Entre foulard et kippa

Dans certaines écoles, la guerre annoncée en Irak prend une résonance particulière. A la salle des profs, on tente d’amortir le choc, de faire le gros dos ou d’ouvrer pour la paix, envers et contre tout. Reportage

Dans mon école, le 11 septembre 2001 a donné lieu à des ovations de joie. Certains de nos élèves nous ont toisés comme après une victoire sportive. Depuis, on sent davantage d’arrogance, de mépris par rapport à ceux qu’ils nomment les mécréants, et d’indiscipline, comme s’il s’agissait de pratiquer un ôpetit acte terroriste ». J’ai parfois l’impression d’être haï par une partie de mes jeunes. Aujourd’hui, j’ai peur que le conflit irakien éclate, que des manifestations, dans la rue ou au sein même de l’école, dégénèrent. Nos élèves musulmans me semblent davantage endoctrinés que leurs aînés au moment de la guerre du Golfe.  »

Professeur de cours artistiques, Pierre enseigne dans un établissement technique et professionnel de Bruxelles, qui accueille un public défavorisé. Une de ces  » écoles ghettos  » que la capitale et d’autres grandes villes ont laissé se développer au risque d’en faire des poudrières quand les relations internationales sont fort tendues.  » On évite d’aborder le conflit irakien ou un autre sujet d’actualité sensible, par crainte des susceptibilités. Plus la proportion de musulmans est élevée, parfois jusqu’à 80 % dans certaines classes, plus notre discours est considéré comme suspect, chargé d’ ôintox américaine ». Pour une frange de notre population, il n’y a de vrai que ce qui se dit sur la chaîne arabe Al-Jazira ou à la mosquée. Dans leurs familles, il n’y a ni télévision ni journaux en français.  » Pierre dit enseigner  » dans la douleur « , avec le sentiment de mener un  » combat inutile « .

Un cas isolé ? Dans cette autre école secondaire non mixte de Schaerbeek, aux allures de couvent, on a aussi préféré l’anonymat. A la sortie, des filles aux cheveux de jais ajustent leur foulard noir sur un long manteau sombre.  » Fondé voici cent cinquante ans par une communauté religieuse, l’institution voulait £uvrer à l’émancipation de la femme, explique le directeur. Elle attirait alors les jeunes filles de la grande bourgeoisie et de la noblesse. Dans les années 1970, les Turcs se sont établis dans le quartier.  » Aujourd’hui, les élèves d’origine turque et maghrébine sont largement majoritaires.

Quelques-unes d’entre elles n’ont pas voulu respecter la minute de silence au lendemain du 11 septembre 2001.  » On avait pourtant étendu l’action aux victimes de tous les conflits « , regrette la sous-directrice. Sur les couvertures des journaux de classe, des photos de Ben Laden ont fleuri. Des drapeaux palestiniens sont parfois apparus aux fenêtres ou sur les panneaux d’affichage. Au cou, les keffiehs se sont faits plus nombreux.  » On traite cela au cas par cas, jamais de front, poursuit le directeur. Certaines de nos filles sont issues de familles où le geste est plus rapide que la parole. Leurs réactions peuvent être virulentes.  »

Sentiment d’une situation dégradée, d’avoir loupé des occasions.  » J’ai vécu toute l’histoire de l’immigration en passant par différents établissements bruxellois, se souvient la sous-directrice. Voici vingt ou trente ans, les premières familles marocaines sont venues, principalement du Rif, avec le souci de se fondre dans la population belge. On ne voyait presque pas de foulards ; les mosquées étaient rares. Depuis cinq ou dix ans, on sent une reprise en main de la communauté musulmane par les imams et par des pères sans travail qui restent chez eux à surveiller leur femme et leurs filles.  » Crise d’identité dans un contexte de plus en plus difficile.  » Ces familles ne se sentent pas acceptées. Du coup, quelques filles cherchent à s’affirmer par la pratique religieuse, par des adhésions politiques… Elles supportent peu la contestation et reprochent à leurs professeurs occidentaux de déformer la vérité, ignorant leur culture et leur religion. Certains enseignants en sont mal à l’aise. D’autres font, à leurs cours d’histoire, de géographie ou même de religion catholique, un travail en profondeur très apprécié.  »

Comme chaque année, après le congé du carnaval, l’école va mener l’opération  » Deux heures pour espérer « .  » Quand on parle de guerre, ici, les élèves pensent automatiquement au conflit israélo-palestinien, poursuit la sous-directrice. Mais on évoquera aussi le travail d’Oxfam, le respect des travailleurs partout dans le monde…  » Ne pas se focaliser sur une seule problématique, ouvrir au monde des filles parfois confinées dans des familles très fermées sur elles-mêmes, afin de poursuivre l’idéal d’émancipation des fondatrices, envers et contre tout.

