Dérapages contrôlés

Les contrôles antidopage peuvent désormais toucher tous les sportifs de la partie francophone du pays, qu’ils adhèrent ou non à un club. Pour que le sport reste symbole de santé, et non plus de tricherie

A force de scandales trop médiatisés, de suspicions pesantes ou de rumeurs plus ou moins ravivées par l’actualité, les sportifs ont fini par en avoir assez. Marre de voir leur passion salie, maltraitée, suspectée.

Au nom du sacro-saint respect des règles et d’une éthique restée intacte malgré les nombreuses bavures, les fédérations sportives se sont donc officiellement inscrites en faux, presque unanimement, contre l’usage inacceptable de substances chimiques anabolisantes, stimulantes ou analgésiques qui augmentent artificiellement les capacités physiques des athlètes.

A Copenhague, les instances olympiques viennent d’adopter, mais seulement de manière informelle, le Code mondial conçu par l’Association mondiale antidopage. En Wallonie, douze ans après la publication d’un décret flamand, les autorités publiques et sportives annoncent d’une seule voix le lancement d’une vaste opération de contrôles. Ceux-ci seront destinés non plus à sanctionner pénalement les utilisateurs de produits dopants, comme le faisait la réglementation fédérale de 1965, mais bien à protéger leur santé. Les deux initiatives, l’une internationale et incitative, l’autre régionale et pratique, se rejoignent dans la tentative de rendre au sport sa fonction première et aux sportifs, leur amour-propre.

En Belgique, ces derniers participeront activement aux contrôles antidopage ( lire encadré) dont les procédures ont été récemment inscrites dans un arrêté, en application du décret de la Communauté française relatif à la promotion de la santé dans la pratique du sport, qui, lui, date de 2001. Cinq médecins, promus au grade d’officier de police, ont aussitôt été chargés d’effectuer, principalement le week-end et toujours sans prévenir, des prélèvements d’urine auprès des participants aux manifestations sportives du pays. Un terrain d’action volontairement large, qui inclut les entraînements, les compétitions et les activités individuelles spontanées, mais aussi délibérément vague, pour que tout le monde, y compris les amateurs, les plus jeunes et les vétérans, se sente concerné.  » Cette loi nous autorise à contrôler le joggeur du dimanche quand il arpente les sentiers forestiers, reconnaît Nicole Maréchal (Ecolo), ministre de la Santé et de l’Aide à la jeunesse en Communauté française, même s’il est évidemment peu probable que nous le fassions.  » N’empêche…

Parmi les cibles visées, les cyclotouristes filant sur les routes de campagne ou les culturistes cherchant par tous les moyens à faire gonfler leurs muscles ne pourront plus invoquer le respect de la vie privée, tout ébranlé qu’il est, pour échapper à ces contrôles-surprises. Si les premiers prélèvements ont été effectués ces dernières semaines auprès de basketteuses et lors de compétitons de natation ou de mini-football, les suivants auront lieu immanquablement dans les salles de musculation et de remise en condition physique, qu’aucune fédération officielle ne chapeaute et qui se trouvent dans la ligne de mire de la politique antidopage de la Communauté française.  » Nous visons les lieux désorganisés, derrière lesquels se trouvent des réseaux « , a clairement annoncé Nicole Maréchal, en assurant que des campagnes de prévention et d’information seraient menées dans les salles de fitness, professionnelles et privées, au même titre que dans les centres de sports fédérés. Comme autant de préambules, et non sans pertinence, puisque, d’après une enquête publiée en 2002 par la Commission européenne, près de 6 % des usagers des salles de fitness reconnaissent absorber régulièrement des médicaments pour améliorer leurs performances.

Dans le sport fédéré, les statistiques manquent cruellement, et pour cause.  » Le sujet reste tabou « , indique Vincent Burgers, secrétaire général de l’AISF. La nouvelle politique de contrôles inopinés, entraînant aussi la fouille des sacs et des casiers personnels des athlètes, provoquerait donc maints remous dans les vestiaires, si les fédérations n’avaient pas été responsabilisées au préalable.  » Elles ont des obligations en matière de lutte contre le dopage et de respect des impératifs de santé dans la pratique sportive « , insiste Alain Stevens, président de l’Association interfédérale du sport francophone. Et d’ajouter, au détour de non-dits cyniques :  » Désormais, elles ne peuvent plus dire qu’elles ne savent pas ce que font leurs membres.  »

Garantes, par essence, de l’éthique sportive, les fédérations ont, en effet, reçu pour tâche d’informer leurs adhérents, de leur communiquer la liste des produits prohibés et, surtout, tâche ingrate, d’appliquer des sanctions disciplinaires aux tricheurs, faute de quoi elles risqueraient de perdre leur licence. A en croire les dirigeants de l’AISF, elles auraient bien réagi à la nouvelle.  » Leur crainte était de devoir agir dans un domaine où elles n’étaient pas armées juridiquement, relate Vincent Burgers. A partir du moment où elles doivent seulement s’adapter aux réglementations, la tâche leur paraît moins ardue.  » Et pourtant, comme peu d’entre elles possèdent déjà un règlement médical et juridique, l’heure n’est pas encore à la parfaite quiétude.  » On nous a dit : ôOrganisez-vous mais ne paniquez pas » « , se rappelle Vincent Burgers, mi-ironique, mi-rassuré.

Pour leur part, les sportifs amateurs non fédérés, jusqu’à nouvel ordre, ne risquent pas grand-chose : au mieux, le ferme encouragement à tenir un carnet de santé et, au pire, une mention auprès de la justice, qui, reconnaît la ministre,  » mènera peut-être son enquête « , afin de retrouver les fournisseurs, susceptibles, eux, de faire l’objet de poursuites pénales.

Injuste, donc, cette nouvelle politique de contrôles antidopage ? Peut-être, vue sous cet angle précis. Incomplète ? Sûrement, puisqu’elle ne concerne que les produits les moins sophistiqués, décelables dans l’urine. Inefficace ? En partie, puisque les sports  » unitaires « , qui dépendent d’une fédération nationale (comme le football) échappent à son action. Pour le moment, en tout cas. Qu’importe, pourtant, puisqu’elle s’avère aussi radicale, claire, intransigeante et, surtout, fidèle aux désirs des sportifs  » innocents « , qui, rappelons-le, restent, de loin, les plus nombreux.

Carline Taymans

ô Désormais, les fédérations sportives ne peuvent plus faire les ignorants »

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