Des hôpitaux en mauvaise santé

Les soins de santé sont les premières victimes de la déliquescence du pays. La  » reconstruction  » devra passer par une réorganisation complète du secteur hospitalier

De notre envoyé spécial

Kinshasa, samedi après-midi. La circulation est dense et chaotique. Au milieu du brouhaha progresse une camionnette blanche, un peu branlante, aux portières marquées d’une croix rouge. Le conducteur multiplie les coups de volant pour éviter les accrochages et avancer le plus vite possible. Visiblement, le klaxon ne fonctionne plus : à l’arrière, un homme passe la tête par la fenêtre et gesticule en tous sens, avec l’espoir que les autres véhicules s’écartent pour céder le passage. En vain. Sans sirène ni gyrophare, l’ambulance parvient malgré tout à se frayer un chemin. Dès qu’elle s’est enfin éloignée demeure une impression de détresse…

Au Congo, les  » soins de santé  » sont officiellement au c£ur des préoccupations gouvernementales. Jusqu’à présent, le terme reste toutefois un vernis qui cache une réalité sanitaire désastreuse. Un déplacement dans le plus grand centre hospitalier du pays, l’Hôpital général de Kinshasa, suffit pour s’en apercevoir.  » Vous êtes ici dans l’endroit de la ville où il y a la plus grande concentration de problèmes « , résume à sa manière un membre du personnel. L’atmosphère du lieu donne froid dans le dos. Rassemblés à dix par chambre, les malades sont couchés sur des lits antiques dont les matelas, troués, ne sont même pas recouverts de draps. Des affichettes punaisées aux portes rappellent que les armes sont interdites. En pédiatrie, la salle des  » indigents  » accueille des enfants abandonnés. Le désarroi remplit leurs yeux. Au-dessus de chaque lit : une image de Mère Teresa, comme un calmant dérisoire. Dans le couloir d’un autre pavillon, un homme attend d’être opéré. Il s’est fracturé la jambe ce matin. Le docteur doit arriver d’une minute à l’autre pour lui mettre une broche, après une simple anesthésie locale.  » Il va gueuler « , souffle un médecin français en visite. A l’extérieur, dans les jardins, les allées et les cours défoncées de l’hôpital, des centaines de personnes attendent, eux aussi. Ce sont les proches des malades. Des femmes, surtout, qui dorment à même le sol ou qui préparent un repas sommaire. Peu d’entre elles parlent.

La solidarité familiale reste essentielle. C’est elle qui parvient à compenser quelque peu les carences de l’Etat.  » Heureusement que la population est courageuse et endurante, soupire Tombe Diabelo, le directeur de l’Hôpital général. Car nous avons quand même des difficultés.  » Un euphémisme. L’hôpital doit se débrouiller avec un budget dérisoire de 90 000 euros par mois, alors qu’il compte 1 400 lits et 2 150 employés. Parvenir à le faire fonctionner est une gageure quotidienne. Tombe Diabelo explique :  » Parfois, nous avons de l’électricité. Puis, à d’autres moments, il n’y en a pas pendant plusieurs jours. Alors, on se débrouille.  »

En fait, c’est tout le secteur des soins de santé qui devrait être réorganisé. Reste à savoir comment, avec quelles priorités.  » Je reste étonné par la volonté du Congo de se concentrer sur les soins primaires, avoue Pierre Tonon, administrateur délégué du bureau de consultance Ellyps. Je sais que c’est le plus crucial pour le pays, mais faut-il pour autant délaisser tout le reste ? Les dispensaires peuvent très bien fournir les premiers soins. Le problème, c’est qu’il n’y a rien derrière quand le malade a besoin d’un traitement plus élaboré.  »

Pour le Dr Sulu Maseb’a Mwang, qui a étudié à l’université de Liège et qui dirige aujourd’hui la clinique privée Nganda (Kinshasa), c’est aussi le mode de financement des soins de santé qu’il faut repenser.  » La loi prévoit que les entreprises doivent prendre en charge les soins de leur personnel. Résultat : ceux qui ne sont pas fonctionnaires ou employés doivent se débrouiller. Ce qu’il faudrait, c’est un impôt pour la santé, plaide-t-il. Si tous les citoyens donnaient un dollar, cela ferait déjà beaucoup d’argent.  »

