Des mères pas si  » bonnes « …

La chose paraît tellement impensable que le mot n’a pas de féminin qui permettrait de la désigner. Pourtant, des femmes agressent sexuellement des enfants. Anne Claude, psychologue et criminologue, fait tomber les masques

(1) Selon le dernier rapport sur l’enfance maltraitée, réalisé par l’Office de la naissance et de l’enfance (ONE) à partir de données fournies par 13 équipes SOS-Enfants, les maltraitances sexuelles sur enfants sont commises le plus souvent en couple : 29,5 % des cas, puis par le père (21 %), puis par la mère (16,5 %).

Le Vif/L’Express : Vous avez consacré votre mémoire de licence en criminologie à  » Ces femmes qui abusent sexuellement les enfants… « . Avez-vous le sentiment d’avoir brisé un tabou ?

E Anne Claude : Les abus sexuels commis par les femmes sont plus fréquents qu’on ne l’imagine (1), même si leur nombre reste inférieur à ceux perpétrés par les hommes. Néanmoins, ces cas sont peu dénoncés. Dès lors, dans notre société, c’est un peu comme si, puisque les victimes ne se plaignent pas ou très peu, ces agressions n’existaient pas ou qu’elles devaient être tenues pour quantité négligeable : nous assistons à un phénomène de déni massif.

Comment expliquez-vous les silences entourant ces actes ?

E Croire que la femme est incapable d’abuser d’enfants s’ancre profondément dans un mythe culturel, celui de la bonne mère. Des barrières psychologiques s’ajoutent à ce premier écueil : en effet, pour se construire, l’enfant a besoin de maintenir une certaine image de sa mère. Il lui est, dès lors, très difficile d’admettre qu’elle commet des actes nocifs à son égard et, de surcroît, de les avouer. Enfin, dans notre pays, depuis les événements liés à l’affaire Dutroux, l’image des hommes a été dévalorisée, contrairement à celle des femmes : elles représentent désormais un pôle de sécurité qu’il est délicat de déstabiliser.

Qui sont les  » agresseuses  » ?

E La plupart de celles que j’ai rencontrées venaient de milieux assez défavorisés, mais cela ne prouve rien. Traditionnellement, elles sont davantage suivies par les services sociaux, attentifs à des abus qui restent tus ou inconnus ailleurs. Généralement, les abus sont commis par des femmes qui sont en étroite proximité avec les enfants : des mères mais, aussi, des gardiennes, des nounous, des baby-sitters, des puéricultrices.

Vous évoquez un certain nombre de fausses croyances autour des femmes qui abusent des enfants…

E Il est difficile d’admettre que les femmes sont des  » agresseuses  » sexuelles. D’ailleurs, ce mot n’a pas de féminin… Si elles le deviennent néanmoins, ce ne pourrait être que sous la contrainte d’un homme et/ou en sa compagnie, leurs actes seraient moins violents, plus  » gentils « , plus amoureux que ceux de l’abuseur masculin et ils concerneraient surtout les adolescents. Ces préjugés sont pourtant contredits par les études réalisées à l’étranger, ainsi que celle que j’ai menée auprès de femmes condamnées et emprisonnées en Belgique, pour de tels faits. En réalité, les femmes commettent, elles aussi, des outrages et des attentats à la pudeur, ainsi que des viols sur des enfants de tous âges. Mais on ne peut  » lire  » leurs actes à travers les modèles et les classifications utilisés pour les hommes.

Vous avez recensé quatre catégories d’agressions. Pouvez-vous les détailler ?

E Il y a d’abord le cas de l’abuseuse initiatrice : agissant en dehors de son cercle familial, une femme, qui a par ailleurs un parcours de vie  » normal « , tombe amoureuse d’un adolescent et transgresse l’interdit.

Deuxième possibilité : celle de femmes, extrêmement fragilisées par un parcours de vie épouvantable, souvent elles-mêmes victimes d’abus dans leur enfance, qui passent à l’acte sur leurs propres enfants. Elles agissent seules, de manière impulsive, en sachant qu’elles ne devraient pas se comporter ainsi. Elles voudraient être de  » bonnes mères  » et éprouvent souvent un amour très violent envers leurs gosses. Lorsque la prison les sépare d’eux, elles souffrent énormément.

Mais les cas découverts les plus fréquemment sont ceux où l’enfant a d’abord dénoncé un homme (en général, son père ou le conjoint de sa mère) et où l’on s’aperçoit que ce dernier agissait avec sa compagne. Deux situations sont alors possibles. Dans la première, on constate une grande maltraitance au sein du couple : la femme, en situation de dépendance matérielle et affective extrême, y est réduite à néant. Elle est presque autant victime que l’enfant et, paradoxalement, pendant les agressions sexuelles auxquelles elle participe, elle empêche parfois que toute la violence de l’homme ne s’exprime. Ces abus concernent en général des jeunes de moins de 10 ans. Autre cas de figure : il s’agit de femmes très narcissiques et puissantes, face à des conjoints plus faibles. Jalouses de la séduction naissante de leur fille adolescente, elles la  » punissent  » lors de l’abus.

Enfin, les cas les plus flous concernent les  » abus de maternage « . Des femmes fragiles, anxieuses, poussent à leur paroxysme des pratiques hygiéniques ou de nursing : lavages, lavements, décalottages répétés et excessifs. La mère ne perçoit pas ses propres intentions sexuelles, mais elle cède néanmoins à des pratiques invasives sur le corps de l’enfant, sans le respecter, en lui disant et en se disant que tout cela est  » bien pour lui « .

Pourquoi est-il important de dénoncer ces pratiques ?

E Cela permet de rappeler que, même dans la relation à la mère, il y a des limites aux câlins : on ne fait pas ce qu’on veut avec le corps de l’autre. Si on veut être une  » bonne mère « , on écoute et on respecte l’enfant, y compris son intimité. Et puis, et cela est plus essentiel, il faut donner aux victimes la possibilité d’être entendues. Familles, amis, voisins, assistants sociaux, professeurs, thérapeutes, magistrats, juges, nous devons cesser de jeter le doute sur les victimes en raison de… nos propres réticences et de nos aveuglements. l

Entretien : Pascale Gruber

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