Des racines et des ailes

L’architecte et urbaniste belge Jacques Aron, professeur à l’école de La Cambre, a longtemps publié des essais liés à son activité académique. Mais il y a dix ans, retraité et confronté au questionnement de sa descendance, l’homme, l’âge venant, s’est livré à une démarche littéraire plus intimiste, consignant, sous forme de brefs chapitres entrecoupés de lettres et de poèmes, les grandes balises de son itinéraire personnel traversé par l’époque. Est-ce parce que ce parcours éclaire six décennies de notre histoire que le livre fut vite épuisé ? Il faut en tout cas se réjouir de le voir réédité : lestées du recul historique, ces tranches de vie – tantôt tragiques, tantôt exaltantes – nous permettent un regard édifiant sur de graves problèmes de l’heure…

D’origine juive, l’auteur est à peu près le seul de sa famille à survivre au génocide. Constatant que l’être humain a peu appris en dix mille ans de civilisation, il s’interroge sur le moyen d’empêcher le retour de la barbarie ; imprégné de culture allemande – le courant artistique du Bauhaus né de l’Institut d’arts et de métiers de Weimar fermé en 1933 par les nazis est au c£ur de son £uvre -, il se demande si une réconciliation avec le peuple germanique est possible. Néanmoins,  » éternel optimiste « , il se refuse à souscrire à la vision nationaliste réductrice d’un monde à jamais partagé entre juifs et gentils. Pour lui, le sionisme, qui a sous-estimé les conséquences de la colonisation de la Palestine sur les populations locales, n’est pas une réponse à l’antisémitisme.

Les juifs, dit-il, doivent pouvoir s’épanouir là où l’histoire les a conduits. Aron, cependant, juge la judéité assez insaisissable. Le seul destin commun des juifs, demande-t-il, n’est-il pas d’appartenir à ce peuple que l’on a voulu  » arracher de la terre jusqu’à la racine  » ? Cette posture universaliste est à méditer dans le contexte délétère actuel du soi-disant  » choc des civilisa-tions « , des tensions avec le monde musulman et des discordes communautaires entre juifs et Arabes. Y compris hors du Proche-Orient comme l’attestent les crispations identitaires suscitées par le récent meurtre sordide d’Ilan Halimi, en région parisienne. Il en va de même de ce qu’écrit Aron sur son engagement politique aux sources de son internationalisme.

Elevé après-guerre par sa tante, la militante marxiste belge Rosine Lewin, future rédactrice en chef du Drapeau rouge, qui vécut longtemps à Moscou, le jeune homme, actif dans les mouvements pionniers, adhère au communisme,  » système de pensée cohérent  » qu’il regarde comme la voie de salut du genre humain. Le rapport secret de Khrouchtchev sur les crimes de la période stalinienne – il y a cinquante ans, ces jours-ci, que le XXe congrès du PCUS eut lieu… – aura raison de cet enthousiasme pour l’URSS où Aron voyage. Pourtant, il reste fidèle à son projet social : si la chute du mur de Berlin le laisse sans regret, la mainmise de l’Ouest triomphant qui l’accompagne,  » pillage des fruits d’un labeur collectif « , l’alarme. Ceux qui jugent l’état du monde actuel  » globalement négatif  » lui donneront-ils tort ? l

L’Année du souvenir. La famille, la judéité, le communisme, l’architecture, la peinture, la mort, et quelques autres sujets de moindre importance, Labor, 175 pages.

Jean Sloover

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