Des liaisons sulfureuses…

Sexe, argent et pouvoir se mêlent à l’infini pour mieux nous fasciner, attiser notre curiosité. De nombreux artistes subversifs s’en sont délectés, électrisés par le parfum transgressif que ces notions peuvent dégager.

Maison Particulière. Centre d’art, rue du Châtelain 49, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 24 mars. www.maisonparticuliere.be

Besoins innés et archaïques, le sexe, l’argent et le pouvoir seraient au coeur de nos préoccupations les plus intimes. Loin des clichés, Maison Particulière – jeune centre d’art privé déjà très prisé – en explore toute la complexité d’une manière singulière. Fidèle à sa politique d’exposition, l’institution rassemble des oeuvres provenant de la collection de Myriam et Amaury de Solages – heureux maîtres des lieux – auxquelles viennent se greffer de nombreuses pièces de collectionneurs privés d’horizons variés. Tous ont reçu carte blanche pour livrer, à travers les oeuvres qu’ils ont méthodiquement sélectionnées, leur vision de la thématique abordée. La maison accueille également la production d’un artiste invité : Kendell Geers. Ses contributions – en nombre ! – créent un lien invisible mais essentiel entre tous les travaux exposés. Autre  » liant  » du parcours, les statuettes africaines de la collection de Marc Leo Felix. Enfin, la sélection est ponctuée de textes et de réflexions d’un duo littéraire. Unis par une grande complicité, Alain Mallart et Marcel Croës ont choisi  » à quatre mains  » les citations qui illustrent et complètent l’accrochage.

Pouvoir et doll’Art

Les créations du XXIe siècle nous interrogent de plus en plus sur le rapport démesuré qu’entretiennent l’art et l’argent. OEuvre d’art n’a jamais aussi bien rimé avec doll’art ! À l’ère de l’argent dématérialisé, In God we Trust (2009) de Pascal Bernier dénonce le pouvoir outrancier de ces capitaux qu’on ne voit pas, qu’on ne touche plus, à l’instar d’une instance divine. Deux billets sont enfermés dans un caisson dont l’intérieur est tapissé de miroirs. Là, le miracle se produit : le jeu de réflexion démultiplie les dollars à l’infini.

Par définition, le pouvoir cherche à être suivi, soutenu. Dans cette quête, les artistes peuvent être des adjuvants précieux. A l’inverse, le pouvoir peut soutenir l’art. Qu’ils choisissent de le servir, de le combattre ou de se montrer indifférents, les artistes se positionnent par rapport au pouvoir politique de leur temps. Jonathan Yeo présente un collage de George W. Bush (2007) qui mêle savamment autorité et sexualité puisque que l’oeuvre est composée de découpes de magazines pornographiques. Des pièces de papier qui fournissent un large éventail de couleurs chair, imitant les coups de pinceau. Plutôt réussi !

Un carré blanc… Expo interdite aux moins de 18 ans

Dans notre société, l’art cristallise toutes les tensions que la sexualité peut générer. Ces oeuvres – parfois provocatrices – dénoncent aussi une certaine forme d’hypocrisie. En réalisant Cunt Grid #9, Betty Tompkins comprend qu’en supprimant tous les identifiants (visages, mains, pieds…), elle peut créer des images belles, titillant les frontières entre abstraction et représentation explicitement sexuelle. La suite du parcours est entre autres ponctuée de quelques clichés allusifs, dont un tirage très intimiste de Nan Goldin. La nudité et le sexe y sont montrés sans fausse pudeur. Les modèles agissent avec une confiance et un naturel déconcertants. Présentées dans l’obscurité pour en accroître l’intimité, trois radiographies  » osées  » de Wim Delvoye. D’une précision médicale, ces oeuvres donnent une image très crue du plaisir.

L’exposition est aussi l’occasion de découvrir une toute jeune pousse de l’art belge que l’on surveillera dorénavant de très près : Christopher Coppers (1982). Ses oeuvres sont comme autant d’instants divertissants… Il présente trois réalisations fonctionnant sur le même principe. Il choisit la couverture d’un magazine – que l’on qualifiera timidement  » de charme  » – sur laquelle il intervient en remaniant quelques détails et en y intégrant un minuscule écran diffusant d’autres images du magazine. De quoi se rincer (gentiment) l’oeil !

L’invité : Kendell Geers

Né dans une Afrique du Sud sous le joug de l’apartheid, Kendell Geers (°1968) – Blanc en terre noire – ne voit pour seule échappatoire que la révolte et l’engagement artistique. Les oeuvres qu’il a choisi d’exposer abordent la violence, l’apartheid, le corps, les icônes. Explosant les tabous, ses pièces instantanément nous foudroient. L’impact visuel est immédiat. Assumant son identité d’Afrikaner originaire des Pays-Bas, il présente son autoportrait réalisé en 1995. Soit un goulot de bouteille de bière. Heineken, évidemment. Une arme blanche improvisée qui, sous des dehors anecdotiques, compte parmi ses plus emblématiques oeuvres de jeunesse. On croise aussi, dans une petite dark room aménagée, quelques flûtes à champagne d’un genre particulier. Clin d’oeil à Madame de Pompadour ; une légende veut que la première coupe à champagne fût moulée sur son sein. Kendell Geers offre une interprétation toute personnelle. La forme grivoise de ses verres donne-t-elle une saveur insoupçonnée ?

Instincts primaires

De nombreuses pièces africaines permettent d’examiner les rapports qu’entretiennent le sexe, le pouvoir et l’argent à l’époque précoloniale. Elles sont le plus souvent des témoignages liés à la fertilité. Et pour cause : avant l’introduction de l’argent (en tant que monnaie d’échange), la prospérité d’un homme en Afrique était directement liée à sa lignée. Il faisait état de ses ressources en multipliant épouses, concubines et enfants… Le sexe – appareil reproducteur – est donc un instrument de pouvoir. D’ailleurs, de nombreuses sculptures soulignent des organes génitaux disproportionnés, promesse de fertilité.

L’exposition présente un sabre d’exécution – pièce rarissime – qui vaut à lui seul le déplacement. Il ne reste au monde que deux exemplaires intégralement conservés, les autres ayant été démembrés. La lame est en métal, la poignée en ivoire. Celle-ci représente une femme de haut rang, la favorite du roi (qui pouvait être sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme ou sa concubine). Pour prouver qu’il était capable de régner, le futur souverain devait décapiter sa favorite, qui se soumettait elle-même avec une certaine fierté à ce rituel macabre ! L’homme montrait ainsi aux siens qu’il possédait des  » qualités  » hors du commun… des mortels.

GWENNAËLLE GRIBAUMONT

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