Frank Braley, pianiste rare et essentiel

En 1991, le Français a raflé tous les prix au concours Reine Elisabeth. Le  » chouchou  » des Belges revient dans le cadre de la Fête de la musique avec le Concerto pour piano et orchestre n° 2 de Chopin, choisi par le public.

Le Vif/ L’Express : Frédéric Chopin ne fait pas partie de vos compositeurs préférés.  » Trop de sucre « , dites-vous. Mais encore ?

Frank Braley : Sa musique est pleine de pièges. Il y a trop de beauté partout, à chaque instant on peut s’y perdre. Chopin, c’est aussi la caricature d’un pianiste romantique et d’un romantisme souffreteux, malade, fragile qui a peur de la réalité et qui refuse la vie. Le romantisme n’est pas l’esthétique que j’aime, sauf le romantisme de Victor Hugo, plein d’énergie et de vigueur. Je me sens plus proche des impressionnistes, d’un Liszt, par exemple, qui croque la vie à pleines dents, même si Chopin est un créateur plus singulier. Je joue très peu d’£uvres de Chopin. Cela dit, j’aime beaucoup le Concerto n° 2 qui me permet de rentrer dans son univers. Et je vous rappelle que le public a choisi ce concerto suite à ma proposition.

Il existe quelque chose de très mystérieux et spécial entre le public belge et vous, comme une histoire d’amour…

C’est peut-être un grand mot. J’ai l’impression d’appartenir à la même famille, d’être le cousin français. On a partagé quelque chose d’intime, le public belge m’a vu grandir, évoluer. Ce lien ne s’est jamais distendu. Quand on se retrouve, il y a toujours une pointe de nostalgie, je sens le lien familial. La Belgique est un pays qui m’a adopté et que j’ai adopté. J’aime les gens et le sens de la vie en Belgique. C’est un des rares pays au monde, avec le Japon, qui me manque quand je n’y vais pas.

S’il n’y avait pas eu le concours Reine Elisabeth, vous ne seriez pas arrivé là où vous êtes aujourd’hui ?

Il y a un avant et un après. Ce concours avait changé ma vie. Il fut comme un coup de baguette magique qui m’a donné le passeport pour l’avenir. Je ferai partie du jury en 2013, la boucle sera ainsi bouclée.

Pour jouer, il faut la technique, le travail. Mais l’émotion, comment la créer ?

Je suis interprète de mes collègues qui sont des génies. Je suis là pour donner vie à cette musique, lui donner de la peau, de la chair, du sang et du souffle. Pour rendre tout cela possible, l’émotion ne suffit pas. Il faut un engagement, un état et une présence. Je recherche la justesse, la vérité, l’authenticité, l’invention à chaque ligne et, surtout, la liberté.

Marta Argerich et Maria-João Pires ont voulu devenir médecin. Vous avez beaucoup hésité entre le piano et les sciences. Ce sont des métiers assez proches ?

Je voulais être physicien. La musique et les sciences ont un grand point commun. Ce sont deux langages abstraits, créés par l’homme, qui se raccrochent à quelque chose de très concret. La physique dévoile une part du mystère. La musique, c’est pareil. Sans passer par l’intellect, elle connecte tout de suite à un niveau très profond.

Regrettez-vous la physique ?

Oui. J’aurais pu être un scientifique et rester un très bon pianiste amateur. L’inverse n’est pas tout à fait vrai. La physique demande un tel niveau… Cela dit, Brian May, le guitariste et l’un des fondateurs du groupe Queen, a passé sa thèse de doctorat en astrophysique en 2007, à l’âge de 60 ans. Peut-être j’aurais le temps de le faire. La vie est pleine de hasards.

Comment vous voyez-vous dans dix ans ?

En partageant mon temps entre l’enseignement et les concerts, en ne jouant que pour mon plaisir. Je voudrais aussi élargir ma puissance d’exister, résoudre quelques équations différentielles en physique quantique et… chanter. Comme Frank Sinatra.

Le 19 juin, à 15 heures, avec l’Orchestre national de Belgique (direction Walter Weller), palais des Beaux-Arts. www.bozar.be

ENTRETIEN : BARBARA WITKOWSKA

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