Eddy Mitchell » Papy du rock, non merci ! « 

Il était à Forest-National le 16 novembre. Il a enflammé l’Olympia pendant trois semaines, sillonnera la France dès mars 2011 et s’arrêtera à Liège le 6 avril. Ce sera, il l’a juré, sa dernière tournée. Sur scène, il enchaînera les standards et offrira à ses fans le meilleur de cinquante ans de carrière, accompagné par 18 musiciens d’exception, dont 13 cuivres en seconde partie. A 68 ans, M’sieur Eddy, Claude Moine de son vrai nom, chanteur, acteur, producteur, n’a rien perdu de sa puissance, de son humour et de sa gouaille. Son nouvel album, Come Back, est l’un de ses meilleurs. Sur la pochette, clin d’oil au héros solitaire qui s’éloigne à la fin du film, il lève son Stetson, perché sur un mustang cabré. Chapeau l’artiste !

Pourquoi arrêtez-vous les tournées ?

J’aurai presque 70 ans à la fin de celle-ci, à l’automne 2011. On ne fait pas une tournée tous les ans, il se passe quatre ou cinq ans entre deux tournées : j’aurai donc 75 ans à la fin de la prochaineà Franchement, je ne m’y vois pas ! J’ai envie d’être ce que j’attends de moi. Le public est, je crois, un peu pareil : lorsque je vais voir un concert, je ne remarque pas l’âge de celui qui est sur scène, mais si je commence à m’apercevoir que le type en question bouge moins bien, je suis déçu. Et je n’ai aucune envie de décevoir le public. Le côté  » papy du rock « , non merci, vraiment, pas pour moi ! La scène me manquera, c’est sûr. Mais je préfère cela plutôt que de manquer de respect au public.

Qu’allez-vous faire de ce temps libre ?

Je vais continuer à écrire des chansons et à enregistrer des albums. Je voudrais aussi revenir au cinéma, refaire l’acteur. Et produire. J’ai de quoi m’occuper, ne vous inquiétez pas.

Vous avez toujours dit que c’était la perspective des concerts et des tournées qui vous poussait à écrire des chansons et à enregistrer des albumsà Il va donc falloir changer de méthode, non ?

Oui, en effet. Jusqu’à présent, je n’écrivais que si je savais qu’une salle de concert était déjà réservée. C’était mon moteur. Eh bien, maintenant, ce sera la même chose, mais avec un studio ! Je compte sur ma maison de disques pour me dire :  » On a réservé un studio à telle date, il faudrait que tu te bougesà  » Là, pas de problème, je me remettrai à écrire.

En cinquante ans de carrière, avez-vous le sentiment que votre voix, votre façon de chanter ont évolué ?

J’articule un peu mieux aujourd’hui. Je place mieux les mots qu’autrefois. Mais on me reproche toujours d’avoir du savon dans la bouche.

Vous fumez toujours autant ?

Bien sûr. Et je suis en parfaite santé.

Cette tournée ressemble à une rétrospective : vous chantez vos grands standards, mais aussi ceux des Chaussettes noires, le groupe avec lequel vous vous êtes lancé dans les années 1960à

Un concert, c’est une rétrospective. Les gens viennent vous voir pour votre répertoire, pas pour le dernier album sorti. C’est pour ça que je chante, par exemple, Toujours un coin qui me rappelle, que je n’ai pas interprété sur scène depuisà Ouh ! Vous n’étiez pas né !

Comment avez-vous débuté ?

Dans les années 1960, l’industrie du disque n’avait rien à voir avec ce qu’elle est devenue. On enregistrait énormément, car il n’y avait presque pas de chansons originales : les éditeurs nous envoyaient les tubes américains et il fallait les adapter en français. Le travail était donc beaucoup plus rapide. On prenait Be Bop a Lula et Roll over Beethoven, et on mettait des paroles en français sur ces airs mythiques.

Comment vous êtes-vous démarqué de ces reprises pour créer votre univers propre ?

Cela date de ma rencontre avec Pierre Papadiamandis, en 1964. Il était pianiste dans mon orchestre. Un jour, alors que nous enregistrions je ne sais quelle improbable reprise, il est arrivé en studio et m’a dit :  » Tu sais, j’ai écrit quelques mélodies.  » C’était J’ai oublié de l’oublier. Depuis, nous n’avons pas cessé de travailler ensemble.

Vos textes grattent à la paille de fer, de Société anonyme à Fauché, en passant par Sens unique, Golden Boy, Lèche-bottes blues ou Il ne rentre pas ce soir. Pourquoi ?

