Des Tours de France, l’outil à la main

Vieux de dix siècles, le compagnonnage se veut à la fois filière de formation par le voyage et école de vie. On est compagnon pour toujours, avec ses codes, ses rites et son devoir de fraternité. Anachronique ? En apparence, seulement

Du 12 au 14 mars, journées portes ouvertes de la Maison des Compagnons du Devoir de Bruxelles. Rens. : 02 514 06 03 et www.compagnons-du-devoir.com

(1) Les Compagnons ou l’amour de la belle ouvrage, Découvertes Gallimard, 1995.

Ils portent les boucles d’oreilles depuis longtemps, bien avant que cela ne devienne une mode. Ils ont leurs signes de reconnaissance, leur jargon venu tout droit du Moyen Age et leur code de vie. Ni secte ni franc-maçonnerie, les compagnons û membres de très anciennes sociétés ouvrières û n’en sont pas moins un peu mystérieux pour qui ne les connaît pas. Ils n’ont pourtant pas grand-chose à cacher et certains d’entre eux l’attestent, ce week-end, avec une opération  » portes ouvertes  » à l’échelle européenne.

Les origines de ces sociétés remontent, selon la légende, à la construction du temple du roi Salomon, à Jérusalem, en 950 ans av. J.-C. Les premiers écrits monastiques à leur sujet datent de 1132, lorsque se construisaient les cathédrales françaises. Regroupés en métiers, ces artisans du bois, du fer, de la pierre ou du cuir, entre autres matières, £uvraient ensemble, chantier par chantier. Au début du Moyen Age, tout le monde était asservi à un seigneur et les compagnons vivaient sous la toute-puissance de leur corporation qui verrouillait sévèrement l’accès aux métiers et interdisait aux ouvriers de voyager librement. Certains de ceux-ci vont braver l’interdit, se débarrasser du pesant giron, et voyager comme bon leur semble. La solidité de leurs liens faisait leur force, leur permettant même de  » damner  » une ville en la privant de la quasi-totalité de ses ouvriers. L’esprit compagnonnique était né. Avec le temps, les pouvoirs en place vont se méfier de plus en plus de cette puissance parallèle. Au xviie siècle, l’Eglise catholique condamne les rituels compagnonniques, jugés sacrilèges, et les décrets d’Allarde et Le Chapelier de 1791 interdisent les corporations ouvrières. Celles-ci allaient pourtant survivre et s’adapter aux nouvelles données économiques, industrielles et sociales sous l’action, notamment, d’Agricole Perdiguier (1805-1875), dit Avignonnais la vertu, menuisier, élu député en 1848, et auteur du Livre du Compagnonnage.

Un savoir être

Trois grandes obédiences coexistent aujourd’hui, avec leurs spécificités et leurs vieilles rivalités, même si  » nos relations se sont améliorées depuis une vingtaine d’années « , souligne le Français Jean-Claude Heller, 63 ans, membre honoré û il a reçu l’écharpe blanche, distinction suprême û de l’Union compagnonnique. C’est la plus vieille obédience, consacrée à tous les métiers  » où on pense d’abord les choses avant de les réaliser « . Contrairement à l’Association ouvrière des compagnons du devoir du Tour de France, la branche la plus importante, et à la fédération des métiers du bâtiment, la plus spécifique et la plus récente, l’Union n’assure pas la formation initiale des artisans et ouvriers mais seulement leur perfectionnement.  » L’aspirant  » l’acquerra au cours d’un périple accompli de ville en ville, d’atelier en atelier. Quand son chef-d’£uvre sera accepté, il sera fait compagnon, et, selon les rites, recevra ses couleurs, la canne, un nom de compagnon (comme Périgord C£ur Loyal, la Fidélité de Chartres, Saint Gallois le Résolu ou Gascon la liberté), outre les signes tactiles, visibles et audibles à donner pour être reconnu des siens. Et pour vivre conformément au principe de politesse et de rectitude.  » Ainsi, l’accolade vient ponctuer la rencontre de deux frères en Devoir. La règle en usage dans toutes les sociétés compagnonniques renforce ce sentiment d’appartenir à une communauté qui se veut au service des autres « , écrit François Icher (1).

La maîtrise technique de l’aspirant et sa ténacité devant les difficultés au travail seront les critères de jugement. Le chef-d’£uvre n’est pas une fin en soi, mais plutôt un nouveau point de départ : l’engagement du compagnon n’est-il pas de faire de sa vie un chef-d’£uvre, une vie de travail et d’étude ? Il sera désormais au service des plus jeunes pour leur transmettre le savoir et apportera son soutien au compagnon en difficulté. L’obligation de fraternité n’est pas un slogan et, à l’Union, les deux boucles d’oreilles portées dès cet instant ne s’appellent pas pour rien les  » joints « . Même dans ses fonctions de directeur de la productivité chez un gros équipementier automobile, Jean-Claude Heller n’a jamais décroché les siennes…

