attendant, le roman de Dellisse constitue une belle et cinglante illustration du mal belge : petits arrangements entre amis, politique de comptoir, complots de satrapes pour assurer leurs territoires, querelles d’épiciers entre l’administratif et le politique, course aux titres et aux honneurs et, bien entendu, les scènes de ménage entre les Communautés pour lesquelles le présent livre a déjà prévu les conditions et l’argent du divorce. Il n’est pas sûr, évidemment, que les Belges aient l’exclusivité des maux en question mais, sous la plume étincelante et inventive de l’auteur, leur expression est bien de chez nous : entre dérision et accablement.

Le Testament belge, par Luc Dellisse. Les Impressions Nouvelles, 281 p.

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