« Déchaînez-vous »!

DE JEAN SLOOVER

Morte, la Révolution? Oui, peut-être, si l’on entend par là un de ces épisodes héroïques – et souvent mythiques – où, s’élançant à l’assaut d’un symbole fort du pouvoir, la foule immense des gens de peu emporte avec fracas un vieux régime oppresseur. Oui, aussi, probablement, si ce terme désigne plus trivialement l’abolition de la propriété privée et ensuite la collectivisation – pour le meilleur, mais souvent pour le pire – des moyens de production. Mais la Révolution est aussi cette attente qui sommeille au coeur de l’homme: son espoir de voir la vie se faire meilleure pour lui et ses semblables. Et cette espérance-là est indéracinable. Les grandes manifestations de samedi dernier contre la guerre en Irak l’ont encore montré.

Quelle différence y a-t-il d’ailleurs entre réforme et révolution? La seconde ne surgit-elle pas d’elle-même lorsque la première se manifeste sous tant de formes différentes que leur convergence en vient un jour, sans crier gare, à dévier la flèche du temps? Or ces transformations fragmentaires qui font l’économie du « Grand soir » sont à la portée de tous. Ici et maintenant, aussi « petit » soit-il, chacun peut, sil le veut, déplacer des montagnes. Espérez un peu moins et agissez un peu plus disaient déjà les Grecs. Ce message, Bernard Hennebert, l’a reçu cinq sur cinq : avec son Association des Téléspectateurs Actifs (ATA), il a, des années durant, été le poil à gratter du paysage audiovisuel. Contribuant de manière décisive à la mise en oeuvre de projets comme les Niouzz – qui ont incontestablement rendu cet univers plus « humaniste » comme il dit (1).

Humanisme? Cette notion fourre-tout traduit ici un éloignement progressif des chaînes de ce qu’elles deviennent lorsque, focalisées sur leur rentabilité, elles regardent le public comme stupide et juge qu’il importe dès lors, pour appâter les annonceurs, de faire audience en rabaissant à tous prix le niveau des émissions. Une pente que – l’histoire de l’ATA, aujourd’hui disparue, en atteste – les pressions des usagers peuvent donc inverser. Et lorsque l’on connaît l’immense influence que la manière, trop souvent déformée, dont la tété rend compte du réel exerce sur notre perception du monde, on prend conscience que la mobilisation d’une poignée de francs-tireurs résolus peut, ici comme ailleurs, jouer un rôle capital dans le fonctionnement démocratique. Car on aurait tort de croire que l’audimat est un argument décisif.

Après une journée de labeur, des téléspectateurs préfèrent volontiers une émission de divertissement et apportent ainsi nombreux leur suffrage aux chaînes offrant ce genre de spectacle. Mais la logique financière étant ce qu’elle est, chaque télé se sent alors obligée de faire pareil. En prime time, il devient dès lors vite impossible de zapper sur autre chose. Insatisfaits, ceux qui aspirent à d’autres émissions désertent donc logiquement le petit écran. Et ne laissent que les inconditionnels du délassement aux instituts de sondage, lesquels de surcroît ne les interrogent jamais sur la manière dont ils apprécient le contenu de ce qui leur est proposé. Pour remédier à cette dérive, bien des réformes sont, certes, nécessaires: une association d’usagers comme l’ATA n’est pas une panacée. Mais cela n’enlève rien à la nécessité d’une structure capable, contre le vent du corporatisme et la marée des intérêts économiques, de faire écho à la voix critique des citoyens qui n’acceptent plus qu’un mariage princier occulte l’échec de l’OMC à Seattle. Alors?

(1) Mode d’emploi pour téléspectateurs actifs, Labor/Espace de libertés, 93 pages.

Il n’y a pas de fatalité au nivellement des émissions vers le bas: la télévision, ça vous regarde…

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