Souvent, mes textes reflètent les constats que je pose sur la société. Je parle du chômage, de la société de consommation, des traders qui gagnent des millions, mais aussi et surtout de la solitude. Mon principe, c’est d’attirer l’attention par une bonne musique et par des paroles, mais il ne faut pas oublier que la chanson n’est pas un artà

Comment cela ?

Non. La peinture, c’est de l’art. La littérature, c’est de l’art. La musique, travaillée au niveau de l’arrangement, de la connaissance pure, c’est de l’art. Mais la chanson, qui dure trois minutes trente, c’est bien en dessous de l’art. Le chanteur doit s’exprimer en très peu de temps et, vu la politique musicale des radios aujourd’hui, si ça pouvait tenir en une minute trente, ce serait encore mieuxà

Cela ne vous a pas empêché de connaître quelques revers de médailleà

Bien entendu. Mais ça fait partie de la vie. Voilà ce qu’il faut dire aux jeunes, très tôt.

Quelle a été la pire période, pour vous ?

De 1969 à 1973, j’ai vécu des moments assez douloureux. Mais, avec le recul, je comprends pourquoi : moi-même, je ne saisissais pas un traître mot de ce que je chantais, je ne vois donc pas comment le public pouvait comprendreà A l’époque, je me prenais pour un génie, j’essayais de trouver les arrangements les plus expérimentaux possible, j’essayais des trucs insensés. Aujourd’hui, je me dis :  » Mais comment as-tu pu enregistrer des choses pareilles ? « 

Quelle est la pire daube que vous ayez chantée ?

Le Twist du canotier, avec Maurice Chevalier. Je suis clair et net : c’est le pire ! Cela dit, il y a d’autres chansons, dont j’ai totalement oublié les paroles et que je serais bien incapable de chanter : c’est qu’elles ne devaient pas être bien fameusesà

Et votre meilleure chanson ?

Couleur menthe à l’eau. Mais sur scène, j’ai une petite préférence pour Le Cimetière des éléphants.

En France, vous êtes une idole, mais votre carrière n’a pas été internationale. Le regrettez-vous ?

Franchement ? Non. Je suis trop fainéant pour m’imposer une tournée des radios à Memphis. Ça m’aurait plu, bien sûr, mais je ne regrette pas : j’ai fait ce que j’avais envie de faire. C’est déjà énorme, non ?

Dans quel état est la chanson française aujourd’hui ?

La chanson française ? Je ne connais pas.

Un peu quand même, non ?

Non. Je peux simplement dire que je trouve qu’on fait marche arrière. En 2010, on est revenu à la radio de papa. C’est de la TSF, ce que j’entends ! Pas de la musique d’aujourd’hui. Je parle de la chanson française.

Que devrait-elle être, la musique française d’aujourd’hui ?

Je ne suis pas un amateur de rap, mais il y a là des sons, des textes, une recherche rythmique souvent intéressante. Et il y a quelques groupes anglo-saxons, actuellement, capables de produire une musique pop qui, même si elle n’innove pas, est de qualité. Voilà.

Et la France, dans quel état est-elle actuellement ?

Inquiétant. Je crois que Nicolas Sarkozy est quelqu’un de bien, fondamentalement. Je l’ai eu comme maire, à une époque. Sauf que là, à l’Elysée, il commet des erreurs monumentales. Et je n’aime pas beaucoup son côté sûr de lui, alors qu’il ne connaît manifestement pas grand-chose aux problèmes qu’il aborde. Je n’ai pas l’impression que son entourage soit très fiable. Cela dit, il doit faire face à une avalanche de critiques médiatiques qui me dérange tout autant : on peut le critiquer pour sa manière de faire de la politique, mais pas parce que sa femme est plus grande que lui ! Faut pas charrierà Pour être franc, j’ai toujours eu un peu peur des hommes politiquesà

Même Barack Obama ? Il ne vous a pas réconcilié avec cette Amérique que vous aviez fustigée sur l’album Jambalaya, lorsqu’elle était dirigée par l’administration Bush ?

Oui, on ne pouvait pas faire pireà notamment la gestion de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans. Obama, il me paraît mieux, mais ce garçon ne m’a pas l’air de tenir toutes ses promessesà J’imagine que ce n’est pas si simple.

Vous connaissez bien les Etats-Unis, vous y enregistrez presque tous vos albumsà L’Amérique d’aujourd’hui ressemble-t-elle à celle dont rêvait le petit Claude Moine du côté de Belleville il y a cinquante ans ?

