énergie Suez-GDF Le do ssier secret

Un livre raconte les coulisses de la fusion qui a créé le troisième énergéticien du monde. Grâce, notamment, aux Belges. Petits arrangements entre amis, coups fourrés et complots au programme d’une opération très politique…

C’est l’histoire d’une fusion qui s’est préparée pendant dix ans. Des milliers d’heures de discussion, des nuits blanches, de petits arrangements entre amis… Pour aboutir enfin, le 3 septembre 2007, à la signature du pacte liant Suez et GDF (Gaz de France) et créant le troisième énergéticien du monde, derrière EDF (Electricité de France) et l’allemand E.ON.

Cette fameuse histoire, deux journalistes – Joan Condijts, du Soir, et Feryel Gadhoum, du Figaro – ont choisi de la raconter comme un roman (1), après avoir rencontré la plupart des acteurs d’une pièce qui a tenu le monde politico-économique européen en haleine, entre 2005 et 2007.

Une pièce dans laquelle les Belges ont joué un rôle de choix. Si Suez-GDF brille aujourd’hui au firmament mondial, c’est en grande partie grâce à Electrabel et à Tractebel. Même si, à la fin – refrain connu ! -, les intérêts belges ont été peu à peu digérés par le (trop) puissant voisin hexagonal, afin de servir les desseins du  » capitalisme à la française « …

Les protagonistes de la pièce sont Nicolas Sarkozy et Jean-François Cirelli (PDG de GDF), mais aussi des Belges : ceux qui se sont illustrés dans l’aventure, dont Albert Frère (GBL), Jean-Pierre Hansen et Gérard Lamarche (respectivement, n° 2 et directeur financier de Suez), mais aussi ceux qui ont été brutalement écartés et rayés du générique, en particulier Philippe Bodson (ancien patron de Tractebel) et Willy Bosmans (administrateur délégué d’Electrabel entre 1999 et 2004).

L’acteur principal ? Gérard Mestrallet, président-directeur général de Suez, qui, le premier, a imaginé marier son groupe franco-belge à GDF, en 1995.

Quand Mestrallet reprend les rênes de Suez, à cette époque, il se trouve face à un géant qui manque singulièrement de stratégie. Ancien administrateur délégué de la Société générale de Belgique, il connaît la valeur de quelques-unes des pépites ayant appartenu à la  » vieille dame  » (Electrabel, Tractebel). Il décide de recentrer son groupe sur l’énergie et l’environnement (dont l’eau). Albert Frère lui apporte Tractebel sur un plateau – contre une participation importante dans Suez – et Mestrallet parvient à se défaire d’un pôle bancaire (Indosuez) éloigné de son c£ur de métier. Le train est en marche.

C’est grâce à la Belgique que Suez tient debout

Très vite, Mestrallet se rend compte que son groupe risque d’être plus belge que français. Pour rééquilibrer le rapport de force, il lorgne une société qui pourrait faire l’affaire : GDF, dont la privatisation est de plus en plus envisagée par les dirigeants politiques français – Jacques Chirac en tête. Victime de lourdes pertes sur le marché de l’eau (notamment, en Amérique latine), Suez laisse rapidement apparaître ses ambitions dans l’énergie. GDF devient donc une cible privilégiée.

Pourtant, dans un secteur où, selon la formule consacrée,  » tout le monde parle avec tout le monde « , c’est une autre fusion qui a bien failli aboutir, au début des années 2000 : celle de Suez et de l’allemand E.ON. Des discussions très avancées ont lieu, mais l’évolution boursière des deux sociétés rend le scénario insupportable pour les Français. Après cet échec, Suez se rapproche de GDF, une première fois, dès 2002. Mais il faudra une seconde tentative – alors que la France craint un raid imminent des Italiens d’Enel sur Suez/Tractebel – pour que le fruit mûrisse et que le projet franco-français puisse se réaliser.

Dans l’intervalle, c’est pourtant bien la Belgique qui a permis à Suez de rester debout, en dépit d’un endettement colossal. Electrabel lui sert de vache à lait. Suez s’autorise pourtant quelques entourloupes, en dépit des règles de bonne gouvernance (lire ci-contre).

Et, au bout du compte, devant le spectre d’Enel, c’est bien entre  » amis  » français qu’on décidera de s’arranger. Il était évidemment inimaginable pour la France que le très prestigieux groupe Suez ( NDLR : fondé en 1858) se fasse manger par les Italiens. On s’en apercevra lorsque l’alliance sera scellée à la va-vite sous l’égide de Dominique de Villepin. Au nom des intérêts supérieurs de la nation. Vous avez dit nationalisme économique ?

Mais  » la bataille de l’organigramme du futur groupe n’était qu’un amuse-gueule « , préviennent les auteurs du livre. Dès le jour de l’annonce officielle, des Iznogoud des deux groupes ont voulu être calife à la place du calife. De fiers combats se préparent en coulisses. l

(1) GDF-Suez. Le dossier secret de la fusion. Enquête dans les coulisses du capitalisme à la française. 255 p. Editions Michalon. Une séance de présentation de l’ouvrage aura lieu à la librairie Filigranes, le mardi 8 avril à 18 heures (39, 40, avenue des Arts, à Bruxelles).

Nicolas Ghislain

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