Fraternités

Sous un titre soufflé par Melville, Ô Humanité réunit trois nouvelles de Vera Feyder, justement qualifiées par l’éditeur de  » bornes fondamentales  » dans son parcours. Déjà, dans Un jaspe pour Liza, son premier récit, publié dans Les Temps modernes, en 1965, et salué par Simone de Beauvoir et Jean Cayrol, se révèle une grande part de ce qui animera son abondante £uvre poétique, théâtrale et romanesque. Avec, au premier plan, la mémoire fraternelle des victimes de la barbarie humaine – comme le fut son père, le poète Maurice Feyderman disparu dans les camps -, mémoire obsessionnelle, inspirée et activée jusqu’à l’extrême, plus encore par l’instinctive et invincible horreur envers les bourreaux et leurs crimes que par les calculs de la haine ou de la vengeance. Horreur foudroyante comme celle soudain révélée, dans Un Jaspe, à Monsieur Barnem, l’ami de la petite juive Liza à qui il avait offert ce bijou. Horreur dont il ne se relèvera pas.

La mémoire de l’auteur, c’est aussi, malgré la grande et courageuse sollicitude de sa mère, celle d’une enfance meurtrie et soumise aux savantes brimades d’enfermements  » charitables  » dans la région liégeoise . D’où, présente au c£ur de nombreux écrits, cette soif puissante de l’amour que l’on donne et de celui que l’on reçoit, mais dont la ferveur même implique les exigences de l’épanouissement mutuel et le refus de toute aliénation. Mais il se peut aussi que la mémoire de l’horreur et les traumatismes ou les réactions qu’elle engendre rendent l’amour, si fort soit-il, impossible à vivre. Et qu’elle conduise jusqu’à l’imparable effacement du présent dans les gouffres ouverts par le passé.

C’est bien cette fatalité mortifère que l’on retrouve dans La Bouche de l’ogre, la superbe nouvelle qui conclut ce recueil (prix Amnesty Littérature 2003). La difficulté ou l’impossibilité de remédier aux souffrances particulières comme aux atrocités que l’humanité s’inflige, c’est un des thèmes de Nul conquérantn’arrive à temps, un récit fragmenté où le rôle puissant de l’écrit et de la littérature, tout comme l’impuissance relative de l’écrivain, trouve aussi une expression symbolique forte dans le fait qu’une femme y meurt de septicémie après s’être blessé le doigt sur le fil tranchant d’une page. Page d’un livre dont elle admirait l’auteur et dont elle attendrait, en vain, le réconfort. Ajoutons que l’£uvre de Vera Feyder vient de connaître une nouvelle consécration avec l’attribution du prestigieux prix Verlaine de l’Académie française pour Dernière Carte du Tendre, à la fois lettre, récit et poème dont on a déjà dit ici la troublante beauté.

Fraternité, c’est aussi un des maîtres mots de l’£uvre de Raymond Ceuppens, cet auteur bruxellois mort en 2002 à 65 ans, qui passa la fin de sa vie, notamment, dans le quartier ixellois de Matongé et dont paraissent aujourd’hui onze nouvelles pour la plupart inédites, assorties d’encres de Jean-Claude Pirotte et d’une préface amicale de Jean-Pierre Canon. Ecrivain discret, vivant en marge du sérail, cet amoureux des estuaires, ouvrier radoubeur de péniches, photographe, journaliste, sculpteur aussi, brièvement médiatisé quand il obtint, en 1982, le prix Rossel pour L’Eté pourri, son troisième (et superbe) roman, Ceuppens pourrait être un personnage de Dhôtel – Escaut et ports contre Meuse et forêts -, comme les personnages de Ceuppens pourraient habiter les livres de Dhôtel. Des êtres instinctifs, solitaires, indifférents à ce qui fait courir le monde, habités par des rêves ou des lubies. Parfois fatalistes et paumés, mais sans désespoir, comme dans cette première nouvelle ( L’Engagement) où sourd une ambiance à la Tennessee Williams. Ou parfois désespérés par la souffrance du monde, comme dans Le Fardeau où, là encore, la conscience d’être impuissant à partager cette souffrance partout présente et déclinée en spectacle permanent conduit un homme à sa propre mutilation. Fraternité, disait-on… Fraternité aussi, avec ce père d’un garçon qu’un accident a réduit à l’état de plante ou avec cet ancien routier plus attentif à des  » projets  » qu’à la fête organisée pour son centenaire dans le home pour vieux. Parfois aussi, le texte campe un décor et profile un personnage avec une précision et une sensibilité toujours signifiantes et dispensatrices d’émotions qui se suffisent à elles-mêmes sans que l’auteur cherche nécessairement à  » boucler  » un récit. Le recueil de Ceuppens se referme sur l’étrange évocation d’un  » errant  » comme lui, dont un propos l’avait impressionné. D’aucuns se souviendront peut-être que, au temps de leur jeunesse folle, cet André Viatour, accusé d’avoir bouté le feu à des cinémas et à une librairie, à Bruxelles, dans les années 1960, hantait alors La Jambe de Bois où, dans les hoquets du piano-casserole d’Albertus, il parlait d’ Amparo, le roman d’amour qu’il avait écrit.

Ô humanité !, par Vera Feyder. Le Grand Miroir, 124 p.

Un peu plus vers la mer, par Raymond Ceuppens. Les Carnets du Dessert de Lune, 164 p.

de ghislain cotton

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