Des ouvriers exploités… mais joyeux

(1) René Leboutte, Jean Puissant et Denis Scuto, Un siècle d’histoire industrielle (1873-1973). Belgique, Luxembourg, Pays-Bas. Industrialisation et sociétés, Sedes, 298 pages.

(2) Le dumping social permet une concurrence jugée déloyale sur les prix, car fondée sur l’exploitation d’une main-d’£uvre très mal payée et non protégée par des lois sociales.

Telle est la Belgique du milieu du xixe siècle : un pays en pleine expansion économique, le seul même, en Europe, à atteindre un niveau de développement talonnant celui de la Grande-Bretagne, berceau de la révolution industrielle. Incontestablement, un  » paradis des capitalistes « , comme le décrit Karl Marx. Mais le vent tourne. Une crise mondiale a succédé à la fin de la guerre franco-prussienne de 1870. La chute des prix sur les marchés internationaux détériore la vie des sidérurgistes wallons, qui doivent affronter une concurrence non seulement européenne, mais aussi américaine. Leurs difficultés, ainsi que celles des mineurs, se répercutent sur d’autres branches de production de biens industriels, comme les fabrications métalliques et la construction de machines. Egalement touchée, l’industrie textile : outre-Atlantique, la guerre de Sécession a entraîné une  » famine du coton  » qui prive les fileurs gantois de matières premières. Enfin, à partir de 1870, les bateaux qui amènent des produits manufacturés aux Etats-Unis en rapportent des céréales : ce mouvement d’importation, croissant, provoque l’écroulement des grains en Belgique, ce qui plonge nos agriculteurs dans une crise importante jusqu’à la fin du siècle. Bref, l’époque débute très mal… Et pourtant, elle voit naître des décombres une catégorie d’hommes et de femmes qui, peu à peu, commence à compter dans la société : la masse des travailleurs. Professeur d’histoire à l’ULB, président de la Fonderie, le musée bruxellois de l’industrie et du travail, Jean Puissant est spécialiste de la classe ouvrière belge. Il est également coauteur d’un livre qui couvre un siècle de notre histoire industrielle (1).

Le Vif/L’Express : Après le dynamisme qu’a connu notre industrie précoce, le pays entre, en 1873, dans une période de sévère dépression, qui durera jusqu’à la veille du xxe siècle. Qui en souffre le plus ?

Jean Puissant (ULB) : On se trouve alors, très classiquement, dans une crise conjoncturelle venant après une période de forte croissance. Tous les pays ne sont pas touchés en même temps, ni de la même façon, et tous les secteurs non plus. Chez nous, la vieille industrie éprouve des difficultés, mais d’autres domaines ont clairement le vent en poupe, comme la chimie, l’électricité ou la construction automobile. Avec l’arrivée de ces entreprises, un potentiel se recrée, l’activité redémarre et l’emploi aussi. Dès 1895, la Belgique renoue avec la prospérité. Jusqu’à ce que la guerre de 14 casse brusquement ce nouvel élan.

Les historiens de la fin du xxe siècle soulignent ce paradoxe : la dégradation des conditions d’existence des ouvriers, dans une société industrielle où le niveau général de vie augmente pourtant…

C’est un paradoxe très mal perçu, aujourd’hui encore. Pour maximiser leurs profits, les patrons diminuent les salaires et allongent la durée du travail. A aucun moment, ils n’éprouvent du mal à recruter de la main-d’£uvre. C’est pareil en Chine, de nos jours : c’est que les conditions de vie à la campagne sont bien pires qu’à l’usine… La  » supériorité  » d’un emploi industriel découle en fait du salaire, qui procure au travailleur des moyens que n’offre pas l’agriculture. Mais les logements précaires, la multiplication des journées de labeur (six jours par semaine) et leur longueur (10 heures) maintiennent les ouvriers dans des conditions difficiles et, quand le travail manque, les plongent dans une vraie misère…

…qui débouche sur la grande grève de 1886, étendue à tout le bassin industriel wallon. Qui mène la fronde ?

Il y a deux pôles : à Liège et à Charleroi, il s’agit de jeunes mineurs peu qualifiés, plutôt incultes, qui ne trouvent pas d’embauche. A Charleroi, ce sont des souffleurs de verre qui protestent contre une innovation technologique (les fours à bassin) qui, dans plusieurs pays simultanément, menace de leur ôter la maîtrise de l’ouvrage, donc leurs revenus. Les émeutes sont terribles, s’accompagnent de pillages et de saccages. En réalité, le climat ressemble à une  » jacquerie industrielle  » : on proteste, mais sans formuler de revendication précise.

Et ça finit mal ?

Très mal. La Belgique n’est pas le Chili, elle est dotée d’une Constitution, mais sa bourgeoisie n’hésite pas à faire tirer sur les masses ouvrières… L’armée reçoit en effet les pleins pouvoirs pour rétablir l’ordre. Le général Vandersmissen, commandant de la légion belge au Mexique, suspend les libertés constitutionnelles et ouvre le feu. Plusieurs semaines sanglantes font une trentaine de morts. Ces événements du printemps 1886, en Belgique, dépassent, de loin, en gravité ceux de France, de Grande-Bretagne, des Pays-Bas et des Etats-Unis.

Ces révoltes génèrent néanmoins des pro-grès sociaux…

Oui, mais les dirigeants d’alors, très libéraux sur le plan économique, restent très conservateurs en matière sociale. Les paternalismes catholique et libéral s’emploient surtout à contrôler la classe ouvrière, précisément pour empêcher les transformations sociales. Alors, oui, la loi qui règle le travail industriel des femmes et des enfants est votée en 1889. Mais elle a ses limites : elle ne concerne ni les petits ateliers ni le travail domestique, qui asservissent des centaines de milliers de femmes et d’enfants ; sa protection ne s’applique qu’aux garçons de 12 à 16 ans et aux filles de 12 à 21 ans ; enfin, elle interdit la descente des femmes dans les mines, ce que tous les pays industrialisés avaient banni depuis longtemps. Et cette la loi ne sera pas immédiatement appliquée, car les employeurs réclament des dérogations.

