François Weyergans

Voilà huit ans que l’Académie française attend un successeur à Maurice Rheims ! Alain Robbe-Grillet n’avait pas voulu siéger. Et, depuis 2009,  » F. W.  » a sans cesse repoussé son intronisation. Le feuilleton a pris fin ce 16 juin.

M ême le président de la République française s’en est discrètement amusé : notre compatriote François Weyergans a du mal à mettre un point final à ses romans, que ses éditeurs, patients et exaspérés à la fois, attendent souvent de longues années. Ce qui donne, en termes choisis, dans la lettre envoyée par Nicolas Sarkozy au romancier, le 27 mars 2009, pour le féliciter de son élection à l’Académie française :  » Perfectionniste, vous n’hésitez pas, me dit-on, à écrire et réécrire le même paragraphe plusieurs fois, jusqu’à trouver les mots justes, ceux que vous avez rêvés et qui se dérobaient sous la plumeà  » Oui, les mots de Trois Jours chez ma mère se sont dérobés dix ans, avant de jaillir en quelques semaines et de mener Weyergans jusqu’au prix Goncourt 2005. Oui, apparemment, les mots de son discours de réception sous la Coupole se sont aussi un peu dérobés depuis son élection de mars 2009. Il aura fallu attendre vingt-sept mois, là où l’usage en accorde plutôt dix, pour qu’une date soit enfin arrêtée : le 16 juin,  » F. W. « , 69 ans, a officiellement été reçu au fauteuil 32 du Quai Conti.

Il était temps. Personne ne s’est assis sur ce pauvre fauteuil 32 depuisà 2003 ! Très exactement depuis la mort de Maurice Rheims, célèbre commissaire-priseur, qui l’occupait depuis 1976,  » en bon père de famille « , selon l’expression de son lointain successeur, François Weyergans.  » Nous avons dû attendre huit ans pour que l’on prononce l’éloge de notre père sous la Coupole, comme le veut la tradition, soupire Nathalie Rheims, fille de celui que le Tout-Paris appelait « Maurice » et qui vient de consacrer un roman à cette longue attente (voir l’encadré). Huit ans, c’est long, tout de mêmeà « 

Mais le sort s’est acharné sur le fauteuil 32. Tout avait pourtant semblé s’agencer simplement, en mars 2004, avec l’élection d’Alain Robbe-Grillet. Le pape du  » nouveau roman « , star des lettres de l’université Columbia aux campus de Tokyo, partageait avec son prédécesseur, Maurice Rheims, un amour pour Gustave Moreau et une conception ludique de l’existence. Les choses se sont gâtées très vite : Robbe-Grillet a annoncé qu’il porterait son légendaire col roulé et un smoking plutôt que l’habit vert lors de son intronisation. Le costume d’académicien,  » cela est bon pour Giscard, pas pour moi !  » explique alors l’auteur des Gommes dans Le Vif/L’Express. Refus du secrétaire perpétuel, Hélène Carrère d’Encausse, qui, pour tenter de le faire fléchir, lui fait essayer l’ancien costume du maréchal Juin. Lorsqu’il se contemple dans le miroir, Robbe-Grillet part de l’un de ces rires facétieux dont il a le secret.  » J’étais ridicule « , confiera-t-il à un ami.

Résultat : l’auteur de La Jalousie ne fut jamais reçu sous la Coupole. A sa mort, en 2008, le fauteuil 32 est donc déclaré vacant. L’élection est fixée à mars 2009. Quelques candidats – Pascal Thomas, Renaud Camus, Didier van Cauwelaert – se manifestent, suscitant un intérêt mitigé. On en était là quand soudain, au dernier jour de dépôt des candidatures, le 5 mars, François Weyergans annonce qu’il brigue lui aussi le fauteuil. Il va donc se livrer à un blitzkrieg. Et, pour ce faire, choisit un drôle de chef d’état-major : Jean-Luc Delarue. Un  » coup de foudre amical  » unit en effet l’animateur de Ça se discute et le romancier de La Démence du boxeur (1) depuis quelques semaines. C’est avec un stylo japonais Namiki, offert par Delarue, que Weyergans va écrire ses lettres – un tantinet flagorneuses – aux immortels, pour les inciter à voter pour lui. L’auteur de Trois Jours chez ma mère s’est même installé dans le vaste appartement de l’animateur, sur les quais, à un jet de pierre de la Coupole.

Il est vrai que les ennuis financiers et immobiliers de François Weyergans sont légendaires. Avant de trouver refuge au milieu des sculptures ultracontemporaines – tel ce père Noël avec un godemiché géant signé Paul McCarthyà – de Delarue, le romancier a  » squatté  » un temps chez l’ambassadeur de Belgique à Paris ou occupé un appartement de son ami Maurice Béjart dans la capitale. On a même pu prêter au  » coucou  » Weyergans, comme le surnomment de mauvaises langues, des arrière-pensées immobilières quant à son raid sur l’Académie. La rumeur ne fait-elle pas état d’un  » parc immobilier  » luxueux réservé aux immortels ?  » C’est totalement faux, rétorque un administrateur du Quai Conti. Nous disposons d’appartements plutôt modestes, loués au prix du marché, comme la loi nous y contraint. Et aucun académicien n’en occupe un, à notre connaissance.  » Aurai-je au moins le droit de voyager gratuitement avec la SNCF ? s’enquerra tout de même le candidat Weyergans avec humour, lui qui partage sa vie entre Paris et une maison à Bambecque, dans le département du Nord. Même pasà Tout au plus touchera-t-il une indemnité d’une centaine d’euros par mois, comme tout académicien.

Surprise, le 26 mars 2009 : par 12 voix sur 24 au troisième tour (et un bulletin blanc),  » F. W.  » est élu sous la Coupole. Ouf, le fauteuil 32 va rapidement retrouver un occupant ! se réjouissent les immortels. Reste juste à organiser la cérémonie de réception. Mais les mois passent. Weyergans procrastine, tergiverse, élude. Au début, on en sourit gentiment, Quai Conti. Puis on s’agace, au point que certains académiciens songent à faire voter un règlement imposant une réception dans un délai raisonnable après l’élection. Mais d’autres rappellent qu’après tout, par le passé, René Clair et Edmond Rostand avaient eux aussi pris tout leur tempsà

Mme le secrétaire perpétuel, ferme sur les principes, finit par exiger une date. D’accord, donc, pour le 16 juin. L’auteur du Pitre doit s’atteler à son éloge de Maurice Rheims.  » Il a à peine connu mon père, mais n’a pas souhaité me rencontrer pour l’évoquer « , déplore Nathalie Rheims.  » J’ai croisé Maurice, parfois, chez Gallimard, par le passé « , répond Weyergans, qui a également demandé aux services de l’Académie de ressortir tous les films de l’INA où apparaissait son prédécesseur au fauteuil 32, afin d’y puiser des éléments.

 » Ses  » prédécesseurs, devrait-on d’ailleurs plutôt dire. Car Weyergans évoquera également Alain Robbe-Grillet, occupant fantôme du  » 32 « .

 » Je ne crois ni aux malédictions ni aux fantômes.  » conclut François Weyergans. Il leur préfère l’immortalité. Cette immortalité, tellement plus rassurante pour un homme hanté, toute sa vie durant, par les deadlinesà

(1) Qui vient d’être réédité en Folio.

JÉRÔME DUPUIS

René Clair et Edmond Rostand avaient eux aussi pris tout leur temps…

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