Outre un manque de moyens criant, la médecine congolaise souffre de déséquilibres géographiques énormes. La seule clinique Nganda possède 85 % des scanners du Congo. Pratiquement deux tiers des gynécologues kinois officient à l’Hôpital général. Et, parmi les 12 cardiologues que compte le pays, 10 résident à Kinshasa. Sur un territoire 77 fois plus grand que celui de la Belgique, la plupart des régions ne sont donc pas du tout desservies. Plusieurs centaines de milliers de personnes n’ont aucun accès à la médecine, ou doivent se contenter des dispensaires. Un problème difficile à résoudre, car presque tous les médecins qui exercent à l’intérieur du pays rêvent de s’installer dans la capitale.  » Il y a une rotation intempestive du personnel. Dès que les gens compétents ont la possibilité d’avoir un poste à Kinshasa, ils s’en vont « , confirme Philippe Bivort, responsable des projets de la Coopération technique belge (CTB) dans la province du Bas-Congo. Certains responsables envisagent dès lors d’associer les postes les plus reculés à de meilleurs salaires, afin de les rendre plus attractifs. Mais, si l’idée peut contribuer à corriger certains déséquilibres internes, elle ne dissuadera pas les médecins congolais de quitter le pays. Déjà, beaucoup sont partis vers la Zambie, l’Angola, le Zimbabwe et surtout l’Afrique du Sud, où pas moins de 900 d’entre eux sont installés.  » Là-bas, j’en ai vu qui avaient des villas avec piscine. Ici, ils ne pourraient jamais se payer ça. Alors, comment les retenir ? » demande le Dr Diabelo, découragé.

Abandonnés et démunis

Dans la plupart des hôpitaux, le personnel n’a plus été payé depuis plusieurs mois. C’est notamment le cas à l’hôpital Sendwe de Lubumbashi. Propriété de la Gécamines, la compagnie minière nationale, celui-ci n’a plus versé aucun salaire depuis le printemps 2003. Du coup, pour survivre, près de la moitié du personnel est parti, s’adonnant désormais à divers petits métiers.  » Nous, si on est restés, c’est parce qu’on ne savait même pas où aller « , confie un aide-soignant. Plusieurs fois, les délégués syndicaux ont appelé à la grève. Mais, jusqu’à présent, les employés de l’hôpital n’ont pas suivi.  » On ne peut quand même pas abandonner nos malades comme ça « , avance Kapinga Wakabea, infirmier.

Abandonnés et démunis, les malades le sont malheureusement déjà. Quand on est pauvre, comme l’est la plus grande partie de la population congolaise, le simple fait de se procurer des médicaments fiables relève de l’exploit. La plupart des gens se fournissent auprès d’officines qui ne sont soumises à aucun contrôle.  » Là-bas, on vend la mort !  » insiste une pharmacienne de Lubumbashi, qui préfère garder l’anonymat. Selon elle, c’est un véritable  » système mafieux  » qui se serait mis en place depuis dix ans, avec l’appui de personna- lités congolaises et de firmes indo-pakistanaises peu scrupuleuses. Jean-Baptiste Kalonji, pharmacien, pointe lui aussi des complicités au plus haut niveau.  » Dans les marchés où on écoule de faux médicaments, le vendeur doit nécessairement verser une quittance au chef du marché. Or celui-ci dépend directement de l’Etat « , argumente-t-il. Forcé de réagir, le gouvernement vient de lancer une campagne intitulée  » Le médicament de la rue, ça tue « . Dans le même temps, il a choisi de promouvoir les médecines traditionnelles et l’usage de plantes tropicales qui, dans certains cas, peuvent constituer des alternatives efficaces et bon marché.

Sur la route vers la  » reconstruction  » du Congo, la mise en place de soins de santé accessibles à tous constitue l’un des chantiers les plus titanesques, mais aussi l’un des plus nécessaires. De ce point de vue, l’appui de la Banque mondiale au PMURR (Programme multisectoriel d’urgence, de reconstruction et de réhabilitation) est sans doute une bonne nouvelle. Grâce à lui, des crédits considérables ont pu être débloqués pour la santé. Un fameux ballon d’oxygène pour le Congo.  » De toute façon, l’avenir ne pourrait pas être pire « , glisse Candi, une jeune infirmière. A 21 ans, elle a déjà connu trop de désillusions pour céder à un optimisme béat.

François Brabant

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