D’un combat à l’autre

Guy Gilsoul Journaliste

Une superbe enquête-expo, menée chefs-d’ouvre à l’appui, montre comment le peintre Paul Gauguin fit lui-même de l’Expo universelle de 1889, qui le snobait, le tremplin de son art. Au musée Van Gogh d’Amsterdam.

Comment se faire connaître ? Comment être vu, retenu, reconnu ? Pour Gauguin, comme pour tous les artistes, d’hier et d’aujourd’hui, il n’est guère facile de forcer les barrages posés par les officiels. Courbet l’avait bien compris qui plante une baraque juste à côté de l’entrée du Salon officiel de 1850. Gauguin suit son exemple mais en stratège davantage qu’en provocateur. L’occasion lui est donnée par l’organisation de l’exposition universelle de 1889. La France veut épater le monde. La tour Eiffel sera le plus haut bâtiment jamais construit et avec ses 420 mètres de longueur, la galerie des Machines, le plus grand espace couvert. L’ouverture est prévue le 6 mai. Quelque 33 millions de visiteurs répondront au rendez-vous jusqu’au 6 novembre. D’un palais à l’autre, ils marcheront ou se feront transporter par le petit train construit tout exprès ou encore en pousse-pousse importés du Tonkin. Bref, ce sera une méga-fête où l’on mange, on danse, on s’émerveille. Gauguin lui-même y dépensera tout son argent passant du spectacle de Buffalo Bill à celui des danseuses orientales.

Si le succès populaire est d’abord redevable à l’exotisme colonial et ses 300 indigènes importés du Vietnam comme de l’Afrique, de Nouvelle-Calédonie et de Tahiti, les sciences et les techniques ne sont pas en reste. Quant aux arts, ils occupent une place privilégiée. Ils seraient même les véritables ambassadeurs d’un siècle de progrès et de culture né avec la révolution de 1789. Deux grandes expositions leur sont consacrées. De David à Monet, en passant par les gloires du moment et les pires académismes, tout est là. Ou presque. Gauguin, comme tant d’autres contemporains dont l’art du xxe siècle sera redevable, ne sera pas invité. Pourtant, il a déjà derrière lui une £uvre qui compte. Autour de sa personne et de ses idées sur l’art se regroupent d’autres peintres, principalement liés à ce qu’on appellera plus tard l’école de Pont-Aven. Comme lui, ils sont donc déjà quelques-uns à vouloir dépasser le motif impressionniste. Leur but : exprimer une musicalité plus subjective, aiguisée au contact du primitivisme breton pour la plupart d’entre eux et, en plus pour Gauguin, à celui de la Martinique où il se rend en 1887. Un an plus tard, de retour en Europe, c’est auprès de Vincent Van Gogh ,à Arles, qu’il poursuit ses recherches. Les deux hommes s’estimaient et s’observaient comme le feront plus tard Picasso et Matisse. Ils avaient, l’un comme l’autre, la conviction d’être des précurseurs. Mais qui le savait ? Sans doute quelques-uns et particulièrement Théo, le frère du peintre hollandais qui était marchand et vendait de temps à autre une toile de Gauguin. Et de même les  » vingtistes  » qui invitent Gauguin à Bruxelles en 1888, en même temps que son rival, le pointilliste Seurat. 1889 serait-elle l’année de tous les espoirs ?

Mais comment monter ses £uvres hors du circuit officiel ? Si Monet et Rodin peuvent compter sur l’appui de leur marchand, Gauguin agira seul. Ou plutôt avec  » sa bande « , le petit groupe de ceux qui partagent les mêmes idéaux : son ami Schuffenecker (le gros du travail d’organisation lui reviendra) mais aussi le jeune Emile Bernard, pour ne citer que les plus proches. Reste que Gauguin, surnommé le  » Bonaparte de l’impressionnisme  » par Vincent Van Gogh, assure le commandement. Oui, ils vont forcer les portes de l’Exposition universelle, quitte à exposer, comme le fit le peintre hollandais, dans un restaurant. Or, justement, face à la Maison de la Presse (donc idéalement placé pour attirer la critique) et non loin du palais des Expositions où vont se presser tous les amateurs d’art, sera installée une suite de restaurants, brasseries et cafés chantants. Parmi eux, le Café des arts tenu par un certain Volpini qui possède déjà deux autres enseignes à Paris, le Café Riche, boulevard des Italiens, et le Grand Café, boulevard des Capucines. Pour l’heure, il n’est pas question d’y organiser une exposition de peinture. Mais voilà, les miroirs prévus pour la décoration des murs se font attendre. Pourquoi ne pas les remplacer par des tableaux hauts en gueule et en couleurs, suggère Gauguin ? Ce serait l’événement, tout le monde entrerait pour les voir, tout le monde consommerait. Bingo. Volpini accepte l’idée. Gauguin en sera le leader. Il sera du reste le seul à vendre quelques pièces.

