Fred Vargas à l’ombre du succès

Elle est l’un des auteurs français les plus lus de la planète, et pourtant elle goûte peu les voyages et les plateaux télé. Alors que revient le commissaire Adamsberg, enquête sur la reine de l’intrigue onirique et des polars qui se terminent bien.

On en mettrait sa main à couper : L’Armée furieuse de Fred Vargas – au premier tirage de 300 000 exemplaires – devrait connaître un succès comparable à celui du dernier policier de la dame, Un lieu incertain (soit plus de 570 000 exemplaires, toutes éditions confondues). Encore une fois, tout y est, la pertinence des personnages, l’intelligence du scénario, la finesse de l’intrigue, le tout teinté d’un humour quasi british. Pièce maîtresse du puzzle : le commissaire Adamsberg, bien sûr, avec sa tenue négligée et ses fautes d’orthographe, faux lent et vrai stratège, flanqué de ses compères de la brigade criminelle de Paris, Danglard, le puits de sciences soiffard, et Veyrenc, le Béarnais versificateur en chef. La fine équipe va se débattre avec deux affaires : d’un côté, une sombre histoire de meurtres dans le Calvados, nourrie par une légende médiévale ; de l’autre côté, l’incendie criminel d’une Mercedes avec, au volant, le PDG d’un grand groupe industrielà

Dire que Fred Vargas a failli jeter l’éponge, ou plutôt la plumeà Alors qu’elle entame une carrière d’archéozoologue, Frédérique Audoin-Rouzeau de son vrai nom, née en 1957, se lance dans l’écriture d’une première fiction qui décroche le prix du roman policier au Festival du film policier de Cognac en 1986. Récompense : la publication de ces Jeux de l’amour et de la mort au Masque, sous le pseudo de Fred Vargas. Elle récidive à deux reprises mais fait chou blanc auprès de tous les éditeurs. Tenace, la romancière signe un quatrième polar L’Homme aux cercles bleus, publié chez Hermé en 1991. Mais peu après sa sortie, la maison met la clé sous la porteà Echaudée, elle retourne à ses recherches, sur la peste notamment, sa grande spécialité. Jusqu’au jour où son compagnon, Edmond Baudouin, illustrateur des jaquettes de Viviane Hamy, lui conseille d’envoyer ses textes à cette éditrice qui vient de lancer une collection policière, Chemins nocturnes.  » J’ai tout de suite été emballée, confie celle-ci. En 1994, j’ai publié Ceux qui vont mourir te saluent, puis Debout les morts. Les ventes étaient modestes mais la critique encourageante et Fred s’est remise à écrire.  » A raison : en 1999, Un homme à l’envers, qui renoue avec Adamsberg, atteint les 30 000 exemplaires. Mais c’est Pars vite et reviens tard, dont l’intrigue tourne autour de la peste, qui se hisse au rang de best-seller, enà 2001 :  » Après les attentats du 11-Septembre, il y a eu ces histoires d’anthrax, rappelle Viviane Hamy. Fred voulait repousser la sortie de son roman, craignant d’être taxée d’opportunisme, alors qu’elle l’avait écrit bien avant les événements.  » Les ventes s’envolent : 330 000 exemplaires en grand format puis 400 000 en poche, chez J’ai Lu. Le phénomène Vargas est lancéà

Ses  » rom-pol  » (romans policiers) comme elle les appelle, totalisent plus de 5 millions d’exemplaires, ont raflé quantité de prix et ont été adaptés au cinéma et à la télévisionà Fred Vargas est l’un des auteurs français les plus traduits (40 pays) et vendus en Europe. Découverte chez nos voisins de l’est dès 1996, c’est en Allemagne, chez Aufbau Verlag, qu’elle obtient ses plus beaux scores, dépassant la barre des deux millions d’exemplaires écoulés.

Plus étonnant, eu égard à son engagement pour l’ex-terroriste Cesare Battisti (voir l’encadré), l’Italie, avec 1 million d’exemplaires vendus, arrive en deuxième position dans la  » vargasmania « . Explications de Paolo Repetti, son éditeur chez Einaudi :  » Les lecteurs italiens adorent Adamsberg et Vargas, et ils font la distinction entre les idées politiques d’un auteur et la qualité de ses livres.  »

Elle reste allergique aux séances de dédicaces

Les invitations à l’étranger pleuvent, une dizaine par mois, parfois originales. Ainsi Israël lui a proposé des signatures couplées avec des visites sur des chantiers archéologiques ; la Norvège l’a conviée avec son fils sur un bateau vikingà  » Elle pourrait passer une année entière à tourner dans le monde. En fait, elle ne s’est rendue qu’en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas et en Espagne ; elle n’apprécie guère de voyager « , souligne Julie Galante, chargée des droits étrangers chez son éditeur.

Les raisons de cet engouement ?  » La règle prioritaire de Fred Vargas, explique son ami Claude Mesplède, auteur du Dictionnaire des littératures policières (éd. Joseph K.) : les lecteurs doivent se sentir mieux après avoir lu ses romans policiers. Qui doivent impérativement commencer mal et finir bien.  » Ses autres atouts, selon ce spécialiste : le refus du fait divers sordide, la création d’un monde onirique, mais crédible, des personnages hors du commun, mais qu’on pourrait croiser dans la rue.  » A ses yeux, le roman policier renoue avec les peurs ancestrales et permet de les exorciser « , ajoute Viviane Hamy.

Comportement rare pour un auteur à succès, Fred Vargas dit non à tout, aux dédicaces, aux plateaux télé, aux interviews (qu’elle n’accepte qu’au compte-gouttes), et aux mondanités. Jouerait-elle un personnage, adopterait-elle une posture ?  » Non, elle doute, affirme Claude Mesplède. La fanfaronne est en réalité une grande timide.  » Viviane Hamy pousse l’analyse :  » Elle se sent en porte à faux par rapport à tout et à tout le monde, elle ne sait plus à qui faire confiance. C’est une petite fille qui ne veut pas grandirà  » Elle se serait ainsi protégée  » des propositions ahurissantes pour la débaucher  » en choisissant pour agent littéraire le puissant François Samuelson, jusque-là chargé uniquement de ses droits pour le cinéma, à en croire son éditrice, mi-figue, mi-raisin.

Mais lorsque, à ses yeux, la justice est bafouée, la romancière sort de sa réserve, monte au front et ne lâche rien. Depuis 2004, l’auteur de La Vérité sur Cesare Battisti remue ciel et terre pour défendre la cause de l’activiste italien reconverti en auteur de polars, aujourd’hui emprisonné au Brésil.  » Elle s’y rend tous les trois mois pour voir Cesare et s’occupe de sa famille, signale Viviane Hamy. Elle croit à cette cause. Et veut aller jusqu’au bout.  » Mais que ferait Adamsberg ?

MARIANNE PAYOT ET DELPHINE PERAS

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