De sang froid

Avec Chanson douce, Leïla Slimani compose une tragédie domestique et sociologique, enfermée entre les quatre murs d’un appartement parisien. Puissant et dérangeant.

On ne pourra pas reprocher à Leïla Slimani, jeune romancière franco-marocaine d’à peine 35 ans, de faire dans le complaisant : après le portrait cru et violent d’une sex addict que ses besoins physiques rivaient à une forme de perdition (Dans le jardin de l’ogre, son premier roman paru en 2014), la voici qui revient en héritière de Truman Capote avec le très inconfortable Chanson douce. Le récit est la transposition, dans le Xe arrondissement parisien, d’un glaçant fait divers new-yorkais datant de 2012 : le meurtre de deux enfants en bas âge par leur nounou au-delà de tout soupçon.

Entre les murs

 » Le bébé est mort.  » Chanson douce s’ouvre avec l’arrivée de la police sur les lieux du drame – une scène d’exposition sans concession qui permet à Slimani de ne laisser aucun doute ni sur la conclusion de l’histoire (manière de ne pas prendre son lecteur en otage d’un suspense odieux), ni sur son projet romanesque : rembobiner le fil complexe et tortueux ayant conduit à l’irréparable. Relecture contemporaine du mythe de l’infanticide Médée, le huis clos trouve sa puissance dans la confrontation de ses deux personnages féminins principaux – Myriam, brillante avocate qui a dû mettre sa carrière entre parenthèses, le temps de devenir mère de Mila et Adam, et Louise  » nounou irréelle, qui a jailli d’un livre pour enfants  » qu’elle et son mari Paul engagent au terme d’un casting de baby-sitters pour lui permettre de retrouver le chemin des tribunaux. Les débuts sont idylliques. Entre mari et femme, parents et enfants, Louise se rend rapidement indispensable, Mary Poppins sans âge, aussi précieuse qu’écoeurante, qui arrange ( » Louise suscite et comble les fantasmes de famille idéale que Myriam a honte de nourrir « ) et encombre un peu à la fois – Louise, dont on met bientôt la photo dans le salon parce qu’on juge qu’elle fait désormais  » partie de la famille « , Louise qu’on emmène en vacances en Grèce mais dont on ignore l’infernale précarité économique et sentimentale une fois qu’elle quitte l’appartement, inquiétante petite silhouette en proie à une  » mélancolie délirante « , bile noire de plus en plus obsessive et envahissante…

L’enfer, c’est bien connu, est pavé de bonnes intentions, et le geste de la romancière est ici de faire pénétrer, dans des phrases claires, le flux de pensées parfois désordonné des protagonistes, ne laissant rien passer de ces traces infimes de la reproduction insidieuse des mécanismes de domination économique et de rapports de classe à l’échelle domestique : condescendance ordinaire, aveuglement social, obsession du politiquement correct, autocensure et culpabilité venus progressivement empoisonner une relation qui se voulait de confiance. Sociologique autant que psychologique, solidement construit, cristallisant une tension croissante autour de quelques motifs puissants (odeur un peu forte d’acétone d’un vernis rose passé, carcasse luisante d’un poulet), Chanson douce a la perversion feutrée et addictive d’un drame chabrolien (on pense à La Cérémonie) et la cruauté pure d’un conte de Perrault qui n’aurait pas été lénifié par les scénaristes de Disney. Habile, le livre se referme comme il a commencé, sur la figure de la policière qui jouera le rôle de Louise dans la traditionnelle reconstitution des faits devant servir l’enquête.  » Nina Dorval en a fait l’expérience : les reconstitutions agissent parfois comme un révélateur, comme ces cérémonies vaudoues où la transe fait jaillir une vérité dans la douleur, où le passé s’éclaire d’une lumière nouvelle.  » Nina Dorval, c’est un peu Leïla Slimani qui descend dans les abysses d’une âme en perdition. Pour en remonter un roman implacable et pénétrant.

PAR YSALINE PARISIS

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