Faut-il brûler Lieu public?

« Les jeunes fument des pétards… et alors? », « Mariage et adoption: les homos y ont-ils droit? », « Le pape doit-il démissionner?Mise sur orbite en novembre 2001, l’émission Lieu public de Paul Germain (RTBF) suscite autant la controverse que d’empoignades verbales sur son plateau ambulant

C’est un forum haut en couleur, dispersé, révélateur. De quoi? On ne sait trop. De notre petite société francophone, avec ses extrémistes, ses utopistes, ses hurluberlus. Le principe est simple: autour d’un quarteron d’invités officiels a priori pas d’accord entre eux, le public présent peut participer en direct au débat, qui porte sur des sujets d’actualité, donc, « sérieux ». Or, dans cette ambiance spontanéiste, les personnes trop raisonnables ne passentpas, les experts aux discours bien paramétrés, non plus. En revanche, si l’un et l’autre ont le sang chaud et un peu de goût pour la castagne, alors il y a des chances qu’ils puissent communiquer leur message à un public qui dépasse largement leur bassin naturel. On aime ou on n’aime pas mais Paul Germain, journaliste à la RTBF, aura rempli son contrat: grâce à son Lieu public, faire se rencontrer des gens ou des opinions qui, en principe, ne devaient jamais se croiser. Et le spectacle – mais oui, le spectacle – est parfois régalant, s’il ne donne, plus tard, matière à réfléchir. Un café philosophique – ou café du commerce?- à l’écran, l’expérience est unique.

Très souvent, cette émission constitue une insulte au bon goût: les gens ne sont pas spécialement télégéniques, ils bafouillent ou s’empourprent, se prennent les pieds dans un raisonnement, interrompent leur voisin, se lancent des anathèmes. Ca vous a un petit côté Michel Polac, lorsque l’animateur de Droit de réponse inventait l’empoignade faussement spontanée. L’animateur se déplace aux quatre coins du ring, répète une question, morigène un interlocuteur, exprime une réaction. On l’a ainsi entendu se fâcher des propos anti-arabes d’un participant à l’émission « Les juifs sont-ils mal aimés? » du 9 mars 2002. Une morceau d’anthologie. S’il a permis de montrer que la communauté juive de Belgique n’était pas monolithique et se disputait, elle aussi, sur la question du Proche-Orient, Lieu public a échappé, cette fois-là, au contrôle de son animateur, au point qu’il dut l’interrompre quelques minutes. Elle reste aussi marquée du tort rédhibitoire d’avoir laissé la parole dans une séquence filmée – on n’ose dire un reportage -, à un jeune masqué, d’origine maghrébine. Une pure incitation à la haine raciale contre les juifs, même si elle était donnée à titre d’information, pour laquelle le service public est attaqué en justice.

L’émission sur les « Les musulmans en Belgique et l’après-11 septembre » (3 septembre 2002), offrit, elle, une tribune inespérée au bateleur de l’islamisme belge, Ayachi Bassam, du Centre islamique de Belgique de Molenbeek-Saint-Jean. Des intellectuels d’origine arabo-musulmane qui se récrièrent ensuite, protestant contre la mauvaise image donnée de leur communauté, avaient décliné l’invitation de Paul Germain, sous le prétexte que, dans le tohu-bohu ambiant, une parole nuancée n’aurait pas été possible. Or des paroles courageuses et claires, il y en eut, avec un impact probable sur l’opinion publique, dû à la forte audience de ce soir-là. En effet, ce numéro a été le plus regardé de la saisonde Lieu public. La RTBF a damé le pion à la concurrence (un phénomène qui se produit de plus en plus rarement): 7, 9 points d’audience, soit quelque 300 000 téléspectateurs, soit encore 21, 5% de parts de marché. A l’autre extrême des audiences, « SDF et mendiants: faut-il faire la charité? » (14 janvier 2003) a quand même recueilli 6 points d’audience et 16 % de parts de marché, se classant deuxième derrière un thriller de RTL-TVI.

