Eloge de la fragilité

La rayonnante Leontina Vaduva chante Blanche de la Force, dans Dialogues des carmélites, de Poulenc, à l’Opéra royal de Wallonie

Dialogues des carmélites, à l’ORW, à Liège. Direction musicale de Jean-Pierre Haeck, mise en scène de Jean-Claude Avray, avec Christine Solhosse, Mady Urbain, Marie-Paule Dotti, Anne-Catherine Gillet. Les 26, 28, 30 mars et les 1er et 3 avril. Infos : 04 221 47 21 ; www.orw.be

Qui aurait imaginé que la  » liquidation  » du Carmel de Compiègne, durant la Révolution française, pût faire un sujet d’opéra ? Et même d’un opéra à succès. A sa création à la Scala de Milan, en 1957 û période où, en France, les esprits forts avaient déjà enterré le genre de l’opéra û, Dialogues des carmélites rencontra l’enthousiasme général. A la base, un fait réel, relaté dans une nouvelle de Gertrud von Le Fort, relayé par Georges Bernanos et, finalement, mis à l’opéra par Francis Poulenc.

Fragile de nature et effrayée par la montée de violence qui l’entoure, une jeune fille de l’aristocratie, Blanche de la Force, espère trouver au Carmel un refuge. Sa rencontre avec la personnalité exigeante de la prieure entraîne un échange de destinées : la puissante Madame de Croissy mourra dans les affres de l’angoisse, la jeune Blanche montera à l’échafaud dans l’espérance.

Avec cet opéra, Poulenc le mondain û voire le libertin û fait très fort. On sait que ce compositeur surdoué, joyeux, adorant la vie et ses plaisirs, retrouva  » la foi de son enfance  » à la suite de la mort accidentelle d’un ami proche. Ce qui nous valut une série de chefs-d’£uvre, messes, motets et les Dialogues en question. Sans que le Poulenc facétieux se tût, l’humour et la contemplation faisant chez lui bon ménage…

Elue par les Français dès sa victoire au concours de Toulouse, en 1985, la Roumaine Leontina Vaduva s’est imposée depuis sur toutes les grandes scènes internationales. Tempérament généreux et musicalité rayonnante, elle s’est produite une première fois en Belgique, à la Monnaie, dans une mémorable production des Nozze di Figaro signée Antonio Pappano et Christoph Loy, où sa Susanna fit chavirer tous les c£urs… La voici dans un tout autre programme :  » Blanche est un personnage que j’adore, lance-t-elle. Elle est habitée par une charge émotionnelle dont je me sens très proche. La première fois que j’ai chanté le rôle û à la Scala, dans la production de Robert Carsen û, j’avais un peu peur : le sujet est inhabituel, mais tellement bien mené, et la musique, tellement bien écrite, qu’on réussit immédiatement à s’en imprégner. Et, quand Jean-Louis Grinda, directeur de l’Opéra royal de Wallonie, est venu me chercher, j’ai dit oui tout de suite ! Jean-Claude Avray, le metteur en scène, ne me voyait pas vraiment dans ce personnage mais, consulté en renfort, Carsen l’a convaincu…  » ( rire).

Voilà la belle Leontina Vaduva, sensuelle, tendre, souriante, devenue Blanche de la Force :  » Blanche réveille certainement une part secrète de moi ; mais, de toute façon, ce n’est pas dans les personnages qui vous ressemblent le plus que vous êtes la meilleure. La différence vous fait puiser au fond de vous des dimensions nouvelles, et ouvre un autre regard sur le monde.  » Un texte difficile ?  » D’une richesse incroyable, où chaque mot compte, où il est établi qu’on n’est pas propriétaire de son destin, un texte qui me fait pleurer, dès le premier échange avec la prieure, qui touche aussi à la question du médium, celui ou celle-là qui peut lire dans les événements, au-delà du visible. Et c’est le cas de s£ur Constance…  »

Comment se retrouve la soprano dans cet opéra où toutes les paroles portent, mais où la ligne vocale est tendue ?  » Aucunement, c’est une partition très équilibrée, qui réclame des aigus aisés, mais qui exclut une voix trop légère : pour que le texte passe, il faut de l’intensité dans le médium, et, évidemment, beaucoup d’attention à l’intonation et au rythme. La réelle difficulté vient de l’intensité émotionnelle : il est presque impossible de chanter cette partition dans le détachement. Or il faut garder une distance…  »

Comment la chanteuse voit-elle son avenir d’ar- tiste ?  » Mon enfant a 1 an et 3 mois. Depuis l’accouchement, ma voix a changé, elle s’est élargie ; mon corps a besoin de chanter autre chose que le lyrico-léger : Blanche est déjà sur cette voie, il pourrait s’y trouver aussi Manon Lescaut (Puccini), ou la Comtesse (Mozart)…  »

Martine D.-Mergeay

 » Un texte d’une richesse incroyable, où il est établi que l’on n’est pas maître de son destin »

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