ENTRETIEN  » Une identité hypertrophiée « 

Député européen du Parti social-démocrate portugais (droite), Vasco Graça Moura est aussi poète. Il a notamment écrit des textes pour la chanteuse de fado Misia.

Le Vif/L’Express : On résume souvent le Portugal à un  » pays de poètes « . Mais il faut reconnaître que les £illets au bout des fusils, c’est assez singulier.

Vasco Graça Moura : Les £illets, c’est un symbole poétique de l’année 1974, mais cela ne signifie pas forcément que nous soyons un pays de poètes. Ce cliché, d’ailleurs, nous nuit plutôt qu’il ne nous favorise. On a tendance à insinuer que nous sommes sans cesse la tête dans la lune, et que nous sommes incapables de relever des défis pragmatiques. A propos de 1974, je retiens surtout un profond bouleversement. A ce moment-là, les trois dernières dictatures européennes û le Portugal, la Grèce et l’Espagne un an plus tard û ont accédé à la démocratie. Au début, ce processus de transition fut très compliqué. Il a fallu éviter que l’extrême gauche ne domine la situation. Deux moments-clés ont toutefois permis de pérenniser la démocratie. En 1975, d’abord, l’échec du coup d’Etat « gauchiste » a permis aux officiers modérés de prendre le dessus. En 1976, ensuite, la nouvelle Constitution a été approuvée.

L’entrée dans l’Union européenne, en 1986, cela marque un troisième tournant ?

Certainement. La situation du Portugal, au début des années 1980, était très difficile. Le pays avait perdu son ancien empire colonial et il était dépourvu de ressources naturelles. S’il n’avait pas intégré l’Union, je crois qu’il était condamné à devenir une province espagnole. L’entrée dans l’Europe a donc permis au Portugal d’affirmer son identité et sa souveraineté. Le pays a également pu bénéficier des aides économiques octroyées aux nouveaux membres. Evidemment, au sein de la population, il reste des réticences vis-à-vis de l’Europe. Mais, d’une façon générale, tout le monde se réjouit d’y appartenir. Grâce à elle, la vie démocratique s’est normalisée. Il y a eu un renforcement de la tolérance et du pluralisme.

Aujourd’hui, le Portugal ne souffre-t-il pas à la fois d’un complexe de supériorité et d’infériorité ?

Il y a effectivement une sorte d’hypertrophie de l’identité nationale. On a beaucoup intériorisé, par le passé, cette dimension glorieuse associée aux grandes découvertes. En même temps, il y a une tendance au misérabilisme, issue de la comparaison entre la grandeur d’autrefois et les difficultés d’aujourd’hui. Je crois néanmoins qu’on est en train de dépasser ce stade-là. On commence à regarder le présent en face, sans plus porter le poids d’une histoire surchargée. D’ailleurs, notre histoire ne fut importante que pendant une centaine d’années environ, entre le xve et le xvie siècles. Après, ce fut la décadence et le Portugal s’est effacé du concert international.

D’où l’image d’un pays pauvre et isolé…

C’est un fait que le Portugal n’était pas très riche. Après 1974, on a dû accueillir 600 000 réfugiés des ex-colonies, qui sont rentrés au pays avec leur chemise pour tout bien. Ils se sont très bien intégrés, mais ce ne fut pas facile pour autant. Ensuite sont venus des immigrés du Brésil et d’Afrique. En ce moment, on assiste à l’arrivée d’une troisième vague d’immigration, provenant des pays de l’Est. C’est un phénomène très différent, car ces personnes-là sont généralement qualifiées. Ce sont des gens qui, certainement, vont collaborer à un grand changement du Portugal. Ils sont une chance pour le redressement de notre économie, qui ne doit plus s’appuyer sur la main-d’£uvre à bas prix mais sur la qualification et la connaissance. Bien sûr, les résultats demeurent insatisfaisants de ce côté-là. Il faut reconnaître que nous sommes toujours dans une phase de transition, et espérer qu’elle va aboutir. l Entretien : F.B.

Entretien: F.B.

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