Fruits secs et vieilles peurs

La Belgique a atteint un palier : ses comptes sont équilibrés et la dette fond. Mais l’économie patine et de nouvelles exigences financières se précisent. Le mot  » rigueur  » reste toutefois tabou. Après les élections, de vrais choix s’imposeront

1. Les finances de l’Etat sont-elles vraiment assainies ?

Inutile de se faire du souci pour le plaisir : oui, la Belgique figure bel et bien parmi les bons élèves de l’Union européenne ! Il a fallu vingt ans pour corriger la scandaleuse incurie des années 1970. Depuis le début des années 1990, sous l’impulsion de cette Europe qui s’unifiait (les fameux critères de Maastricht), notre pays s’est donné une ligne de conduite cohérente : limiter progressivement le déficit annuel et, ainsi, réduire la gigantesque dette de l’Etat,  » le  » talon d’Achille de l’économie belge. L’ancien Premier ministre Jean-Luc Dehaene, à la tête des deux précédentes coalitions à participation sociale-chrétienne et socialiste, a imposé l’austérité. Guy Verhofstadt et son gouvernement arc-en-ciel (libéraux, socialistes, écologistes) en retirent les dividendes. Tous niveaux de pouvoir confondus, le budget 2003 devrait être à l’équilibre pour la quatrième fois consécutive. La dette est retombée de 134 % du produit intérieur brut (la richesse produite dans l’ensemble du pays), en 1994, à 114,9 % en 1999, 106,1 % en 2002 et – promesse un peu utopique ? – 101,8 % en 2003. La Belgique tient le cap, là où la France, l’Allemagne ou l’Italie montrent le mauvais exemple.

2. A un souffle des élections du 18 mai, les chiffres officiels sont-ils « truqués »?

De tout temps, les gestionnaires du Budget ont abusé de trucs et ficelles pour enjoliver les comptes de l’Etat. A fortiori, à l’approche du passage aux urnes ! Parmi les duperies les plus fréquentes : retenir une hypothèse de croissance économique délibérément trop optimiste, reporter une dépense incompressible de quelques semaines (payer en janvier le traitement de décembre et la prime de fin d’année des fonctionnaires), annoncer la vente de l’un ou l’autre  » bijou  » de l’Etat (un immeuble prestigieux, une entreprise publique, une participation financière). Depuis une dizaine d’années, toutefois, la Commission européenne veille davantage au grain et les truquages d’antan sont devenus quasi impossibles. L’actuel ministre du Budget, le socialiste flamand Johan Vande Lanotte, est d’ailleurs réputé pour sa grande prudence. Apparemment, le contrôle du budget 2003 s’est donc opéré de manière correcte. Le rythme des dépenses des différents départements ministériels a été volontairement freiné (de 2,5 %) pour compenser le recul de l’activité économique à l’échelle internationale. Seule entourloupe à noter : en annonçant la cession du portefeuille de prêts hypothécaires de Credibe (l’ex-Office central de crédit hypothécaire) à des  » acheteurs intéressés « , le gouvernement promet une valorisation de quelque 2,8 milliards d’euros, destinée à réduire la dette de l’Etat de 1,1 % du PIB. En même temps, déclare Vande Lanotte, cela permettrait de faire passer le capital du Fonds argenté de 2 à 5 milliards d’euros, une poire pour la soif dans la perspective du  » choc  » des pensions à financer au cours des décennies 2010 et 2020. Au regard du lourd passif de Credibe, il ne s’agirait toutefois que d’une opération blanche sur le plan comptable, qui démontre le caractère un peu artificiel de ce Fonds argenté.

3. La politique budgétaire sera-t-elle un enjeu électoral important? Les partis défendent-ils des choix très différents ?

En cette fin de législature, les formations de l’arc-en-ciel ont évité de s’affronter. Les dés étaient jetés depuis belle lurette : dès le mois d’août 2000, le ministre des Finances, Didier Reynders (MR), et l’ensemble de la famille libérale ont cadenassé la partie en imposant une réforme fiscale d’environ 3,35 milliards d’euros, qui a accaparé l’essentiel des marges financières disponibles (les fruits de la croissance, aujourd’hui desséchés).

