Et si le Blok devenait n° 1 ?

La catastrophe est prévisible, l’inimaginable devient envisageable. Oui, dans peu de temps, le Vlaams Blok pourrait prendre la tête du hit-parade politique et se révéler incontournable en Flandre, voire en Belgique. Enquête sur le scénario du pire

Et si le cauchemar devenait réalité ? Si le Vlaams Blok devenait le premier parti de Flandre, voire de Belgique ? Si, après un quart de siècle passé dans l’opposition, d’où il a tiré sa pâture et son succès, le parti d’extrême droite flamand arrivait aux portes du pouvoir ? Il n’a cessé de prospérer depuis 1978, date à laquelle il s’est présenté pour la première fois aux élections législatives. Au point de faire presque jeu égal, aujourd’hui, avec les sociaux-chrétiens, les socialistes et les libéraux. Un récent sondage d’intentions de vote, publié dans la perspective des élections régionales et européennes du 13 juin prochain, ne le pointe-t-il pas en deuxième position du palmarès des partis flamands, derrière le CD&V mais devant le SP.A et le VLD ? Ce serait là un sacré séisme. Une revanche historique pour le parti séparatiste flamand, réceptacle de toutes les frustrations, de toutes les peurs et de tous les égoïsmes, et une terrible gifle pour les formations démocratiques. Car on aura, du moins le croit-on, tout essayé pour contenir le Vlaams Blok. Une cécité feinte, d’abord : on a voulu l’ignorer. La dénonciation de son programme et de ses arrière-pensées, ensuite. La vaine culpabilisation de ses électeurs, suivie de tout aussi infructueuses tentatives pour les séduire. Même le cordon sanitaire, qui interdit toute coalition avec la droite extrême, a montré ses limites. C’est désormais une certitude : la Flandre ne pourra pas vivre encore longtemps avec un Vlaams Blok qui progresse. Il faut que quelque chose se passe : soit ses résultats se tassent, soit… il accède au pouvoir.

Frank Vanhecke, le président  » à vie  » du Vlaams Blok, et le député flamand Filip Dewinter, sa locomotive électorale, affichent en tout cas un moral en béton armé :  » Un beau jour, et plus proche qu’on ne l’imagine, on ne pourra plus nous tenir à l’écart. Nous allons devenir le premier parti.  » Il n’y a pas si longtemps, les responsables politiques flamands et les intellectuels balayaient cette hypothèse d’un revers de la main : pas un parti démocratique, en Flandre, ne se risquerait à gouverner avec le Blok, disaient-ils, sachant qu’une telle attitude l’exclurait définitivement du cercle des responsables politiques fréquentables. Et puis, c’était couru, l’extrême droite finirait bien par connaître des déboires électoraux, ses fidèles allaient se lasser d’un vote inutile. Aujourd’hui, ils déchantent : ce qui était impensable hier n’est plus du tout exclu aujourd’hui. D’autant moins, en fait, que les partis démocratiques, censés conjuguer leurs forces pour faire face à cet ennemi encombrant, cumulent les gaffes et les lourdes erreurs qui contribuent à son succès : scandales financiers à Anvers, le berceau des  » blokkers « , indélicatesses fiscales de Daniel Ducarme et de Richard Fournaux, valse des ministres-présidents bruxellois, changements incessants dans le gouvernement flamand, et on en passe. Sans parler de la gestion chaotique du gouvernement arc-en-ciel, à laquelle a succédé l’immobilisme de l’attelage violet. Sans ignorer non plus l’attitude des libéraux flamands du VLD durant le débat sur le droit de vote des étrangers qui, sans aucun doute, aura donné du grain à moudre à l’extrême droite. Ni le procès Dutroux, qui ravive le souvenir des incroyables dysfonctionnements des services de police et de la justice.

Certes, pour accéder au pouvoir, les responsables du Vlaams Blok sont bien conscients qu’ils doivent avoir l’air fréquentables. Ils veulent donc faire croire qu’ils ont définitivement enterré leur plan en 70 points, outrageusement raciste et xénophobe, consacré à la politique d’immigration. Les positions actuelles û qui seront consignées dans un ouvrage baptisé Vl +, à paraître tout prochainement û seraient expurgées des propos les plus incendiaires. En dehors des congrès, à l’occasion desquels les leaders jouent toujours la corde anti-immigrés à l’adresse de leurs militants, le parti se présente désormais comme  » généraliste  » : il traite d’enseignement, de problèmes sociaux, de lutte contre le chômage et, bien sûr, de sécurité et d’immigration.  » A défaut du poste de ministre-président du gouvernement flamand, le jour venu, nous exigerons les départements de l’enseignement, des affaires intérieures flamandes et de la culture « , rêvent Vanhecke et Dewinter.

