Des plumes et du goudron

Pour tenter de sauver de la pollution des milliers d’oiseaux marins, les bénévoles ne ménagent pas leur peine. Mais les bras manquent et le temps presse. Reportage sur le sable mazouté

Loin sur la mer calme, deux petites taches sombres en perdition: des macreuses noires, qui dérivent au large comme des radeaux… Mark, bénévole en combinaison blanche, prête ses jumelles aux élèves, puis leur explique posément. « Ces canards ne peuvent plus voler. Leurs plumes mazoutées sont devenues trop lourdes et perméables. L’eau atteint la peau. Toute l’énergie qu’il leur reste, ces oiseaux migrateurs la dépensent à lutter contre le froid. Dans quelques jours, ils couleront à pic. » Apitoyées, des gamines ont déposé la caisse qu’elles trimbalent. « On ne peut pas les attraper, alors? » Aucune chance. S’il soufflait, le vent pousserait les palmipèdes sur la côte. Aujourd’hui, il n’y a pas la moindre brise, à Ostende. « Parfois, la tempête a du bon », lâche Mark. Et aussi du pas bon du tout. Elle fragmente le pétrole en gouttelettes, qui se déposent sur le sable. Les crustacés les gobent et s’intoxiquent. Comme pour lui donner raison, un crabe des plages, en grande méforme, rame au ralenti contre ses bottes, parmi des chapelets de minuscules perles chocolat, qui collent et puent quand on les roule entre les doigts. Du fioul, encore. Echappé du Tricolor, ou d’un autre navire qui a profité du naufrage pour dégazer, en toute illégalité. Au-delà du brise-lame, des militaires s’attaquent aux « cadeaux » de ces rafiots, les galettes visqueuses, les crachats luisants pareils à des éclaboussures de sang noir, où s’agglutinent les ordures ordinaires de la mer. Ils forment des petits tas d’algues, de filets déchirés, de moules et de bouts de bois, où pointent çà et là des tubes de gel, des bouteilles, des semelles ou de vieux bigoudis. Balayée, immense, la plage ressemble à un jardin zen…

Les mouflets de sixième du collège de Dixmude slaloment entre les sacs de saletés. Mark soupire. C’est la dernière classe qu’il guide. Là-bas, dans le centre de revalidation des oiseaux victimes de la pollution, créé dès le 23 janvier, il y a désormais trop de boulot pour poursuivre ces balades didactiques proposées aux écoliers. Car ce n’est pas l’accalmie de ces derniers jours, due à la météo clémente, qui a allégé la charge de travail qui pèse en permanence (et pour au moins quatre semaines encore) sur chacun. A peine si les soigneurs s’arrêtent de courir, pour apostropherles journalistes: « S’il vous plaît, dites que nous attendons toujours des volontaires, prêts à endosser des tâches ingrates: nettoyer les sols, préparer la nourriture des oiseaux, fabriquer des caisses en carton… » (1). Un flacon d’antiseptique à la main, Sylvie, jeune vétérinaire à Theux, s’excuse d’être « sur les nerfs ». Aux premiers jours de la catastrophe, elle fermait son cabinet pour rejoindre la ruche. Depuis, elle y vrombit sans répit, de l’aube à minuit. Au total, le 10 février, le centre avait recueilli 8 780 oiseaux, dont 4 621 vivants. Si plusieurs milliers d’entre eux ont été transférés dans divers asiles de Belgique, des Pays-Bas et de Grande-Bretagne, il reste, sur place, quelque 2 400 volatiles qui doivent être décrassés. Et gavés trois ou quatre fois par jour. Les bras manquent. « Il nous faut des gens de plus de 16 ans, motivés et disposés à rester ici au moins quarante-huit heures, poursuit un vétérinaire d’Ostende.Nous visons surtout les étudiants en sciences biologiques, ainsi que les prépensionnés, parce qu’ils sont disponibles et fiables. » L’autre matin, des membres des « Amis des animaux », qui avaient pourtant annoncé leur arrivée, restaient introuvables…

