Emotion authentique

Belle surprise de cette fin d’année, Je ne suis pas là pour être aimé offre à Patrick Chesnais un retour au premier plan mérité, dans un rôle à sa mesure

(1) Le maître japonais des films sur la famille, les rapports entre générations.

« Avant 40 ans, on joue. Après, simplement, on est.  » Patrick Chesnais résume d’une formule belle et forte ce que la vie vécue apporte à un acteur. Et il ne se contente pas d’énoncer ce que Daniel Auteuil, lui aussi, tient pour une certitude. Il l’illustre à merveille dans son nouveau film, Je ne suis pas là pour être aimé. Chesnais y incarne avec une infinie justesse le personnage de Jean-Claude Delsart, un huissier quinquagénaire au c£ur fatigué, à l’existence morose, que l’aiguillon de l’amour va piquer de manière inattendue lorsque, se rendant à un cours de tango pour pratiquer l’exercice que lui recommande son médecin, il retrouve une jeune femme qui, enfant, était souvent gardée par sa mère à lui. Françoise (remarquablement jouée par Anne Consigny) étant elle-même sur le point de se marier, le doux penchant mutuel qui anime d’évidence les danseurs ne sera pas facile à exprimer… L’évolution des rapports de Jean-Claude et Françoise, mais aussi celle des relations du premier nommé avec son père et son fils sont observées avec une généreuse attention et une tendresse retenue par Stéphane Brizé.

Le jeune réalisateur, révélé par Le Bleu des villes voici cinq ans, fait mieux que confirmer, dans son deuxième long-métrage, tout le bien qu’inspirent un art délicat de la mise en scène, une pudeur et une sobriété qui maintiennent de bout en bout une fine ligne lumineuse vers l’émotion la plus authentique.

C’est au Festival de Cannes, où il était lui-même venu présenter un de ses courts-métrages, que Patrick Chesnais a pour la première fois rencontré Stéphane Brizé, qui rêvait de lui faire interpréter l’antihéros de Je ne suis pas là pour être aimé.  » J’ai lu son scénario et je l’ai trouvé superbe, j’ai été tout de suite convaincu qu’il fallait que je le fasse « , se souvient le comédien qui avait connu dans les années 1980 (avec La Lectrice, Les cigognes n’en font qu’à leur tête, Promotion canapé) une popularité liée à des choix aujourd’hui regrettés :  » J’ai fait trop de films uniquement pour l’argent.  » Il en était résulté une période moins faste au cinéma, mais intensément vécue au théâtre, où il avait déjà connu ses premiers succès.  » Nous avons immédiatement senti que nous pourrions faire du bon travail ensemble, parce que  » son  » Jean-Claude et le  » mien  » étaient une même per- sonne « , poursuit celui dont Stéphane Brizé dit qu’il  » touche et intrigue, par ce qu’il affiche et, aussi, par ce qu’il laisse deviner derrière son masque « .

Aimer et être aimé

Chesnais reste pudique et discret sur cette question du masque, reportant le sujet sur son personnage dans le film,  » un homme qui a une distance, une retenue, un mystère : Jean-Claude est une énigme avec sa raideur désabusée sous laquelle on devine une tendresse qui ne demande qu’à affleurer, une richesse qui ne demande qu’à s’épanouir « . Sous le regard d’un réalisateur  » généreux, précis et même parfois maniaque, mais très ouvert aux idées des autres « , l’acteur signe une prestation mémorable, de celles qui conduisent tout droit au césar. Sans effet facile, tout empreinte de subtilité, cette interprétation par endroits bouleversante offre en abondance ce que Chesnais décrit comme  » ces moments de jubilation profonde où le spectateur ressent simultanément que la situation vue dans le film est vraie (au-delà de l’illusion) et que, pourtant, cela relève du jeu : c’est un comédien au travail que l’on regarde « .

Film dédié par son auteur  » aux êtres jeunes et moins jeunes à qui on n’a pas appris à aimer ou à être aimés « , Je ne suis pas là pour être aimé évoque aussi, sous un éclairage digne du grand Yasujiro Ozu (1), les relations père-fils comme rarement le cinéma français a su les cerner. Un mérite entre cent, pour un film à découvrir en priorité.

L.D.

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