Et à Bruxelles ? La question se posera avec acuité au lendemain du 13 juin, puisque le Blok risque bien de rafler la majorité absolue des sièges parlementaires dévolus aux élus bruxellois flamands et, par conséquent, d’être absolument incontournable dans le gouvernement bruxellois (lire en p.46). A moins de modifier, après le scrutin, la loi spéciale sur Bruxelles et de faire preuve d’une imagination institutionnelle débridée, au risque de faire s’étrangler les garants du droit que sont le Conseil d’Etat et la Cour d’arbitrage. Tout en sachant que ce genre de petites combines risquent d’avoir pour seul effet, à moyen terme, de renforcer l’ennemi. Tête de liste du Vlaams Blok dans la capitale, l’ancien commissaire Johan Demol imagine donc fort bien que sa formation s’attribue les trois portefeuilles û 2 ministres et 1 secrétaire d’Etat û dévolus aux Flamands au sein du gouvernement bruxellois. Il se dit particulièrement intéressé par les infrastructures, les transports et la mobilité, la tutelle sur les communes et les affaires intérieures, la sécurité et la propreté publique !

Le Vlaams Blok rêve-t-il d’une présence au gouvernement fédéral ?  » Oui, mais seulement dans le cadre d’un gouvernement provisoire qui préparera l’indépendance de la Flandre et de la Wallonie et qui organisera le statut bilingue de Bruxelles, capitale de la Flandre.  » Car ce parti veut la scission de l’Etat belge en deux entités distinctes, quitte à ce que la Wallonie choisisse, de son côté, le rattachement à la France. Et peu lui importe d’où partira l’impulsion… Ainsi, le spectre du séparatisme se précise. La présence du Vlaams Blok au sein du seul gouvernement flamand pourrait suffire à la tâche : si, un jour, le parti d’extrême droite s’avérait indispensable à la formation d’une majorité au nord du pays, on voit mal pourquoi il n’exigerait pas d’être aussi au gouvernement fédéral, ni pourquoi il y rengainerait ses vieilles obsessions. Et si, comme il l’affirme, les autres formations politiques de Flandre sont presque toutes acquises, en leur for intérieur, à l’idée de la séparation, il ne restera plus qu’à publier l’acte de décès de la Belgique…

Une contamination ravageuse

Le Blok au pouvoir, provoquant une crise de régime sans précédent et, sans doute, l’éclatement du pays ? On n’en sera peut-être pas encore là au lendemain des élections du 13 juin prochain. Mais, quoi qu’il en soit, les scénarios alternatifs n’ont rien d’emballant. Les spécialistes de l’extrême droite sont en effet unanimes sur un point : sauf surprise de dimension, le scrutin régional de juin prochain hissera le Vlaams Blok au rang de parti de taille moyenne, lui permettant ainsi de s’installer confortablement dans le fameux top 4 flamand. Terminée, l’époque où une formation politique régnait en maître sur le peuple nordiste, comme c’était le cas du CVP durant ses heures glorieuses. Les démocrates-chrétiens, les libéraux, les socialistes et les blokkers sont, dorénavant, au coude à coude.

Pour l’extrême droite, quelle formidable légitimation ! Un parti  » moyen « , comme les autres… En réalité, le mouvement est en cours depuis belle lurette. Cela fait longtemps que les blokkers ne se contentent plus de ratisser les voix des seuls exclus et des ouvriers déçus du socialisme. Ces dix dernières années, ils ont tendu leurs filets dans d’autres viviers et détourné une partie des anciens électeurs des partis chrétien et libéral.  » Un parti qui représente 18 % de l’électorat bénéficie d’une audience dans toutes les couches sociales, observe le politologue Marc Swyngedouw (KULeuven et KUBrussel). Certes, le Vlaams Blok reste populaire auprès des ouvriers et des gens les moins éduqués. Mais son électorat devient très comparable à celui des partis flamands traditionnels.  » Les études flamandes les plus fines du  » marché  » û celles de l’Ispo (Instituut voor sociaal en politiek opinieonderzoek), qui sonde l’opinion publique û ont ainsi démontré que les dernières avancées du Blok s’étaient produites là où il n’avait pas encore vraiment percé. Et, notamment, auprès des moins de 35 ans, des pensionnés ou des membres de l’ACV, le syndicat chrétien. Les experts parlent d’un phénomène de  » rattrapage « , qu’on constate aussi sur le plan géographique. Depuis les élections fédérales de mai 2003, en effet, l’extrême droite occupe une présence significative dans toutes les provinces du Nord. Le Limbourg et surtout la Flandre occidentale, très rurale, ont été les dernières à succomber au champ des sirènes. Comme l’indique la carte ci-dessous, la tache d’huile brune s’est désormais étendue à presque tout le territoire flamand. En outre, le Vlaams Blok s’est encore renforcé dans ses bastions historiques. Notamment à Anvers, où il  » pèse  » 30,5 % û près d’un électeur sur trois ! Moins spectaculaire, mais tout aussi alarmant : il dépasse la barre des 20 % dans plusieurs villes de taille moyenne ou réduite…

