Electrabel, mouton noir à cinq pattes

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

L’homme soupire :  » Quoi qu’on dise, on ne nous croit jamais.  » Drapé dans son costume de Calimero, Fernand Grifnée, directeur de la communication d’Electrabel, joue sur du velours. On ne peut pas lui donner tort. Aux yeux du plus grand nombre, cette entreprise, par définition, est coupable de tous les maux.  » Electrabel récolte les fruits d’un certain type de gestion, de relations étroites avec le milieu politique enracinées dans les communes, et d’une forme d’arrogance « , résume un expert du secteur.

Pourquoi diable Electrabel véhicule-t-elle cette image ? Elle cumule une série de caractéristiques qui font d’elle une société particulière.  » C’est une grande entreprise, très rentable, qui profite d’une position de quasi-monopole. Elle présente donc le profil idéal pour se faire critiquer « , résume Nicolas Thirion, chargé de cours en droit commercial à l’ULg.

>SON MONOPOLE

Electrabel contrôle, de fait, 75 % du marché belge de l’électricité et 74 % du marché du gaz.  » Il n’y a aucune raison de s’acharner sur Electrabel mais, vu cette position spéciale, elle ne doit pas s’émouvoir non plus si l’on est particulièrement attentif à ses agissements, lance Maxime Prévôt, spécialiste, au CDH, des questions énergétiques. Car sa position la met en mesure d’avoir un impact majeur sur les consommateurs, qu’ils soient résidentiels ou industriels. « 

>SON ACTIONNAIRE FRANÇAIS

Qu’on soit chauvin ou non, voir des fleurons nationaux tomber entre des mains étrangères reste indigeste. A fortiori lorsque l’entreprise assume la plus grande partie de l’approvisionnement d’un bien de première nécessité comme l’énergie. La prise de contrôle d’Electrabel par le groupe français GDF Suez, entamée dès 1988 lors du raid boursier lancé contre la Société générale de Belgique (lire l’encadré ci-dessous), continue à susciter du ressentiment. A vrai dire, ce sont les pouvoirs publics, plus qu’Electrabel elle-même, qui sont critiqués pour n’avoir pas empêché qu’un secteur aussi stratégique que celui de l’énergie tombe sous contrôle étranger.  » La privatisation de l’énergie nous reste en travers de la gorge, reconnaît Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne. Cela n’aurait pas dû se faire. Si, en plus, cette privatisation survient dans un contexte insuffisamment concurrentiel, les citoyens sont deux fois de la revue. L’amertume est d’autant plus grande que la décision ne nous appartient plus et que les bénéfices réalisés ici quittent nos frontières. Comment se fait-il que la Suisse ou la Finlande parviennent, elles, à conserver les centres de décision sur leur territoire et que ce n’est pas le cas ici ?  »

Aucun commissaire du gouvernement belge ne siège au conseil d’administration de GDF Suez. L’Etat belge n’a pas davantage obtenu la golden share (action avec droit de veto) initialement évoquée.  » Seule l’incompétence des hommes politiques explique que le secteur ait été lâché au privé, commente un expert. Il est, c’est vrai, d’une complexité rare et il n’y a plus personne, parmi le personnel politique, pour le comprendre et le maîtriser.  »

>SES PRIX

Le reproche le plus fréquemment formulé vis-à-vis d’Electrabel reste la hauteur de ses prix. La libéralisation du marché n’a pas tenu ses promesses, même si d’autres acteurs énergétiques ont, depuis lors, pris pied en Belgique. Résultat : les consommateurs sont déçus et amers.  » On a entendu longtemps un discours lénifiant assurant que tout serait rose avec un marché ouvert à la concurrence, rappelle Nicolas Thirion. Or ce discours ne s’est pas concrétisé. Pour des raisons historiques et techniques, Electrabel reste l’acteur dominant du marché. La déloger de cette position n’est pas évident. « 

Dans le marché des télécommunications, également libéralisé, Belgacom, qui a conservé un actionnariat ancré en Belgique, reste elle aussi un opérateur important. Mais de nombreuses innovations technologiques ont permis à ses rivaux de grignoter des parts de marché. Et les prix ont effectivement diminué. Ce n’est pas ce que l’on observe sur le marché de l’énergie.  » Les prix de l’électricité en Belgique restent supérieurs à ceux des pays voisins, faute de concurrence « , souligne Stéphane Dauchis, en charge du dossier énergie chez Test-Achats.

Les astuces d’ingénierie fiscale (lire en pages 40 et 41) auxquelles Electrabel recourt en toute légalité, mais sans que le consommateur en profite, ne la rendent pas plus sympathique. Mais  » peut-on demander à une entreprise, conçue pour faire du bénéfice, d’être spontanément éthique ? » interroge Thierry Bodson.

Electrabel, de son côté, assure qu’elle a joué le jeu de la libéralisation.  » On nous a demandé des efforts et on les a faits, assure Fernand Grifnée. Dans la production d’électricité, on est passé de 100 % à 70 % du marché en quelques années. Seuls 12 à 13 % des clients sont partis à la concurrence. En électricité, la concurrence n’est pas le principal facteur de fixation des prix. D’autres critères interviennent, comme le prix des combustibles ou le coût des certificats d’émission de CO2. « 

>SON ARROGANCE

Longtemps, Electrabel a fait la pluie et le beau temps sur le secteur de l’énergie. Avec la bénédiction du politique, ravi de laisser les experts s’occuper de tout.  » Electrabel pratiquait une espèce d’hypnotisation du politique, affirme Philippe Massart, responsable de la communication chez Sibelga, le gestionnaire bruxellois des réseaux de distribution d’énergie, en disant : nous avons l’expertise technique et stratégique, on s’occupe de tout, laissez-nous faire. Mais la nouvelle génération des hommes politiques ne supporte plus ce discours. Paul Magnette, ministre de l’Energie, est ainsi le premier à avoir osé s’attaquer à Electrabel. « 

Les menaces proférées par la direction de GDF Suez évoquant la possibilité de quitter la Belgique au cas où le gouvernement fédéral lui réclamerait une contribution financière trop importante en échange de l’allongement de la durée de vie des centrales nucléaires, en disent long sur le rapport de force entre le groupe et le politique.  » Ce rapport de force est favorable à Electrabel, qui l’utilise de façon quasi systématique « , observe Thierry Bodson.

Hormis via le dossier de la durée de vie des centrales nucléaires, le gouvernement fédéral n’a plus aucune prise sur cet opérateur privé, qui en joue, bien sûr.  » Face à ce groupe français gigantesque, le gouvernement fédéral apparaît comme un nain politique « , analyse Nicolas Thirion. La récente bourde de Gérard Mestrallet (lire page 34) pourrait toutefois changer la donne.

LAURENCE VAN RUYMBEKE

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