Un mesure de façade, donc ?

Aucun pays industrialisé n’a exploité aussi longtemps que la Belgique le travail des femmes et des enfants. Tout en assurant le plein-emploi, la pratique a permis aux entreprises de maintenir le coût salarial au plus bas. C’est déjà du dumping social (2). A l’époque, Seebohm Rowntree (neveu d’Henri Rowntree, célèbre fabricant anglais de caramels) mène des études sur la pauvreté en Grande-Bretagne puis en Belgique : il est proprement horrifié par la situation qu’il découvre dans les familles d’ici. Le sort des enfants ne s’améliorera qu’en 1914, quand l’enseignement devient obligatoire.

Attention : à l’origine, ce n’est pas un parti révolutionnaire ! Le POB se crée d’ailleurs sur un objectif très précis : l’instauration du suffrage universel. Ses dirigeants promeuvent cette idée, mais les ouvriers organisés sont sceptiques, et les autres, analphabètes. Finalement, par le biais de coopératives qui fournissent des denrées alimentaires aux travailleurs (le  » pain du suffrage « ), ceux-ci sont mobilisés. Le POB fédère l’ensemble des masses ouvrières au début des années 1890 ; en 1893, il obtient, après de nouvelles grèves, une révision constitutionnelle. Un an plus tard, le suffrage censitaire est abrogé : tous les hommes de plus de 25 ans bénéficient désormais du droit de vote, tempéré par un système qui octroie une ou deux voix supplémentaires à certains électeurs, selon leur situation de famille, leurs biens ou leur instruction. Mais il n’est pas encore question d’accorder le droit de vote aux femmes.

A quoi ressemble, concrètement, la Belgique d’alors ? Quelle allure ont prise ses villages et ses villes ?

La campagne n’est jamais loin. Beaucoup d’ouvriers cultivent un jardin attenant à leur maison : ils y trouvent un délassement autant qu’un complément de revenus. Mais la Belgique est déjà un pays très développé, avec un maillage urbain important. Les charbonnages wallons s’étirent à travers toute la largeur du pays : on n’y voit pas, cependant, de grosses concentrations de bassins industriels, de grands conglomérats comme dans la Ruhr allemande ou les Midlands anglais. C’est dû à notre réseau ferroviaire, le plus dense du monde, et qui, par sa mise en relation de toutes les villes excentrées, permet une très grande mobilité des ouvriers.

Même si les Belges représentent la première colonie étrangère en France, l’émigration reste très limitée. Pourquoi ?

La Belgique n’est pas une terre d’émigration. Bien ancrée dans l’industrialisation, elle est d’abord très demandeuse de main-d’£uvre. Mais il y a aussi un aspect culturel : dans les régions rurales, le clergé, très influent, freine les velléités d’exode de la population. Les curés veulent clairement garder leur autorité sur leurs ouailles. La Belgique recrute, en revanche, des Français et des Allemands. C’est aussi l’arrivée des premiers Italiens.

De nombreux ouvriers flamands passent la semaine dans les bassins industriels wallons. Le samedi soir, ils s’en retournent dans leurs villages. Leur mobilité est facilitée par le développement des chemins de fer et par le faible coût de ce moyen de transport. Beaucoup de Flamands s’installent aussi définitivement en Wallonie.

Il est un citoyen qu’on ne voit pas très souvent à l’intérieur des frontières du Royaume, c’est Léopold II…

On a dit qu’il était un trop grand souverain pour se contenter d’un petit pays. Mais c’est également un grand urbaniste qui, à 16 ans, dessine déjà des plans pour Bruxelles. Très attentif à l’expansion industrielle du pays, il est, en revanche, totalement insensible aux questions sociales.

Quelles autres personnalités se distin-guent-elles ?

Il faut retenir le rôle d’Ernest Solvay. Quand il met au point le procédé de fabrication industrielle du carbonate de sodium (la  » soude Solvay « ), son invention prend tout de suite une dimension internationale. Ne sachant comment dépenser les intérêts des intérêts de son affaire, Solvay crée des instituts scientifiques et des écoles de commerce. Mais il est aussi convaincu que la participation de la classe ouvrière est indispensable au développement des nations – chez nous, il finance le POB et des Maisons du peuple. Il aurait pu être Prix Nobel de la paix… Une mention, aussi, pour Emile Vandervelde, bien sûr, leader du POB et homme de médiation permanente. Et pour l’abbé Daens : une très belle figure marginalisée, un flamingant mal vu par ses pairs et exclu de l’Eglise, car trop démocrate, trop  » peuple « …

Dans quel état ces hommes laissent-ils le pays, dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale ?

Globalement, dès la reprise économique et durant toute la Belle Epoque, la Belgique est un pays prospère. Evidemment, la répartition de toute la richesse produite reste très inégalitaire. L’art (nouveau), l’urbanisation montrent que l’argent circule, mais les masses populaires vivent assez chichement. On travaille dur, certes, mais on n’est pas malheureux. La mortalité infantile a diminué, la longévité augmente… La quantité et la qualité de la nourriture, aussi. Terminons-en avec cette vision trop noire des choses : la Belgique est alors un pays neutre, en paix, qui ne connaît pas de guerre coloniale, et où l’on sait faire la fête.

Entretien : Valérie Colin

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