La suite de l’histoire ? Rien que de très prévisible. En juin prochain, un nouveau  » dimanche noir  » aurait des conséquences mathématiques fatales pour les partis démocratiques. Les libéraux et les socialistes n’ont que très peu de chances de disposer, à eux seuls, de la majorité au Parlement flamand : l’hypothèse d’un gouvernement violet, comme à l’échelon fédéral, ne tient donc pas vraiment la corde. Rien ne dit non plus qu’il y aura moyen de reconduire le gouvernement arc-en-ciel (les Verts font, actuellement, toujours partie du gouvernement régional) : si les écologistes n’atteignent pas le seuil fatidique des 5 %, ils n’auront aucun élu, seront exclus de l’assemblée parlementaire et, par conséquent, forcément inutiles. Le retour au pouvoir du CD&V, l’ex-CVP ? Les démocrates-chrétiens pourraient s’avérer indispensables à la formation de la future coalition nordiste. Mais toute coalition à deux, avec les socialistes ou les libéraux, pourrait être arithmétiquement impossible. Ce qui obligerait les trois partis traditionnels à s’unir pour le meilleur et û comme c’est souvent le cas û pour le pire. La seule justification d’un tel mariage forcé ? Empêcher le Blok d’accéder au pouvoir. Rien de très enthousiasmant…

Des coalitions anti-Blok pourraient aussi voir le jour à d’autres niveaux de pouvoir. C’est déjà le cas à Anvers, la deuxième ville du pays, et en Région bruxelloise. La Région flamande pourrait donc suivre… et entraîner l’Etat fédéral dans son sillage : on imagine mal le CD&V accéder au pouvoir au nord du pays et accepter de continuer à ronger son frein dans les travées de l’opposition au Parlement fédéral. La question se posera donc inévitablement un jour : est-il politiquement raisonnable et démocratiquement acceptable de gouverner contre le Blok, en lui abandonnant le beau rôle de maître de l’opposition ? Très concrètement, les premières brèches dans cet édifice instable risquent bien d’apparaître dès les élections communales de 2006. Dans de petites municipalités, loin des projecteurs, des bourgmestres CD&V ou VLD pourraient se compromettre avec le Blok. Question de survie politique, tout simplement.

Des raisons d’espérer ?

Les partis démocratiques sont bien conscients du danger. Et pourtant, depuis ce mois de novembre 1991 où la droite extrême a frappé particulièrement fort, leur réplique manque de fermeté, de cohérence et de suivi. Le cordon sanitaire dressé autour de l’extrême droite, au début des années 1990, et qui interdit toute coalition avec le Blok, s’est avéré jusqu’ici efficace pour fermer la porte du pouvoir à l’extrême droite. Cet engagement formel, cosigné par les présidents de tous les partis démocratiques, a été confirmé en 2000. Pour le député écologiste Jos Geysels, à l’origine de l’initiative,  » il ne fait aucun doute que les chefs de parti actuels respecteront le principe du cordon sanitaire « . Déjà, cependant, des professeurs d’université, des intellectuels de tous bords et une poignée d’hommes politiques jusqu’à présent relativement marginaux û tel le dissident libéral Ward Beysen û dénoncent le non-sens d’un tel barrage. Ils citent en exemple l’Autriche et les Pays-Bas : la participation au pouvoir de formations d’extrême droite (le FPÖ de Jörg Haider) ou de la droite populiste (la LPF de feu Pim Fortuyn) a durablement affaibli ces partis. Ces esprits aventuriers estiment que le Vlaams Blok de Dewinter connaîtrait probablement le même sort si on le  » mouillait  » au pouvoir. Un pari très risqué : le Blok est autrement organisé que tous ses homologues étrangers et rien ne dit qu’il connaîtrait la même déconvenue. Sa force tient, aussi, à son enracinement profond et historique dans le terreau du mouvement flamand. Forts de cette  » légitimité « , forts aussi de l’oreille attentive que les partis démocratiques prêtent à leurs arguments, les blokkers se feraient un plaisir de convaincre leurs éventuels partenaires de la pertinence de leurs revendications. Il est donc à craindre qu’ils leur feraient avaler beaucoup de couleuvres en peu de temps (lire les 100 premiers jours du Blok au pouvoir, en p.47). Enfin, toute participation à un exécutif contribuerait inévitablement à normaliser le Blok de la même manière que le maïorat exercé, dans certaines municipalités françaises, par des mandataires du Front national a fait progresser les thèses du FN de Jean-Marie Le Pen.