Visiblement, la formule plaît, malgré un incontestable désordre auquel Germain a en partie remédié.  » Dans la formule actuelle, une dizaine de personnes constituent le noyau central de l’émission, explique-t-il. Ensuite, on essaie de conscientiser les associations qui pourraient être intéressées pour constituer un deuxième cercle. Ainsi, pour le débat « Faut-il être anti-américain? », on est allé coller des affiches et distribuer des tracts à l’Otan, dans les hôtels américains, ainsi que dans les organisations non gouvernementales ou les mouvements, style PTB (Parti du travail de Belgique), connus pour leur antiaméricanisme. Enfin, dans le troisième cercle, il y a le tout-venant, le public qui a vu de la lumière au coin de sa rue et qui pousse la porte. On accepte que des gens qui n’ont jamais droit à l’antenne s’expriment de façon un peu décousue, cela fait partie du charme de l’émission. De là, tout peut arriver. En gros, je sais comment je vais maîtriser les vingt premières minutes… »

Donner la parole à n’importe qui sans filet expose aux risques du noyautage et de la manipulation. « Le dispositif géographique de l’émission a déjà été modifié, de sorte que le public soit derrière Paul Germain et ne puisse s’emparer du micro », remarque Jean-Jacques Jespers, chargé de cours à l’ULB et responsable de l’émission Qu’en dites-vous?, qui analyse les critiques et interrogations adressées au service de médiation de la RTBF: une trentaine de lettres après chaque numéro de Lieu public! « Cette émission peut donner le fantasme de la démocratie directe, ce qui est extrêmement dangereux, poursuit-il. Personne ne peut assurer que le public réuni là est représentatif. Or je crois à la nécessité de grands corps intermédiaires qui synthétisent la position des gens et pratiquent le compromis. »

L’autre risque de « Lieu public » est qu’on en ressorte avec une bouillie d’informations contradictoires ou dérisoires, pas hiérarchisées ni « contextualisées », et encore moins décodées comme l’enseignent les écoles de journalisme. « Les règles déontologiques sont respectées, proteste l’animateur de Lieu public. Je fais de l’info en donnant la parole aux citoyens. Le grand public est beaucoup plus capable de faire la part des choses qu’on ne l’imagine. C’est important de donner la parole à des minorités. Il y a toujours quelque chose à en retirer. » Jean-Jacques Jespers en est moins convaincu. « Bravo pour les téléspectateurs qui auront réussi d’eux-mêmes à resituer chaque intervention dans son contexte, de même que les enjeux. Mais les autres? On ne leur donne pas les clés nécessaires, regrette-t-il. Il faudrait que cette émission ne soit pas seule, qu’une autre permette d’éclairer ce qui s’y est dit… »

Journaliste-animateur ou journaliste-professeur, il faut choisir? François Heinderyckx, professeur de sociologie des médias (ULB), tord le cou à cette fausse dichotomie. « C’est bien que ce soit le service public qui ait inventé le concept d’une telle émission, déclare-t-il. Je ne comprends pas le mauvais procès qui lui est fait. Il ne faut pas lui attribuer des ambitions démesurées. Il ne manque pas d’émissions d’info sur la Une qui, très pédagogiquement, expliquent l’actualité. Lieu public a le mérite de donner la parole à des gens qui ont beaucoup de mal à s’exprimer ailleurs. Ce recours à des invités en dehors du club fermé des interlocuteurs institutionnels permet à une autre frange de téléspectateurs de s’identifier, de se retrouver sur la chaîne publique. Quelle bouffée d’air frais! » Pour combien de temps? Paul Germain étudierait, dans un projet qu’il compte soumettre à la prochaine hiérarchie de la télévision publique, une nouvelle formule, toujours basée sur le direct et l’intervention du public, mais avec la « médiatisation » d’un club de journalistes de la presse écrite. On peut aussi se fatiguer d’être un sujet de controverse.

Marie-Cécile Royen

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