Frères ennemis des urnes

Du 6 au 19 mai, les trois grands syndicats jaugeront leur popularité auprès de 1,4 million de salariés. Baromètre mesurant la confiance attribuée aux représentants des travailleurs de 6 000 entreprises, les élections sociales permettront aussi d’apprécier les dégâts causés par la guerre fratricide qui mine l’aile bruxelloise du Setca/FGTB

Tout le monde ne votera pas aux élections sociales mais le verdict des urnes pèsera sur le modèle belge de concertation sociale. Ce scrutin est destiné à renouveler la représentation des travailleurs dans les structures de base de la concertation sociale que sont le comité de prévention et de protection au travail (entreprises comptant au moins 50 personnes) et le conseil d’entreprise (à partir de 100 personnes). Le premier est un lieu de débat paritaire où se traite tout ce qui relève de la protection de la santé et du bien-être des travailleurs du secteur privé. Le deuxième, paritaire lui aussi, est en quelque sorte le chien de garde de la viabilité économique, sociale et financière de l’entreprise. Les électeurs jugeront le travail et les résultats engrangés par leurs mandataires au cours des quatre années précédentes.  » Il s’agit avant tout d’une question de confiance et de personnalité « , estime André Mordant, secrétaire général de la FGTB.

Par capillarité, le scrutin servira aussi à composer, en partie, les délégations syndicales au sein des entreprises, délégations auxquelles revient le pouvoir d’interpeller les patrons et de négocier. Aux niveaux supérieurs de concertation, le poids futur de chaque syndicat modifiera leur représentation au sein des commissions paritaires (où se négocient des sujets importants pour les travailleurs des PME qui ne votent pas), au Conseil national du travail ou sur les bancs des juges sociaux des tribunaux du travail. Nous saurons donc le 21 mai si le modèle belge est plus enclin à la négociation, au combat ou à la défense de l’initiative privée.

Josly Piette, secrétaire général du syndicat chrétien, la CSC (58,2 % des sièges aux comités de prévention et de protection au travail, CPPT, en 2000), a la mine réjouie des beaux jours. Le Spiroudôme est plein : 6 000 militants, permanents et candidats ont fait le déplacement à Charleroi pour une giga Candida-fête.

Finies les séances académiques et les discours figés déversés devant un parterre de militants étouffant poliment quelques bâillements. Les messages d’emploi, de formation, de droit à la prépension, etc. sont distillés sous la forme d’un show médiatique, entrecoupé par les percussions de Bantaka y Mundo Brazil ou les farces des Indésirables. Ici, pour galvaniser les troupes, on pousse la chansonnette des délégués et l’on martèle que la CSC constitue la première force syndicale du pays. Là,  » Super Délégué  » affronte  » Big Boss  » sur un ring de boxe.

 » Une telle fête doit coûter cher. Pouvez-vous nous donner un chiffre ? » Silence et sourires puis Josly Piette lâche : » Nous avons les moyens…  » Effectivement, avec près de 1,7 million d’affiliés et un budget annuel de près de 250 millions d’euros, hors caisse de grève, le syndicat chrétien peut se permettre quelques  » folies « .

Tonalités

Le ton à l’égard du gouvernement Verhofstadt et du patronat est légèrement acide, rarement hargneux : la CSC est avant tout un syndicat de proposition et de négociation, moins de combat comme l’est parfois davantage son frère socialiste, la FGTB (35,2 % des sièges aux CPPT en 2000). Derrière le front commun des forces syndicales et leurs programmes en 10 points très proches se profilent des organisations très différentes.

Alors que, du côté vert (couleur de la CSC), le pragmatisme, parfois difficile à cerner, domine, le syndicat socialiste se présente plus résolument comme un contre-pouvoir dont le but ultime est de transformer fondamentalement la société. Les patrons y restent l’adversaire principal. Chez les rouges, le mot  » collectif  » ne fait pas peur.  » Nous refusons que les pouvoirs financiers et du commerce dominent le monde « , insiste André Mordant.

