Jean Hegland voit enfin son premier roman traverser l'Atlantique. © PATRICE NORMAND/REPORTERS

Deep in the woods

Il y a vingt ans, une Américaine signait une épopée de fin du monde vécue par deux adolescentes. Un pur morceau de nature writing politique enfin traduit.

Véritable choc à sa sortie aux Etats-Unis en 1996, Dans la forêt aura mis du temps à traverser l’Atlantique. Premier roman signé d’une inconnue, Jean Hegland qui, aujourd’hui, partage paraît-il, son temps entre l’écriture et l’apiculture en Caroline du Nord, le livre est l’histoire de Nell et Eva, adolescentes californiennes qui voient le monde vaciller à l’aube d’entamer leur vie adulte. A l’heure où Nell commence son journal affolé (le livre qu’on tient entre les mains), c’est Noël, et plus rien n’est comme avant : il n’y a plus d’électricité ni d’essence, les villes sont à feu et à sang, les rayons des supermarchés pillés de leurs dernières offrandes, et la population américaine décimée par un inexplicable virus. Prisonnières de la maison sans voisins qu’elles habitent depuis toujours au coeur d’une immense forêt, et alors que le monde s’effondre ailleurs, les deux soeurs se retrouvent seules après la mort, à quelques mois de distance, de leur mère puis de leur père adorés. Le livre décrit leurs jours alors que leur isolement se précise dans un monde qui s’ensauvage : la manière dont elles font l’inventaire de ce qui leur reste pour subsister, la réexploration minutieuse de chacun des recoins d’une demeure familiale où tout est un douloureux souvenir de la vie d’avant. Mais aussi, coeur battant du roman, la manière dont elles vont organiser leur espace mental pour éviter de sombrer dans la folie.

Into the wild

Une fois entré Dans la forêt, le lecteur n’a d’autre choix que de tourner les pages dans un sentiment d’urgence. Effet alarmant de l’installation d’une ère postapolayptique terrorisante mais plausible. Relativement antisensationnel au vu de son sujet chargé, le livre choisit en effet de tout concentrer sur le face-à-face minuté de ses héroïnes, tour à tour âpre et consolateur, dans leur passage de la vie à la survie.  » Même se disputer est un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand sa vie entière a été réduite à une seule personne.  »

Un huis clos jamais tout à fait asphyxiant : tout autour de la maison, la grande forêt est là qui se dresse, imperturbable. Sensuel, le roman décrit ses ensorcellements, mais aussi comment, d’étendue mythologique et indisciplinée, les bois deviennent peu à peu, pour les deux soeurs en rupture de civilisation, un moyen de subsistance et de résistance ainsi qu’un espace de réinvention de soi – d’histoires et de pensées. Les fragiles promesses d’une vie radicale et nouvelle.  » L’avenir du monde est dans la beauté sauvage « , écrivait ailleurs le romancier Dan O’Brien, autre fer de lance d’un genre romanesque, le nature writing, auquel Dans la forêt vient livrer une nouvelle et puissante pièce à conviction.

Dans la forêt, par Jean Hegland, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josette Chicheportiche, éd. Gallmeister, 304 pages.

PAR YSALINE PARISIS

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