Dans un premier temps, personne n’a osé s’opposer à cet allégement d’impôts populaire, programmé et justifié, après dix ans d’austérité. Pour contenter malgré tout  » leurs  » électeurs, les socialistes et les écologistes ont obtenu quelques mesures sociales et l’engagement de continuer à financer les services publics.  » Les motifs de disputes ont été plutôt limités, commente le ministre Vande Lanotte : à chaque conclave budgétaire, les différences entre les partis portent à peine sur l’équivalent de 20 milliards de francs belges (soit 500 millions d’euros).  »

Pour preuve, les décisions du contrôle budgétaire de la semaine passée n’ont indisposé personne. Les libéraux ont grappillé quelques mesures favorables aux PME ou aux indépendants. Le PS a défendu l’intérêt des sans-emploi. Les écologistes ont obtenu qu’on ne touche pas à la SNCB, dont la ministre Isabelle Durant assure la tutelle. Mais l’après-élections ranimera un vrai débat public sur la politique budgétaire. Faudra-t-il à nouveau se serrer la ceinture ? Va-t-on détricoter la réforme fiscale ? En cela, l’opposition sociale-chrétienne a raison : la majorité en place a  » chargé la barque  » et reporté certains choix cruciaux. La Banque nationale de Belgique et d’autres organismes reconnus comme le Bureau du Plan ou le Conseil supérieur des finances tirent le même signal d’alarme : sauf si l’économie mondiale se redresse miraculeusement – ce qui est peu probable étant donné les perspectives de guerre en Irak – il ne sera désormais plus possible d’éluder les vrais arbitrages.

4. Bientôt, le retour de l’austérité ?

 » Jean-Luc Dehaene a osé annoncer des jours difficiles sur le plan budgétaire, soulignent Joëlle Milquet et Jean-Jacques Viseur (CDH), et voilà qu’on le traite de démagogue. Un comble pour celui qui a incarné le redressement de la Belgique !  »

Pour l’heure, les sociaux-chrétiens sont forcément les premiers à jouer les oiseaux de mauvais augure : s’ils reviennent au pouvoir – ce qui est loin d’être acquis -, ils estiment qu’ils auront à assumer les carences de leurs prédécesseurs.  »  »Ils » ont vidé les caisses de l’Etat alors qu’ils bénéficiaient d’une croissance économique exceptionnelle, permettant de préparer l’avenir. Demain, comment va-t-on financer toutes leurs promesses ? » interroge la présidente du CDH (ex-PSC), Joëlle Milquet. Friand de réformes, il est vrai, le gouvernement Ver- hofstadt a aligné les plans pluriannuels, au risque d’être à court de financement. La réforme de l’impôt des personnes physiques ? Son coût n’a été absorbé qu’à hauteur de 40 %. Les 60 % restants devront être digérés d’ici à 2006. La baisse de l’impôt des sociétés ?  » Budgétairement neutre, soi-disant ! « ricane un expert en finances publiques, estimant, lui, que la réforme aura forcément un coût. Le plan d’investissement de la SNCB, la réforme des polices, le financement des soins de santé ? Toutes opérations délicates à assumer sur le plan financier. Sans parler des nouveaux discours de circonstance, en pleine campagne électorale : dans le désordre, il est question d’augmenter la sécurité, de dégager des moyens pour la justice, de desserrer le corset qui limite les soins de santé, d’aller au secours des communes en manque d’oxygène, de permettre à la Belgique de mieux participer à une politique de défense européenne, etc. Bref, l’argent manquera cruellement.

5. Pourra-t-on, en même temps, poursuivre la réforme fiscale, financer les missions classiques de l’Etat, préparer le  » choc  » des pensions ?

Dès l’an prochain, le maintien de l’équilibre budgétaire pourrait ne plus suffire : par le biais d’un pacte dit  » de stabilité « , soumis à la Commission européenne, le gouvernement belge s’est engagé à accumuler les surplus budgétaires et à accélérer encore le processus de désendettement. Jusqu’à présent, Verhofstadt et ses ministres en ont été incapables, invoquant la mauvaise conjoncture internationale. Personne n’a toutefois remis ce choix stratégique rigoureux en question. Officiellement, en tout cas. Car, au nom d’Ecolo, le secrétaire fédéral Philippe Defeyt n’hésite pas à suggérer un minimum de souplesse :  » L’équilibre budgétaire, n’est-ce pas assez ? » De quoi faire bondir les partis d’opposition et susciter une vive polémique au sein de la coalition arc-en-ciel, si elle devait être reconduite après les élections du 18 mai prochain. Car, sans surplus, la Belgique risquerait d’être incapable de payer les pensions des décennies 2010 et 2020, lorsque le nombre de retraités augmentera fortement. Mais si notre pays s’y résout quand même, il se mettra immédiatement dans le rouge : à commencer par le contrôle fiscal ou l’entretien des diverses infrastructures publiques, certaines missions de l’Etat – négligées durant les années de disette – doivent être refinancées de toute urgence.

Enfin, un fameux dilemme menace les relations entre les ailes droite et gauche du gouvernement :  » A terme, on ne peut pas focaliser tout l’effort budgétaire sur les dépenses publiques, estime Defeyt. Il est politiquement indécent d’affirmer qu’il faut approfondir la réforme fiscale, comme le font les libéraux, tout en constatant qu’on ne peut plus financer certaines missions essentielles de l’Etat. Bref, il faudra bien trouver de nouvelles recettes quelque part…  » De nouveaux impôts, déguisés ou non ? Impossible à avaler, pour les libéraux.

Philippe Engels

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