Ghislaine et Michel débarquent à l’instant de Bruxelles. A l’instar d’autres volontaires qui transportent sans relâche des litres de Dreft ou plient des tonnes de serviettes de bain usées, on les a collés d’entrée de jeu à la corvée cartons, qu’ils assemblent stoïquement. « C’est la honte qui nous a poussés à offrir notre aide. Nous ne savons toujours pas où nous serons logés, ni quand nous mangerons, mais qu’importe! » Courageux et peu exigeants, ceux-là devraient faire l’affaire. Mais,  » tôt ou tard, nous aurons des problèmes avec certains volontaires », pressent, dans un bâillement, Claude Velter, coordinateur du centre de crise. Chaque jour, quelque 120 nouveaux bénévoles se présentent dans ce vieux bâtiment inoccupé que la Ville d’Ostende a, en quelques heures, rendu opérationnel (mais nullement confortable). Au sol, on shoote dans les caisses à outils et les boîtes de gants en latex. Scotchés aux murs, des draps blancs séparent, tant bien que mal, des bureaux improvisés. « Tous les arrivants n’ont pas conscience qu’ils pénètrent quasiment dans un hôpital. Peu d’entre eux ont une formation en zoologie, mais beaucoup veulent, avant tout, nourrir et laver les oiseaux. » Or ces « privilèges » (qui ne sont nullement des parties de plaisir, comme le prouvent les doigts mordus, lacérés des soigneurs) ne sont attribués qu’à ceux qui, après quelques jours, ont fait preuve de patience, d’indulgence, de douceur à l’égard des volatiles.

Et encore, il ne s’agit, ici, que d’un premier décrottage. Car l’arrivage massif d’oiseaux marins a plongé les responsables dans un dilemme: si l’on prenait le temps de « démazouter » chaque victime entièrement (une heure de travail par spécimen), bon nombre de ceux « en attente » risqueraient de trépasser, dans l’intervalle. « Même si cela stresse une fois de plus l’animal, on a donc instauré le prélavage pour tous, qui ne dure qu’un quart d’heure. » Malgré tout, l’opération reste une course contre la montre. Comme en médecine de guerre, les irrécupérables sont sacrifiés (sans état d’âmes, et au moyen d’une piqûre fatale). Mais, dans le vaste hangar du centre, des cageots et des fûts emplis d’oiseaux morts (avant et après traitement) témoignent que l’on s’est souvent battu en vain. Prêts à être envoyés à l’université de Liège pour autopsie, ils dégagent une odeur pestilentielle, mélange infect de minque et de poulailler. Tout près, les yeux dans le vague, un bénévole fume, adossé contre un mur. Au-dessus de sa tête, parmi des dizaines d’avis punaisés, un billet urgent demande « deux personnes pour passer la nuit dans un conteneur, sur la plage d’Ostende »…

Près de la gare, loin de la frénésie du centre de crise, la caserne Bootsman Jonson contribue, elle aussi, à l’opération de sauvetage. Ici, on lave plus blanc. La marine a prêté des locaux que des bénévoles expérimentés, mis à disposition de soigneurs anglais spécialisés, ont courtoisement rebaptisés « Base Two ». Plus personne ne sait exactement d’où viennent les pensionnairesqui y aboutissent: sur quelle plage – de La Panne à Knokke – ils ont été ramassés, ni dans quels centres (belge ou étranger) ils ont déjà, un peu, récupéré. Un panneau se contente de dresser le bilan du jour: 645 reçus, 11 euthanasiés et… 1 relâché. « Un grèbe huppé, précise Nadine Olivier, volontaire à la base marine. On l’a conduit dans un étang d’eau douce, derrière Ostende. C’était bon pour notre moral… » Pour celui du palmipède aussi, sans doute. Car les oiseaux rassemblés ici sont tous des convalescents. Dans leurs dortoirs respectifs, qu’annonce une injonction en anglais ( » Birds are resting! Silence! ») traduite très drôlement par « Les oiseaux sont restant! Silencez-vous! », quelques dizaines de guillemots de Troïl et de pingouins de Torda – les deux espèces qui ont payé le plus lourd tribut à la catastrophe – trouvent sans doute le temps long. De ses grands yeux bleu fluo, un fou de Bassan semble supplier qu’on le remette à l’eau. Comme tous ses voisins, il devra d’abord tremper quelques heures dans une piscine. « S’il se met à trembler, c’est qu’il n’est pas complètement imperméabilisé, explique Nadine Olivier. En général, on recommence la procédure quatre ou cinq fois. » Les premiers oiseaux rétablis iront ensuite patauger plusieurs semaines dans la nouvelle volière dotée de bassins construite sur la Petite plage d’Ostende. Combien seront-ils, au bout du compte, à rejoindre le large? Quelques centaines de rescapés. Pour quelques milliers de recueillis. Et, sans doute, encore dix fois plus de victimes, noyées incognito.

Valérie Colin

(1) Le centre de crise d’Ostende, situé Victorialaan, prend les inscriptions de volontaires sur place, ou par téléphone, au 059-27 34 43 ou 45.

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