Des F-35, des drones ou rien du tout pour les Belges ?

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif/L'Express

Le nouveau patron de l’armée aura à gérer le remplacement des F-16. L’industrie aéronautique belge veut une décision rapide. Mais le défi budgétaire est colossal. La Défense va-t-elle perdre sa capacité aérienne de combat ?

Le F-16 aura-t-il un successeur ? Le débat sur le remplacement du chasseur-bombardier, déjà tranché dans les pays voisins concernés, peine à sortir des limbes en Belgique. L’enjeu politique, stratégique et financier de ce défi est tel que le gouvernement préfère botter en touche. D’autant que, nous assurent plusieurs sources, le Premier ministre Elio Di Rupo porte peu d’intérêt au secteur de la Défense, ce parent pauvre des services fédéraux. Et que rares sont les parlementaires à s’investir dans les dossiers militaires, dont la visibilité électorale est faible.

Le nouveau patron de l’armée, le général Gerard Van Caelenberge, un ancien aviateur, aura à gérer le remplacement des avions de combat, arrivés en fin de vie. Mais son ministre, Pieter De Crem (CD&V), a déjà prévenu que les grands dossiers d’investissements ne seraient  » pas abordés pendant cette législature d’à peine trente mois « . Le débat semble donc  » verrouillé  » jusqu’en 2014.

L’industrie aéronautique belge tire pourtant la sonnette d’alarme.  » La Belgique doit se décider au plus vite si elle ne veut pas voir mise en danger une part importante de l’activité aéronautique du pays et perdre la connexion avec l’industrie européenne « , prévient Dany Van de Ven, directeur du BSDI, l’association belge de l’industrie de la défense. Selon lui, les F-16 belges seront retirés du service à partir de 2020.  » Autant dire demain « , s’inquiète le lobbyiste.

Attendre jusqu’en 2015 ?

Compte tenu des délais de fabrication, de livraison et de formation des pilotes,  » la Défense a besoin de huit à dix ans pour préparer le remplacement de la flotte de combat « , reconnaît De Crem. Le ministre n’estime pas pour autant qu’il y a urgence : selon lui, les chasseurs belges n’atteindront l’âge de la retraite, de manière graduelle, qu’à partir de 2023. Il fonde son calcul sur la durée de vie maximale d’une cellule de F-16, conçue pour endurer 8 000 heures de vol. Le gouvernement pourrait donc attendre jusqu’en 2015 – huit ans avant l’échéance de 2023 – avant de prendre une décision. Quant aux 54 F-16 belges encore opérationnels, ils sont maintenus  » à niveau « , conjointement avec les flottes F-16 d’autres pays européens ( lire l’encadré p. 21).

Et d’ici à leur mise à la retraite, que décidera-t-on ? Dans le contexte d’économies actuel, avec un budget militaire plafonné à 2,8 milliards d’euros, la marge de man£uvre du gouvernement est étroite. D’autant que la Belgique s’est engagée à retrouver l’équilibre financier d’ici à 2015. Elle a, en outre, déjà fait d’énormes sacrifices pour doter son armée d’un nouvel hélicoptère de transport, le NH90 européen, et, à l’horizon 2020, d’un nouvel avion de transport polyvalent, l’Airbus A400M. Un programme dont le coût a été revu à la hausse : 900 millions d’euros devraient être déboursés pour remplacer la flotte actuelle de onze C-130  » Hercules  » par sept A400M.

Renoncer aux avions de combat ?

Le remplacement des F-16  » ne peut raisonnablement s’envisager dans les limites actuelles et prévisibles du budget de la Défense « , estimait, dès 2010, le Centre Jean Gol, centre d’étude du MR. L’armée doit-elle, dès lors, réduire ses effectifs à moins de 20 000 hommes et sacrifier ses capacités d’entraînement au profit de l’avion de combat multi-rôle ? Ou doit-elle se faire à l’idée d’abandonner sa capacité aérienne de combat (lire l’encadré p.22) ? Cette dernière solution  » reviendrait à disqualifier la Belgique sur les théâtres de gestion de crise les plus difficiles « , souligne l’étude.

Pour Patrick Descy, secrétaire permanent de la CGSP-Défense, les chasseurs-bombardiers sont une  » assurance politique « . Il explique :  » Le jour où l’Otan nous demandera à nouveau de participer à une force d’intervention internationale, la Belgique aura toujours, si elle conserve une flotte d’avions de combat, un atout crédible à brandir. Car l’apport de nos capacités humanitaires – transport aérien, déminage, reconstruction… – risque de ne pas être un argument suffisant pour l’Alliance. « 

Un échec technique et financier

Si le F-16 a un successeur, quel sera-t-il ? De Crem ne cache pas son penchant pour l’avion de combat américain F-35  » Lightning II « , de Lockheed Martin, déjà choisi par plusieurs pays européens. Mais cet avion polyvalent, dit de  » 5e génération « , connaît une gestation difficile ( lire l’encadré p. 20). Le plus coûteux programme d’armement du Pentagone jamais lancé accumule les revers techniques. La dérive financière agace les pays partenaires, notamment le Canada, où les révélations sur le coût d’exploitation du F-35 mettent dans l’embarras le gouvernement conservateur. Certains pays européens, Royaume-Uni et Italie en tête, ont revu leur commande à la baisse.

Les Pays-Bas, eux, se sont engagés à commander 85 exemplaires du F-35.  » C’est un nombre qui dépasse sans doute leurs besoins réels « , estime le colonel Luc Gennart, ex-commandant de la base aérienne de Florennes. Effrayés par la facture de plus en plus salée et par la perspective d’un clash au Parlement, les Néerlandais envisageraient de  » refiler  » à la Belgique une vingtaine de leurs F-35 excédentaires. Ils auraient approché des militaires belges à cette fin.