Cela dit, la situation actuelle est loin d’être emballante. Certes, le cordon sanitaire est formellement respecté, mais son esprit s’est envolé depuis belle lurette :  » L’attitude adoptée face aux blokkers est trop souvent négligente, témoigne Jos Geysels. Parler avec eux, imaginer toutes sortes de petites stratégies pour les combattre au lieu de s’attaquer aux problèmes de fond, s’interroger sur l’efficacité du cordon sanitaire, tout cela les renforce. Cela dit, il est impossible de faire comme s’ils n’étaient pas là. Vous n’imaginez pas ce que c’est d’être confronté physiquement, tous les jours, avec des parlementaires du Blok en si grand nombre !  » Eloquent : certains médias de référence organisent des réunions internes pour définir l’attitude à adopter si l’ennemi n°1 arrivait au pouvoir. Depuis plusieurs années, des gazettes ouvrent leurs colonnes à Dewinter, Vanhecke et à leurs acolytes. Exit, l’analyse du programme de l’extrême droite, la dénonciation de ses excès et des frasques de ses dirigeants :  » Ce type d’études n’a plus la cote en Flandre, témoigne le journaliste Marc Spruyt, auteur d’ouvrages de référence sur le programme du Vlaams Blok. Il y a cinq ou dix ans, tout le monde cherchait à démasquer ce parti. Aujourd’hui, c’est devenu ringard !  » Désormais, le Blok est partout. Dans les colonnes des journaux, sur les plateaux de télé, dans les conseils d’administration des universités ou au Parlement. Il occupe tous les esprits, contraint les responsables politiques à se positionner en fonction de lui, fait peser une ombre brune sur le débat politique.

 » La Flandre est tout entière contaminée par le discours de l’extrême droite, confirme le sociologue Eric Corijn (VUB). Voyez le débat sur le droit de vote des étrangers : il aurait pu être l’occasion d’un grand moment de démocratie. Mais, en axant la discussion sur la question de savoir si  »les immigrés méritent vraiment de tels droits », les libéraux ont légitimé les préjugés racistes et culturalistes du Blok. Ce faisant, ils ont franchi la ligne rouge. Et tout est à l’avenant. Les questions de roulage ? On ne propose qu’amendes et sanctions. Dans tous les secteurs, on favorise la logique sécuritaire et celle du maintien de l’ordre. Forcément, cela favorise les desseins du Vlaams Blok. Pourquoi les ministres ou les présidents de parti jugent-ils que le populisme est désormais le moyen le plus adéquat de faire de la politique ? Dans ce registre, les chefs du Blok ont dix ans d’avance sur eux…  »

Serait-il dès lors impossible d’endiguer la lente montée du Vlaams Blok, cette hydre à deux têtes, séparatiste et xénophobe ? Les raisons d’espérer sont, à première vue, assez minces. Si le Blok devait être condamné devant la cour d’appel de Gand pour infractions à la loi contre le racisme et la xénophobie û un jugement est attendu dans les prochaines semaines û, ce serait pour lui un coup dur. Il se murmure, de-ci de-là, que le parti se rebaptiserait  » Vlaams Belang  » pour limiter les dégâts. Mais il a les épaules assez solides pour survivre à ce genre d’avanies. Des rivalités entre chefs, provoquant l’une ou l’autre dissidence ? Pareilles bisbrouilles pourraient certes s’avérer nocives. Mais le récent renvoi de Geert Van Cleemput, l’ancien chef du service d’étude du Blok et qui, en son temps, avait dénoncé les excès du discours dénigrant de Dewinter envers les immigrés, n’a pas vraiment ému les foules…

Une défaite électorale, enfin ? On peut toujours rêver. La désaffection des électeurs provoquerait, sans nul doute, quelques remous internes. Certains se prennent à rêver d’un déclin du Blok à partir de 2006 û date des prochaines élections communales û, en raison de l’  » usure  » de l’électorat : si, d’ici là, l’extrême droite n’avait toujours rien engrangé de concret (un cas unique en Europe), les adeptes pourraient se résigner à voter  » utile « . Une douce utopie ?

Philippe Engels et Isabelle Philippon

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