L'usine Ferrero d'Arlon a dû fermer temporairement à la suite d'infections à la salmonelle liées à ses produits Kinder. © belga image

Des crises alimentaires vite digérées

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Des scandales comme ceux, récents, liés aux marques Ferrero ou Buitoni mettent à mal la confiance des consommateurs. Mais une fois la crise passée, les produits incriminés reviennent dans l’assiette et les sociétés à leur origine se refont une santé. C’est que nos habitudes sont tenaces…

Avec son 1,5 milliard d’oeufs-gadgets vendus chaque année à travers le monde, Kinder est passé maître dans l’art de créer la surprise. Là, pour le coup, elle est totale. Le 8 avril, l’Afsca ordonnait la fermeture temporaire de la méga- usine Ferrero d’Arlon et le rappel de toutes ses gammes suspectées d’être à l’origine de nombreux cas de salmonellose à travers l’Europe. Double coup de massue pour le chocolatier italien, qui réalise 10% de son chiffre d’affaires à Pâques. La confiance de l’ Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire a fondu après avoir appris que l’incident bactérien était connu depuis la mi-décembre, et que Ferrero n’avait pas jugé bon de l’en informer. Le 11 avril, on apprenait en outre que la justice s’est emparée du dossier (lire l’encadré).

L’être humain surestime certains effets immédiats potentiels et en sous-estime d’autres, moins instantanés mais nettement plus graves. » Stephan Van den Broucke, professeur de psychologie de la santé à l’UCLouvain.

Un manque de transparence et une communication de crise lacunaire qui n’irritent pas que les autorités sanitaires. Réagissant sur Franceinfo à la fermeture de l’usine arlonaise, l’Association pour la santé des enfants, créée en 2017 par des familles de victimes de lait pour bébé contaminé aux salmonelles, a réclamé davantage de contrôle pour les industriels: « C’est le signe d’une hygiène qui n’est pas irréprochable, et que quelque chose n’a pas été traité à temps. En ce qui concerne l’usine Ferrero, on s’est aperçu qu’elle avait déjà de la salmonelle en décembre 2021. On voit bien qu’à chaque fois, sur ce type d’usine, on est sur des situations qui durent depuis déjà plusieurs semaines, voire plusieurs mois. C’est bien le signe que les choses n’ont pas été faites correctement au moment où elles auraient dû l’être. »

Frayeurs passagères

Avec ses chocolats qui laissent un goût amer, le géant italien de la confiserie rejoint deux autres colosses de l’industrie agroalimentaire au rayon des mauvaises affaires du mois, les groupes Nestlé et Lactalis. Le premier en raison du lien établi entre la présence de bactéries E. coli dans la garniture des pizzas de la marque Buitoni et des cas graves d’intoxication chez des dizaines d’enfants – dont deux sont décédés. Le second à travers sa filiale Les Fromageries de Normandie, d’où sont sorties des spécialités au lait cru contenant la bactérie responsable de la listériose. Trois nouvelles mésaventures qui s’ajoutent à la liste des petits et grands scandales sanitaires qui ont ébranlé l’industrie alimentaire au cours des trente dernières années, de la vache folle aux oeufs contaminés au fipronil (NDLR: un insecticide interdit pour les animaux destinés à la consommation humaine) en passant par la fraude à la viande de cheval, et mis la confiance du consommateur à rude épreuve.

Mais pas au point de l’éloigner des allées des supermarchés et de leurs produits ultratransformés ou à l’origine incertaine. La crise passée, les produits incriminés ont toujours fait leur retour dans l’assiette et les sociétés qui les produisaient ont pu se refaire une santé. C’est que nos habitudes alimentaires sont aussi complexes que tenaces, comme l’explique Stephan Van den Broucke, professeur de psychologie de la santé à l’UCLouvain.

« Le cas de Ferrero est un peu particulier car il concerne des aliments très spécifiques mais si on examine les précédentes crises qui touchaient des secteurs plus génériques comme la viande, les oeufs ou, si on remonte plus loin, celui des vins (NDLR: en 1985, des vignerons autrichiens avaient coupé leur production à l’antigel), on constate qu’ effectivement cela n’a pas eu de réel impact sur les habitudes alimentaires. Il faut aussi toutefois admettre que l’alimentation est très bien protégée dans des pays comme le nôtre et que les scandales sont relativement rares, même s’ils suscitent beaucoup d’attention de la part des médias. En réalité, les comportements et les choix alimentaires sont déterminés par de nombreux facteurs: le prix, le goût mais aussi les préférences des personnes avec qui nous mangeons. Changer ses habitudes n’est pas si facile. »

Les consommateurs sont de plus en plus attentifs à la qualité nutritionnelle de ce qu'ils ingurgitent.
Les consommateurs sont de plus en plus attentifs à la qualité nutritionnelle de ce qu’ils ingurgitent.© belga image

D’autant qu’en suralertant la population sur les risques potentiels à chaque rappel de produits et en focalisant l’information sur les cas les plus graves, on risque de provoquer des cas de dissonance cognitive, poursuit le chercheur de l’UCLouvain. « On remarque que si la peur est trop grande, l’impact ne sera que très temporaire car les gens se détourneront du message. On observe cela aussi à propos d’autres messages qui concernent la santé, notamment avec le Covid-19. Quand nous sommes confrontés à une situation perturbante et que changer nos comportements ne nous semble pas possible, certains préféreront éviter la confrontation avec ce qui paraît horrible. On diminuera alors la portée du message en se persuadant que le risque existe mais uniquement pour les autres, qu’on est moins concerné, moins exposé, ou que les informations qu’on nous donne sont exagérées. » Tout dépend évidemment de l’ampleur du scandale, du type de secteur touché et des risques réels. L’affaire Kinder ne devrait générer qu’un stress limité, les consommateurs n’ayant qu’à jeter leur dévolu sur une des nombreuses marques concurrentes.

