Des familles dans leur écrin de verdure

Quelle douce campagne ! Jadis, ceux qui apprécièrent Waterloo et ses environs y construisirent de belles demeures. Ces manoirs et châteaux rappellent à quel point il fait bon vivre là, si près de Bruxelles et pourtant si loin.

« C’est un trou de verdure où chante une rivière… « . Arthur Rimbaud ne pensait sans doute pas au Brabant wallon lorsqu’il écrivit son Dormeur du val. Il ne visait pas davantage le site de Waterloo, où tant de corps restèrent allongés,  » deux trous rouges au côté droit « . L’écrin de verdure évoqué par le poète aurait pourtant pu se nicher ici, entre ces bois et ces douces perspectives.

Au xixe siècle, ces paysages ont séduit et conquis les c£urs de familles aisées qui décidèrent aussitôt de s’y installer. Elles y acquirent des terres, beaucoup, et construisirent, qui un manoir, qui un château, qui une gentilhommière. Les propriétaires terriens que furent les Boël, les Janssen, les Solvay, les Goblet d’Alviella, les Washer, les Meeûs, et tant d’autres encore, ne se privèrent pas du plaisir de se reposer dans un tel cadre. Et c’est ainsi que, petit à petit, ils changèrent le destin et le paysage de cette région…

 » Pendant longtemps, Waterloo n’avait été qu’un hameau où vivaient des forestiers, passant successivement de la domination espagnole à celle de la France, raconte Yves Vander Cruysen, échevin de la Culture de Waterloo et auteur du récent Un siècle d’histoires en Brabant wallon (éditions Racine). Pour répondre aux besoins du transport de la houille, exploitée dans le bassin de Charleroi, les forestiers étaient ensuite devenus paveurs : ils construisirent la route menant à Bruxelles. Plus tard, certains d’entre eux exportèrent même leur savoir-faire jusqu’à Moscou (pour la place Rouge) ou à Nancy (pour la place Stanislas). Pendant ce temps, dans la forêt de Soignes, Waterloo devenait une escale : des auberges commençaient à apparaître, ouvrant la voie au commerce dans cette région.

Une terre à touristes… et à villégiatures

Parmi les guerres et batailles qui agitèrent Waterloo et ses plaines, le combat de 1815 a véritablement changé le sort du site.  » C’est à ce moment qu’elle devint une cité touristique, avec des attractions et des petits musées, poursuit Yves Vander Cruysen. Dès le lendemain de la bataille de 1815, de Londres ou d’Ostende, avec arrêt à Bruxelles, des voyageurs ont commencé à venir visiter les champs de bataille : le principe des tour-opérateurs venait de naître, puisque, parmi ces touristes, un grand nombre bénéficiaient d’un séjour à Bruxelles.  » Parallèlement, quelques petites fabriques se développaient aussi dans la région.

L’arrivée et l’installation de grandes familles à Waterloo et aux alentours allaient cependant imprimer une marque durable sur l’environnement. Peu après la Révolution belge de 1830, le gouverneur de la Société Générale de Belgique, Ferdinand de Meeûs, décidait de faire profiter sa famille du château situé à Argenteuil, sur les terres acquises par Henri-Joseph de Meeûs ( lire en p. 80). Pour se rendre à son travail, Ferdinand de Meeûs développa la route qui le menait de chez lui à Bruxelles : les contours du futur ring étaient tracés.

De nombreux représentants de la noblesse avaient également perçu les douceurs et les avantages de la vie dans cette région.  » Vers la fin du xixe siècle, des familles nobles, souvent apparentées, y ont acheté des centaines d’hectares de terrain « , précise Eric Meuwissen, journaliste et auteur de Grandes fortunes du Brabant (Quorum) et d’ Argenteuil, le domaine des rois (Art in Belgium). Avec elles, la préservation de l’environnement  » campagnard  » de la région allait se dessiner.

Héritiers d’une branche de la famille Solvay ( lire en p. 84), les Washer, grands propriétaires terriens, ont longtemps été surnommés  » les châtelains discrets de Waterloo « , dont ils possédaient tous les faubourgs. Bien plus tard, un de leurs héritiers, Philippe, mit la Belgique sportive en fête lorsqu’il remporta, en juillet 1953, la Coupe Davis de tennis, avec Jacky Brichant…

Les quelques industries installées ici ne suffirent pas à défigurer le paysage. La première sucrerie de Waterloo, construite trop loin d’un point d’eau suffisant, avait été un échec. Mais la savonnerie de la famille Laurent connût, elle, un certain essor ( lire en p. 86), tout comme celle des Thomas. La première de ces familles s’impliquait dans la vie catholique et soutenait école, église et fanfare de Waterloo. L’autre, franc-maçonne, se montrait généreuse envers une deuxième fanfare, non  » confessionnelle « .

 » Certaines familles d’industriels, comme les Henricot ou les Branquart, n’ont désormais plus de liens avec cette région. Créée par les Lannoy, la Papeterie de Genval, transformée en pharmacie, a été intégrée dans un groupe pharmaceutique qui est devenu l’actuel GlaxoSmithKline, à Rixensart. Parmi les descendants de ces familles d’industriels, seul Jean Thomas, à Waterloo, s’investit actuellement dans un projet immobilier inter-générationnel « , raconte Eric Meuwissen.

En 1900, Waterloo comptait 3 976 habitants et 5 053 en 1925. En fait, jusqu’à la moitié du siècle dernier environ, Waterloo resta une ville où des familles aisées possédaient leur maison de campagne. Sociologiquement, la cité, ouvrière, était socialiste. Cependant, petit à petit, à partir de 1945, les résidences secondaires de Waterloo devinrent les domiciles principaux de leurs propriétaires. Ces derniers avait fait définitivement le choix d’une  » ville à la campagne  » : aujourd’hui encore, vue du ciel, Waterloo demeure très verte, cumulant des parcelles de 8 à 10 ares de terrain.

Ici, comme un peu plus loin, certaines des grandes propriétés ont échappé aux lotissements frénétiques des années 1950.  » A La Hulpe, sur 1 500 hectares, 1 000 appartiennent toujours à de grandes familles « , précise Eric Meuwissen. Ce journaliste se souvient des promenades qu’il effectuait, enfant, le long des grilles et des parcs de propriétés interdites au public. Actuellement, comme pour percer les murs qu’il ne pouvait franchir alors, il prépare un nouvel ouvrage sur les grandes familles installées dans cette région…

Désormais, des entreprises du secteur tertiaire se sont installées dans des parcs comme ceux qui existent à La Hulpe. Parallèlement, golfs, tennis, terrains de hockey ( lire en p.102) contribuent à garder la verdeur de la région.  » Contrairement à sa réputation, Waterloo n’est pas l’une des communes les plus riches de Wallonie, rappelle pourtant Yves Vander Cruysen. Mais elle figure bien parmi celles où il fait vraiment bon vivre.  » Comme si les familles d’antan, attachées à la protection de ces terres, avaient laissé un petit morceau d’héritage aux générations d’aujourd’hui.

P.G.

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