Environnement : il faudrait oublier les animaux

Protéger quelques espèces  » médiatiques  » est sans doute moins utile que de préserver des territoires ciblés, à la biodiversité importante.

Pandas géants, tigres, gorilles de montagne, éléphants d’Afrique, baleines : autant d’animaux emblématiques dont les organisations de protection de la nature utilisent l’image. Depuis des décennies, ces bêtes sauvages sont devenues autant de symboles, presque des marques. On les sait en danger, cela suscite l’émotion et permet d’attirer les dons.

Mais les sommes ainsi récoltées peuvent difficilement être utilisées à d’autres fins que la sauvegarde de ces espèces, alors que les organismes bénéficiaires poursuivent des objectifs bien plus larges. C’est le cas, par exemple, des tigres : malgré toute leur sauvage beauté, ils ne sont pas forcément les meilleurs indicateurs de la biodiversité d’une région. Il en va de même pour les éléphants. En d’autres termes, même s’il faut, bien sûr, tenter de les sauver, leur préservation ne contribuera pas forcément à celle d’autres espèces. Parallèlement, beaucoup d’espèces en grand danger n’attirent pas notre attention, parce qu’elles ne nous paraissent pas particulièrement belles. Souvent, nous ignorons jusqu’à leur existence…

Pourquoi alors ne pas cibler les campagnes de conservation sur les espèces qui nécessitent davantage d’attention ? Ainsi, la Société zoologique de Londres a décidé de répertorier les espèces appelées  » EDGE  » (acronyme pour  » Evolutionarily Distinct and Globally Endangered « ). Les spécimens répondant à ces critères sont rarement mignons et même parfois carrément étranges. Parmi eux : l’ornithorynque, les échidnés à long nez, l’oryctérope du Cap et le dugong. Ils sont souvent les derniers représentants d’un groupe entier d’animaux. S’ils disparaissaient, c’est toute une branche de l’arbre de l’évolution qui se briserait. Cette année, deux espèces EDGE, à savoir la gerboise à longues oreilles et le dauphin du Yangtse, ont fait l’actualité pour des raisons très différentes. La gerboise en question a été filmée pour la première fois bondissant dans le désert mongolien. On a pu ainsi découvrir une étonnante créature qui vit la nuit et ressemble à un mini-kangourou avec d’énormes oreilles. Quant au dauphin chinois, des scientifiques ont rapporté l’an dernier qu’il avait probablement disparu. La campagne de protection de ce mammifère se solde donc par un échec.

Adopter des ares de terre africaine

Du coup, certains se demandent si l’approche spécifique par animal constitue le moyen le plus approprié pour assurer leur conservation. Tandis que beaucoup de zoologues prédisent l’extinction de milliers d’espèces, Bob Smith, chercheur à l’université du Kent, en Angleterre, plaide pour des campagnes de promotion en faveur de régions entières. C’est déjà ce que fait Conservation International, un organisme d’Arlington (Virginie), aux Etats-Unis. Son slogan :  » Les endroits les plus remarquables sur la terre sont aussi les plus menacés.  » Cette ONG cible ses propres points chauds de la biodiversité : les Andes tropicales, les forêts atlantiques du Brésil, la région florale du Cap… Le Fonds mondial pour la Nature (WWF), situé à Gland en Suisse, prétend, lui aussi, travailler  » à la conservation des endroits les plus exceptionnels de la planète « , appelés  » écorégions globales « . Quant à l’African Wildlife Foundation, basée à Washington, elle promeut des zones présentant des densités inégalées d’animaux sauvages. En page d’accueil de son site Internet, on n’y trouve point d’éléphanteau mignon, avec la prière de verser de l’argent devant servir à sa sauvegarde, mais un paysage et une invitation à adopter quelques ares de terre africaine dans un endroit choisi. Privilégier ainsi des régions phares coûte cher, mais l’argent récolté permet de soutenir toute une gamme de projets liés à la protection de la nature. Solliciter des fonds pour toute une région revient à soutenir directement le développement local d’entreprises durables qui profitent autant aux populations qu’à la faune.

Un autre avantage de la préférence accordée à des régions phares consiste à prendre conscience du fait que la biodiversité n’est pas répandue uniformément sur la planète, mais concentrée dans des zones particulièrement riches. Conserver plus particulièrement ces endroits pourrait se révéler la meilleure stratégie pour l’avenir. Pour Bob Smith, cette approche a le mérite de la légitimité scientifique : la science détermine les caractéristiques uniques d’une région et la campagne de pub peut les promouvoir ensuite. Conservation International a ainsi recueilli 750 000 dollars pour la protection de zones sensibles de la biodiversité. Le débat scientifique sur le choix de ces endroits reste ouvert. Il n’empêche : les vingt-cinq sites sélectionnés contiennent les derniers habitats de 40 % de toutes les espèces terrestres, faune et flore confondues.

Ce qui ne veut pas dire que les espèces emblématiques doivent être négligées. Le sort de l’ours polaire, par exemple, est un argument clé des campagnes sur les dangers du réchauffement climatique dans la région arctique. Et qui sait, les organisations de protection de la nature pourraient un jour s’inspirer d’autres techniques de marketing. Si elles décidaient, par exemple, d’utiliser le célèbre  » placement de produit  » cher aux stratèges des marques de luxe ? Au lieu de siroter du champagne, d’arborer une grosse montre et de conduire un bolide, le méchant du prochain James Bond pourrait se planquer dans une forêt atlantique du Brésil, caressant distraitement sa gerboise ceinte d’un collier de diamants…

The Economist Traduction : François Janne d’Othée

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