Ces deux dernières années, nous avons constaté une hausse de 30 à 40% des troubles alimentaires. » Sonia Fuchs, psychiatre au CHC de Liège.

Risques (mal) calculés

Il est d’ailleurs interpellant de constater l’émoi provoqué par un risque de salmonellose au regard des maladies provoquées par de mauvaises habitudes alimentaires tout au long d’une vie. « L’ être humain est très mauvais en statistiques. Il surestime certains effets immédiats potentiels et en sous-estime d’autres, moins instantanés mais nettement plus graves. Manger trop de chocolat provoque de l’obésité, des maladies chroniques et représente un facteur de risques plus important que la salmonelle. Mais quand on est jeune et en bonne santé, on n’y pense pas… »

Bien qu’il continue à manger trop gras, trop salé, trop sucré, le consommateur fait preuve d’un intérêt grandissant pour la qualité et la provenance des produits qu’il glisse dans son panier. Des changements d’attitude qui seraient davantage guidés par des considérations médicales, environnementales ou en lien avec le bien-être animal, évalue Stephan Van den Broucke, que par des craintes liées à la sécurité alimentaire.

Sonia Fuchs, psychiatre au CHC de Liège et spécialiste des troubles alimentaires, constate un réel accroissement de la méfiance des consommateurs envers la composition de ce qu’ils ingurgitent et un regain d’intérêt pour le bien manger. « De façon générale, on peut dire que la quête d’une nourriture permettant de rester en bonne santé, couplée à la méfiance concernant la qualité des produits, provoquent une nette augmentation des troubles alimentaires de tout ordre: orthorexie, anorexie mentale, compulsion… Il est évidemment important de manger sainement mais le risque de s’enfermer dans des comportements trop rigides existe. Le climat de suspicion induit par les scandales agroalimentaires pourrait favoriser une accentuation exagérée de certaines préoccupations. Ces deux dernières années, nous avons constaté une hausse de 30 à 40% des troubles alimentaires. »

Selon une enquête menée par Solidaris sur notre perception des produits alimentaires (Thermomètre sur l’alimentation, 2013), 63% des Belges francophones pensent qu’une majorité de l’offre présente un risque important pour leur santé. Les sondés dénoncent une « grande opacité » autour de l’ensemble de la chaîne alimentaire. Seul un sur dix estime que les pouvoirs publics le protègent en garantissant la qualité des produits. Les choses ont néanmoins évolué au cours des dernières années: les politiques menées par l’Europe (European Food Safety Authority) et les agences nationales en matière de sécurité alimentaire, comme l’ Afsca, ainsi que les pressions exercées par les associations de consommateurs, ont forcé les industriels à faire preuve de davantage de transparence. Ou à modifier leurs recettes.

Procès en vue?

Le parquet du Luxembourg a ouvert une enquête contre le groupe italien Ferrero. A l’heure de boucler cette édition, aucune information n’avait filtré sur ce qui pourrait être reproché à la société sur le plan pénal. La justice pourra s’appuyer sur le rapport de l’Afsca, dès que l’agence aura terminé son enquête. Que risque le confiseur? Une condamnation sur la base de deux types d’infractions est possible, explique Daniel Marlière: les infractions environnementales, en lien avec le permis d’urbanisme, et les infractions aux normes européennes de sécurité alimentaire que pourraient constater l’Afsca (hygiène, traçabilité, filtre défectueux…). Le substitut du procureur du roi à Charleroi a traité de nombreux dossiers en lien avec l’Afsca. Il n’a pas eu accès aux informations relatives à l’affaire Ferrero mais il connaît la spécificité de ces affaires. « 99% des dossiers sont liés à des contrôles dans la distribution, les cafés, les restos, les magasins. Peu concernent le secteur de la production, pour lequel les infractions sont spécifiques. »

Les infractions environnementales sont divisées en deux catégories, selon le niveau de gravité. La grande majorité d’entre elles sont punissables d’une peine de huit jours à trois mois d’emprisonnement et/ou d’une amende de cent euros à un million d’euros, les autres de huit jours à six mois de prison et/ou d’une amende de cent à cent mille euros. « Les sanctions pour les infractions constatées par l’Afsca sont en général moins sévèrement punies », précise Daniel Marlière. Tant la société que ses gestionnaires, administrateurs délégués, membres du personnel ou même une tierce personne peuvent être désignés responsables et faire l’objet d’une condamnation devant la justice.

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