Discours radicalement différent à la CGSLB (6 % des sièges aux CPPT), le petit syndicat libéral qui grimpe. Les thèmes sont, ici comme ailleurs, l’emploi, la sécurité sociale et le pouvoir d’achat, mais l’accent est parfois ultra-libéral, l’initiative privée reine :  » Nous voulons le salaire le plus élevé possible pour les travailleurs, de sorte qu’ils puissent choisir eux-mêmes « , clame Guy Haaze, secrétaire général de la CGSLB, adepte d’une diminution de la fiscalité sur les revenus du travail et d’un abaissement des cotisations sociales.

Les services et les sous

Services, négociations, confrontations, formations… Les syndicats rivalisent et s’allient. Leur organisation est complexe pour tenter d’harmoniser des objectifs professionnels, voire corporatistes et des luttes dites interprofessionnelles, la défense des sans-emploi par exemple. Des initiatives nouvelles se développent aussi comme ce comité interprofessionnel de l’aéroport qui réunit, dans un dialogue commun, les délégués CSC des entreprises sur le site de Zaventem et les riverains affiliés. D’autres, à Andenne par exemple, se préoccupent de mobilité.

En matière financière, la CSC et la CGSLB appliquent des tarifs uniformes dans tout le pays pour les cotisations des membres. La caisse de grève de la CSC est gérée par le bureau national et complètement séparée des autres avoirs du syndicat. A la FGTB qui compte 1,2 million de membres, les centrales ou fédérations sont libres d’appliquer leurs propres tarifs. Les caisses de grève sont la propriété de chaque centrale. L’autonomie des centrales û certains n’hésitent pas à les qualifier de baronnies û est revendiquée comme un instrument de proximité et d’efficacité.

Cette indépendance risque pourtant de coûter cher aux listes rouges, particulièrement à celles du Setca (employés et cadres) bruxellois. En juin 2002, on apprenait que cette centrale avait été gérée de manière désastreuse par son secrétaire général, Albert Faust. L’affaire avait même déclenché une enquête judiciaire du juge Claisse. La section bruxelloise ayant, alors, été placée sous la tutelle du Setca fédéral présidé par Christian Roland, on pensait le problème en voie de résolution. Les militants doivent déchanter. Le 17 octobre 2003, Mia De Vits, ex-présidente de la FGTB, transmet un nouveau dossier au juge Claisse concernant la gestion de la section bruxelloise du Setca. Le dossier met en cause l’utilisation, pour boucher les trous de la centrale (que certains évaluent à près de 7 millions d’euros), de comptes alimentés par les employeurs et réservés au paiement des primes syndicales et à la formation des travailleurs de la région de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Christian Roland s’insurge contre ces accusations :  » Les comptes sont parfaitement clairs, note-t-il à l’attention des militants, et font l’objet de multiples contrôles internes à différents niveaux.  » Dans la foulée, il  » démissionne  » Thierry Nollet, fils de l’ancien président de la FGTB, secrétaire fédéral du Setca, accusé d’avoir participé à la tentative de déstabilisation de la tutelle du Setca.

Faut-il voir dans la démission de Mia De Vits, passée en politique, au SP.A, en mars dernier, un échec de sa volonté de rendre la gestion financière du syndicat plus transparente et centralisée, au grand dam des centrales ? Certains n’en doutent pas. André Mordant reste serein. Il reconnaît que le secrétariat fédéral veut imposer la domiciliation des cotisations (parfois perçues de la main à la main) :  » Certains renâclent encore mais le mouvement est irréversible.  » Il tente aussi de rassurer :  » Nous avons demandé à tous nos responsables de s’engager par écrit sur un code de conduite financière en 2003.  » Mais prévient :  » Je ne couvrirai pas les gens dont la justice dira qu’ils ont utilisé les fonds qui leur ont été confiés à d’autres fins que ce pour quoi ils ont été récoltés.  » En attendant, des militants passent avec armes et bagages sous des cieux syndicaux plus fiables et plus cléments !

Marie Brandeleer

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