 » La position pacifiste du gouvernement belge dans la crise irakienne nous aide à maîtriser la situation « , reconnaît Pascal Dochain, préfet des études à l’athénée royal Madeleine Jacquemotte, à Ixelles. Cette école d’enseignement général et technique accueille une majorité de garçons d’origine maghrébine. On y a appris à amortir les chocs.  » Dans une école comme la nôtre, ça peut toujours basculer. Nos jeunes vivent avec leurs tripes, prêts à réagir au quart de tour.  »

Roger Stas, aujourd’hui proviseur de l’athénée Jacquemotte, était professeur de français et d’histoire à l’institut technique Chomé-Wyns, pendant le conflit du Golfe :  » C’était aussi la guerre aux cours, se souvient-il. Certains élèves y expliquaient qu’ils voulaient s’engager dans les brigades islamiques. Parfois, je réussissais à capter leur attention sur la matière, mais, un quart d’heure plus tard, on était à nouveau dans le Golfe. C’était le début des antennes paraboliques qui ont introduit les émissions arabes dans nos familles d’origine immigrée.  » Désormais, deux voix s’affrontent.  » Pour mon père, la guerre du Golfe, c’était le pauvre petit musulman qui se faisait massacrer par tout le monde : pas question de le contredire « , se souvient Redouan El Boujdaini, aujourd’hui professeur de français, alors étudiant.

Mais, depuis, les écoles ont progressé dans la gestion des conflits.  » Les médiateurs sont arrivés, les équipes sont devenues multiculturelles, se réjouit Dochain. En outre, il ne faut pas oublier que les adolescents ont tendance à raisonner en termes manichéens. C’est blanc ou noir, qu’ils soient de Braine-l’Alleud ou d’Ixelles. Notre rôle, c’est de les sortir de ce manichéisme, d’enseigner l’esprit critique, l’acceptation de l’autre…  » Cela se fait parfois au détour d’un couloir.  » Il y a quelques jours, un jeune y apostrophe un enseignant comme lui d’origine maghrébine, qui buvait une canette, poursuit le préfet. ô T’as pas honte, lui disait l’élève d’un ton provocateur : du Coca américain, contrôlé par les juifs !  » Réponse du professeur : ôJ’ai pas fait 3 000 kilomètres pour subir tes interdits. Au Maroc, pour de tels propos, tu aurais déjà des ennuis. » Idriss Bouamar, éducateur, ajoute :  » Il ne faut pas tirer des conclusions hâtives de réactions épidermiques : nos jeunes ne sont pas antiaméricains, même s’ils souffrent de leur impérialisme. Ils écoutent du rap américain, portent des baskets… Ils rêvent tous d’aller aux Etats-Unis. Pour eux, cela reste l’eldorado.  »

Assis entre deux chaises, entre deux cultures, comme à l’athénée juif Maïmonide, à un jet de pierre de la gare du Midi, à Bruxelles. Sur le boulevard dégradé, deux policiers armés veillent à la sécurité des jeunes, qui sortent d’une porte blindée.  » Suite au 11 septembre 2001, nos caméras de surveillance ont été brisées et nous avons dû enlever des tags antisémites « , se désole le directeur et rabbin Raphaël Benizri. Depuis la guerre du Golfe, l’école juive a perdu la moitié de sa population.  » Les enfants n’osent plus prendre le tram seuls. Le quartier est trop dangereux, surtout depuis la reprise de l’Intifada dans les territoires occupés, voici deux ans. Certains de nos jeunes se sont fait agresser, insulter sur le trajet. Ils souffrent de ces événements si lointains qui ont une répercussion dans leur quotidien de Belges, sur la vie professionnelle de leurs parents, quand ils sont commerçants.  » A Maïmonide, c’est la méfiance qui prédomine.

Pourtant, dans la plus religieuse des écoles juives, les élèves de fin de secondaire mènent depuis peu une expérience de  » jumelage  » avec l’athénée Victor Horta, à Forest, un établissement au public multiculturel où les musulmans restent majoritaires.  » Au moment de la guerre du Golfe, dans la cour de Victor Horta, des élèves défilaient avec des panneaux : ôSaddam vaincra », explique Elisabeth Van Wilder, professeur de français, qui enseigne dans les deux écoles. Le choc des cultures.

Créer des ponts

De part et d’autre, les élèves avaient toutefois demandé à se rencontrer.  » Je les soupçonnais de vouloir en découdre, d’expliquer ô leur  » vérité. J’ai dû refuser les premières questions, du style : ôAvouez que Sharon est un boucher ou Arafat, une crapule. » Finalement, les échanges ont surtout porté sur l’identité juive ou musulmane, sans pour autant éluder la politique de colonisation d’Israël. Au début, la rencontre a été assez tendue, certains garçons de Horta se sont sentis agressés par le bagou, la défense bien argumentée des élèves de Maïmonide. Mais les deux classes se sont revues.  » Les élèves de Horta ont été reçus en arabe par le rabbin à la synagogue, explique Cécile Fossoul, préfète des études à Maïmonide. Cela les a impressionnés. Ils ont été frappés par notre système de sécurité. Je leur ai expliqué que mes fils doivent enlever la kippa pour sortir de l’école, par prudence. Cela a interpellé les filles voilées.  » Savoir entendre et dire la différence, créer des ponts, le rôle de l’école, tout simplement.

Dorothée Klein

 » Ils ne sont pas antiaméricains, même s’ils souffrent de leur impérialisme. Ils écoutent du rap américain, portent des baskets… Ils rêvent tous d’aller aux Etats-Unis. Pour eux, cela reste l’eldorado « 

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