Le principe du voyage initiatique, qui peut durer plusieurs années, est commun aux diverses obédiences. Les aspirants seront souvent logés dans les  » maisons « , tenues par la  » mère  » à laquelle ils paieront une pension. L’Association ouvrière, qui ouvre les siennes au public ces 12, 13 et 14 mars, disposent ainsi d’une centaine de  » maisons  » et points de passage, en France mais aussi à l’étranger, jusqu’en Australie, en Russie, au Maroc ou aux Etats-Unis. La route, en effet, déborde parfois largement de l’Hexagone.  » Le Tour de France, c’est un mot que l’on a gardé, mais c’est surtout un tour pour soi-même, c’est une évolution de chacun  » , explique Sébastien Croix, ancien prévôt (directeur) de la maison des Compagnons du Devoir de Bruxelles. Ces  » maisons  » accueillent de 30 à 130 jeunes et certaines servent aussi de lieu de formation. Parmi les 200 pays où les aspirants sont accueillis dans le monde, Laurent Giard, 26 ans, nouveau prévôt de Bruxelles, avait choisi la Nouvelle-Zélande et la Malaisie.  » En vivant avec des gens aux personnalités différentes et avec des hommes de métier qui font ce qu’ils peuvent pour le transmettre et bien le vivre, on mûrit beaucoup plus vite « . Actuellement, près de 3 000 jeunes de l’Association ouvrière effectuent ainsi leur Tour de France pour se perfectionner. Plus de 300 d’entre eux le font dans une trentaine de pays hors de France. Plus tard, ils seront compagnons sédentaires, accueilleront les aspirants dans leur entreprise, et participeront peut-être aux réunions de leur obédience.

A l’Union compagnonnique, qui a gardé le goût des rituels, ces réunions ont leur règlement bien particulier. On s’y présente obligatoirement en cravate et veste, qu’on ôtera seulement si la  » mère  » l’autorise. On demandera la parole au  » rouleur « , maître de la discipline, qui en informera le président de séance.  » Cela m’a appris à écouter et à ne pas parler pour dire n’importe quoi « , estime Jean-Claude Heller. Tout cela a des petits airs de secte ?  » Une secte donne peu ou rien à ses membres, au contraire du compagnonnage « , répond-il, tandis que Sébastien Croix ajoute :  » On ne fait pas signer un papier à l’entrée. Si un jeune veut partir, il part.  » Une franc-maçonnerie ? Une thèse veut que les protestants chassés de France vers l’Angleterre, et qui sont à l’origine de la franc- maçonnerie, auraient transporté avec eux certaines valeurs du compagnonnage. Ce qui explique les nombreux symboles communs, comme le labyrinthe, le temple, les outils.  » Mais les seuls rapports que l’on a avec eux, c’est quand ils viennent visiter la Maison des Compagnons, souligne Sébastien Croix. On n’a rien contre eux, des compagnons peuvent être francs-maçons, ou faire de la politique, cela n’engage qu’eux. Quand un compagnon est reçu, c’est pour lui.  »

 » L’Erasmus des manuels  »

Le voisinage avec les syndicats ne semble pas poser de problème non plus. S’ils ont joué un rôle historique dans l’émergence du syndicalisme avant qu’il s’appelle ainsi, les compagnons se tiennent aujourd’hui à distance prudente des appareils, en France comme en Belgique.  » Il y a eu une forte pression des sociétés de compagnons pour créer des syndicats. Les syndicats, c’est très bien, mais quand cela devient politisé, ça, ce n’est plus notre problème !  » explique l’ancien prévôt de Bruxelles. Bref, ni lien formel, ni incompatibilité. Libre à un compagnon de se syndiquer s’il le souhaite.

Reconnu dans le monde artisanal et ouvrier comme une filière de formation parmi d’autres, le compagnonnage n’a pas la prétention de remplacer les institutions existantes.  » La différence avec les autres centres de formation, c’est qu’on est l’Erasmus des métiers manuels et que nos formations passent obligatoirement par le voyage « , explique Sébastien Croix. Une formule qui peut être attractive à l’heure où il devient plus difficile d’intéresser les jeunes aux métiers manuels, en voie de raréfaction à cause de l’industrialisation. Malgré cette évolution, le compagnonnage tient bon, parce qu’il a su évoluer : depuis quatre ans environ, les jeunes de l’Association ouvrière choisissent eux-mêmes leur destination de voyage, et les filles sont admises, ce qui n’est pas encore le cas à l’Union compagnonnique par exemple. La pérennité du système tient à celle des métiers, mais aussi à ses valeurs, qui s’adressent à l’universel.  » Le compagnonnage a souffert de tous les régimes, de tous les Etats, même les plus totalitaires, et il est encore là. Pourquoi ? Parce que c’est la retransmission des métiers d’un homme à un autre ; car on a la foi dans les métiers et les jeunes qui sont chez nous « , souligne Sébastien Croix. Dans son ouvrage, François Icher va jusqu’à penser que l’avenir du compagnonnage s’annonce meilleur, grâce à  » sa capacité d’adaptation, (…) et à sa présence dans les secteurs de pointe « .

Trente ans après été reçu compagnon, Jean-Claude Heller rappelle que son Tour de France dans les métiers de la forge fut bien davantage qu’une école de perfectionnement.  » Professionnellement, on y gagne un atout immense : le respect mutuel de ceux avec qui on travaille. Mes ouvriers savaient que j’étais compagnon et cela créait une estime réciproque. J’ai appris un savoir-faire et un savoir être.  »

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