Gauguin en  » off « 

Emile Schuffenecker apporte une vingtaine de tableaux, comme Gauguin et Emile Bernard. Louis Anquetin, Louis Roy, Charles Laval, une dizaine, Georges-Daniel de Monfreid trois. Comme Emile Bernard, Gauguin ajoute à l’ensemble un portfolio (dix estampes et un frontispice). Pourquoi ? Stratégie encore ? A première vue, cela pourrait bien n’être qu’un outil promotionnel. D’autres artistes y avaient recours. Son bas prix peut séduire. Il en vendra cinq au prix de 25 francs. Mais par ces estampes, il désire non seulement offrir une synthèse visuelle de ses recherches précédentes mais aussi, une fois encore, imposer son originalité. D’où son recours à un procédé banalisé utilisé surtout pour les affiches et les catalogues commerciaux : la zincographie, cousine du procédé de lithographie. A contre-courant donc, il va en explorer les possibilités techniques jusqu’à transformer les faiblesses du procédé en richesses et, par là, préparer, sans s’en rendre compte, bien des aspects de son £uvre picturale future. D’autre part, le choix d’un support papier de couleur jaune serin est tout sauf gratuit. Aucun artiste avant lui n’y avait eu recours. Mais il renvoie aux estampes japonaises dont il est un grand collectionneur. Or cette forme d’art est très à la mode. Associer son travail à cet exotisme peut ainsi attirer l’attention. De plus, les couvertures des romans populaires édités par Charpentier sont jaunes ainsi que les affiches fort répandues (cirque, café-concert, théâtre et musique) éditées par l’imprimeur Lévy.

 » Je ne veux faire que de l’art simple, très simple « 

Cette suite dite Volpini participe donc à la stratégie mise en place par Gauguin. On comprend qu’elle soit le point de départ et le centre de l’exposition d’Amsterdam. Mais elle provoque aussi, mais l’avait-on assez explicité auparavant ?, la créativité même du peintre. D’où la confrontation entre les diverses estampes du portfolio, les £uvres qui les ont inspirées mais aussi l’£uvre à venir. Confrontation aussi entre l’univers singulier de Gauguin et celui de ses amis de Pont-Aven. Oui, après 1889, rien ne sera plus comme avant. Pour le public d’abord qui le considère désormais comme un chef de file. Pour le peintre ensuite qui, aussitôt, retourne en Bretagne, avant de rejoindre en 1891 Papeete :  » Je pars pour être tranquille, pour être débarrassé de la civilisation. Je ne veux faire que de l’art simple, très simple. Pour cela, j’ai besoin de me retrouver dans la nature vierge, de ne voir que des sauvages, de vivre leur vie, sans autre préoccupation que de rendre, comme le ferait un enfant, les conceptions de mon cerveau avec l’aide seulement des moyens d’art primitifs, les seuls bons, les seuls vrais. « 

Amsterdam, musée Van Gogh. Potterstraat 7. Jusqu’au 6 juin. Tous les jours, de 10 à 18 heures, le vendredi jusqu’à 22 heures. ww.vangoghmuseum.nl

Catalogue en français édité par le Fonds Mercator sous le titre Paul Gauguin, vers la modernité.

En Thalys, 6 trajets quotidiensà partir de 25 euros.

GUY GILSOUL

van gogh et gauguin avaient la conviction d’être des précurseurs

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