Il y a des endroits absolument extraordinaires et qui n’ont pas bougé. L’Arizona, le Nouveau-Mexique. L’Amérique de mes rêves d’enfant, je la retrouve quand je voyage, mais pas quand je travaille. Je ne serais pas capable de vivre là-bas. Impossible.

Pendant seize ans, vous avez animé La Dernière Séance sur FR 3, vous étiez un formidable prof d’histoire américaineà Aujourd’hui, vous produisez la série Chez Maupassantà De John Wayne à Maupassant, c’est le grand écartà

Oui et nonà Ce sont mes passionsà Mais la production des  » Maupassant  » est surtout le fait de mon complice Gérard Jourd’hui. Moi, je me contente de lui dire que j’ai lu un livre ou un scénario et que ce serait une bonne idée qu’on le produise. Il faut faire ce que l’on sait faire. Avec Gérard, nous savons faire de la télévision qui se rapproche du cinéma, avec de vrais comédiens, de vrais metteurs en scène. Je vais continuer dans ce sens. Mais je ne saurais jamais produire la Star Academyà

Vous avez toujours été très discret sur votre vie privée. Comment peut-on être une  » star  » en disant si peu sur soi ?

Grâce au public. S’il m’aime, c’est pour des raisons qui n’ont rien à voir avec ma vie privée. Il aime le chanteur. Eventuellement, l’acteur. Il n’a jamais cherché à savoir avec qui je couchais ou si j’étais amoureux de mon boucher. C’est pour cela que je le remercie sur le dernier album, ce public, à travers la chanson Come Back.

Sur cet album, Alain Souchon et Laurent Voulzy vous ont offert un tube qui raconte votre vie : L’Esprit grande prairie. C’est quoi, l' » esprit grande prairie  » ?

J’ai toujours eu beaucoup d’admiration et de respect pour Laurent Voulzon et Alain Souchy. Ce sont de vrais amis. Mais ils travaillent si lentement ! Encore plus lentement que Papadiamandis et moi, c’est direà Du coup, ils m’ont amené leur chanson au moment où on terminait l’album. Il était temps ! J’ai eu un choc. D’abord, elle est superbe. Ensuite, je n’aurais jamais pu l’écrire moi-même : je n’ai jamais été capable de parler de ma propre vie. Si je l’avais écrite moi-même, ça aurait fait un peu ramenard, non ? Mais par Alain et Laurent, ça passe. L’ » esprit grande prairie « , ça veut dire avoir la tête ailleurs et rêver. Rêver aux grands espaces. C’est, quand on est dans le métro, imaginer qu’il y a des cactusà Voir des chevaux sauvages, le soir, dans les embouteillagesà

D’où vient votre surnom, Schmoll ?

Il y a plusieurs origines. Quand j’étais jeune, j’étais relativement grand par rapport aux autres et j’appelais tout le monde  » small « ,  » petit « . Ça c’est terminé en  » schmoll « . Mais il y a peut-être une autre origine. J’avais également une amie, de confession juive, qui était un amour de fille et m’appelait  » Schmock « . Je ne savais absolument pas que ça voulait dire  » couillon « ,  » idiot « ,  » crétin « à Du coup, j’ai préféré qu’elle m’appelle  » Schmoll « .

Vous reverra-t-on bientôt au cinéma ?

Faut voir.

De quel rôle rêvez-vous ?

J’aurais aiméà Ah, c’était en projet, mais ça ne s’est pas faità J’aurais aimé faire un remake du Chat, le film adapté du livre de Georges Simenon. Il y a une nouvelle de Raymond Chandler, dans la biographie géniale que lui a consacrée Frank MacShane, Le Gentleman de Californie [Balland, 1982], qui raconte une histoire semblable. Ce n’est pas un polar, mais une étude de société qui vous fout le moral à zéro. J’adore ! L’histoire de deux vieux, un peu malades, à la retraite, qui ne se supportent plus, un couple de comédiens qui ont travaillé ensemble et se reprochent tout. C’est presque Le Chat, non ? Mais ce n’est pas dans l’air du temps.

PROPOS RECUEILLIS PAR FRANÇOIS BUSNEL

 » LA PEINTURE, LA LITTÉRATURE, C’EST DE L’ART… MAIS PAS UNE CHANSON DE TROIS MINUTES TRENTE « 

 » L' »ESPRIT GRANDE PRAIRIE », C’EST AVOIR LA TÊTE AILLEURS, VOIR DES CHEVAUX SAUVAGES, LE SOIR, DANS LES EMBOUTEILLAGES « 

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