Dès octobre 2009, De Crem avait manifesté de l’intérêt pour l’achat off the shelf ( » sur étagère « , après la phase de développement) d’un certain nombre de F-35. C’est ce qu’a révélé un câble diplomatique divulgué l’an dernier par le site WikiLeaks. Soucieux de se faire bien voir de l’administration Obama, le ministre avait évoqué la question avec Howard Gutman, l’ambassadeur des Etats-Unis à Bruxelles. De Crem n’a jamais caché qu’il regrettait la décision prise en 2003 par le gouvernement arc-en-ciel de ne pas impliquer la Belgique dans le projet d’avion de combat Joint Strike Fighter (JSF), qui a donné naissance au F-35, alors que d’autres pays européens utilisateurs du F-16, eux, acceptaient de participer à l’aventure américaine.

L’option prônée par De Crem n’emballe pas pour autant l’industrie militaire belge, privée de compensations économiques en cas d’acquisition  » sur étagère « . Les conditions d’achat du F-16 étaient radicalement différentes. La Belgique était étroitement associée au programme de production de l’avion de chasse américain. Le  » contrat du siècle  » – 30 milliards de francs belges -, a rapporté plus du quintuple en chiffre d’affaires au secteur aéronautique belge, alors embryonnaire.

De Crem marque des points

L’industrie aéronautique nationale plaide donc implicitement pour une association avec l’un des autres programmes d’avion de combat : le Rafale français, le Gripen suédois ou l’Eurofighter du consortium EADS (lire l’encadré en p. 21).  » Il ne faut plus traîner, martèle le directeur du BSDI. Plus nous attendons, plus le contrat coûtera cher et moins nos entreprises seront associées à la production et à la maintenance des appareils. Si une décision n’est pas prise rapidement, notre secteur perdra une part importante de son chiffre d’affaires et son expertise.  »

Une source au sein de l’armée estime que De Crem cherche à mettre le prochain ministre de la Défense devant le fait accompli :  » D’ici à la fin de la législature, il poursuivra son objectif : renforcer la coopération militaire entre Bruxelles et La Haye.  »  » La coopération logistique et de maintenance et celle sur la formation et l’entraînement vont se resserrer à très court terme « , admet De Crem. Mais le  » moment de vérité « , selon le ministre, sera la mutualisation des tâches en matière d’aviation de combat. Ce qui signifierait l’adoption, en commun, de F-35 américains.

Le ministre néerlandais de la Défense, le démocrate-chrétien Hans Hillen, trace lui-même la perspective d’  » une seule Air Force  » pour les deux pays. Toutefois, son compatriote Dick Zandee, chercheur à l’Institut Clingendael (Institut néerlandais des relations internationales), relève des différences notoires entre les deux armées. Consulté le 27 juin par le Parlement belge, qui organise cet été des auditions sur les projets de collaboration militaire au sein du Benelux, Zandee constate que la composante air de son pays est  » bien plus tournée vers les Etats-Unis que celle de la Belgique, qui a, certes, des F-16 américains, mais forme ses pilotes en France. « 

Lors de l’audition parlementaire du 4 juillet, l’expert belge Joseph Henrotin, de l’Institut de stratégie et des conflits, a prôné  » une collaboration étroite avec la France plutôt qu’avec les Pays-Bas, un pays incapable de maintenir plus de 20 % de sa flotte F-16 opérationnelle. Si Bruxelles instaure une coopération exclusive avec La Haye, elle sera à sens unique, car les Néerlandais n’ont plus d’argent… Deux hommes malades mis ensemble ne font pas un homme en bonne santé !  » Pour Patrick Descy, de la CGSP-Défense,  » les ambitions extravagantes de De Crem dépassent de très loin les moyens de la Belgique. La position atlantiste du ministre en faveur du F-35 risque de provoquer un abandon pur et simple de notre capacité de combat aérien ! « 

L’avenir est aux drones de combat

Reste que le jour où la Belgique se décidera à remplacer ses F-16, le débat autour du choix d’un nouvel avion de combat sera sans doute obsolète, vu l’évolution de la stratégie militaire. Aujourd’hui déjà, au Yémen, en Somalie et en Afghanistan, c’est avec des drones armés que l’Otan lutte contre le  » terrorisme « . Le recours intensif à des avions de combat sans pilote (UCAV) par Israël lors du conflit de juillet 2006 au Liban a ouvert cette nouvelle ère technologique. Le Neuron, premier démonstrateur européen de drone de combat furtif, a été présenté le 19 janvier dernier aux délégués des six pays engagés dans ce programme (France, Suède, Italie, Espagne, Grèce, Suisse). Les essais en vol sont prévus ces deux prochaines années.

Les gouvernements et industriels de plusieurs pays européens s’accordent sur l’intérêt de mettre en service ces drones de combat à l’horizon 2020. Mais, curieusement, cette réorientation stratégique est largement passée sous silence dans le débat sur la succession du F-16.  » Les chasseurs-bombardiers ne seront plus adaptés aux opérations du futur « , assure un spécialiste des questions de Défense. La priorité des Américains, qui ont déjà réussi à tirer des Européens près de 5 milliards de dollars au titre de leur participation au développement du F-35 (dont 2 milliards investis par les Britanniques), serait-elle de faire tourner leur industrie aéronautique ?

OLIVIER ROGEAU

La nouvelle donne stratégique est passée sous silence

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