De l’eau chaude pour faire du courant ?

La Wallonie recèle-t-elle dans les profondeurs de son sous-sol (5 000 mètres) une eau chaude susceptible de faire tourner des centrales électriques ? Les conditions semblent en tout cas favorables pour tenter une expérience qui a déjà démarré… en Flandre.

Dans un numéro précédent (Le Vif du 4 décembre 2009), nous avions consacré un article au site de Saint-Ghislain (Mons) où l’on exploite de l’eau chaude à 73 degrés, en provenance d’une nappe phréatique située à 2 400 mètres. Cette énergie gratuite alimente un réseau de chauffage qui couvre les besoins de deux hôpitaux, trois écoles, une gare, une salle de sport et 355 logements sociaux.

Parallèlement à cette exploitation désormais classique de chauffage, nos voisins français et allemands ont développé des systèmes qui permettent de produire de l’électricité au départ de l’eau chaude. Alors qu’un réseau de chauffage urbain doit forcément rester près de sa  » source « , l’électricité présente l’énorme avantage de pouvoir être injectée dans le réseau pour être utilisée n’importe où.

Mais pour produire de l’électricité, il faut une eau beaucoup plus chaude (de l’ordre de 150 degrés) que l’on ne trouve qu’à de très grandes profondeurs puisque la température du sol augmente en moyenne de 33 degrés tous les 1 000 mètres.

Dans le bassin montois

En Belgique, l’Association pour la géothermie profonde (Ageop) s’est donné pour but de convaincre les autorités publiques et les investisseurs potentiels de l’intérêt présenté par cette énergie propre. Pour ce faire, elle cite volontiers l’exemple de la France et de l’Allemagne qui ont uni leurs efforts pour financer un projet de démonstration à Soultz-sous-Forêt (en Alsace), un site devenu une référence mondiale. Là, le procédé est un peu différent, en ce sens qu’on injecte – depuis la surface – de l’eau dans une roche sèche située à plus de 5 000 mètres. En circulant dans cette roche, l’eau se réchauffe pour remonter à la surface à près de 200 degrés ! La suite est classique : sa chaleur permet de vaporiser un fluide ou un gaz qui alimente lui-même une turbine et produit de l’électricité.

Les résultats obtenus en France sont tels que les Allemands ont lancé un vaste programme de construction et 5 centrales sont d’ores et déjà opérationnelles. Une vingtaine d’autres sont en chantier… Est-ce suffisant pour convaincre en Belgique ? Certes, non, et l’Ageop propose donc de développer un site pilote dans les environs de Mons. Pour ce faire, l’association travaille avec l’Idea (l’agence de développement régional qui gère les installations de Saint-Ghislain), le service de Géologie fondamentale et appliquée de la Faculté polytechnique de l’université de Mons (Gefa) et la toute jeune société Earthsolution (Braine-l’Alleud).

Chef du Gefa, le Pr Yves Quinif connaît bien le sous-sol hennuyer et ses potentialités.  » L’Idea exploite actuellement à 2 400 mètres une formation de roche datée du dinantien, qui est essentiellement constituée de calcaire et d’anhydrite. La température de l’eau qu’elle renferme est de 70 degrés, ce qui permet de faire du chauffage, mais pas de l’électricité. Par contre, en dessous de cette roche, autour de 5 000 mètres et plus, se trouve une autre formation datée cette fois du givétien. Les données scientifiques en notre possession permettent de penser qu’il s’agit également d’une roche calcaire pouvant contenir une eau entre 150 et 180 degrés selon les profondeurs, soit une température tout à fait intéressante pour faire de l’électricité. « 

En attente d’une aide publique

Fondateur d’Earthsolution, environnementaliste et ancien d’Inter-Environnement Wallonie, Roland de Schaetzen détaille les étapes du projet :  » La première consiste à réaliser une étude sismique à grande profondeur (5 000 mètres) pour déterminer avec précision où forer exactement. Cela représente un budget d’environ 1 million d’euros qui permet déjà de réduire significativement le risque exploratoire. Vient alors le premier forage à 5 000 mètres qui doit permettre de savoir si la couche géologique visée contient bien un aquifère dont l’eau est à une température suffisante (entre 120 et 150 degrés) et en quantité suffisante. Il faut compter 10 millions de plus mais, à ce stade des opérations, on estime que le risque est alors réduit de plus de 50 %. Si les conditions pour envisager une exploitation sont bien réunies, un second forage est alors entrepris afin de vérifier la stabilité du débit et caractériser définitivement le potentiel du réservoir géothermique. Ce second forage, techniquement plus compliqué, représente un nouvel investissement de l’ordre de 13 millions. Mais il permet ensuite de tester le système de réinjection en conditions réelles et de déterminer avec certitude la puissance de l’installation de production d’électricité. Enfin, la dernière étape concerne les installations de surface (turbine, alternateur, etc.) qui produiront l’électricité. « 

In fine, l’ensemble du projet représente un investissement d’environ 35 millions d’euros, mais s’il devait être arrêté avant terme, il y aurait moyen de récupérer le ou les puits pour alimenter un réseau de chaleur semblable à celui de Saint-Ghislain.

Selon les promoteurs du dossier, la participation des pouvoirs publics est indispensable dans les premières phases, mais, une fois ce cap franchi, les acteurs privés prendront le relais, comme c’est déjà le cas en Allemagne.

 » Il nous semble important que la Wallonie s’investisse aussi dans cette nouvelle source d’énergie renouvelable pour aider ses industriels – dont les constructions métalliques, les foreurs, etc. – à se positionner comme acteurs de premier plan dans le domaine. Ceci sans compter la contribution de la géothermie à notre indépendance énergétique. Nous attendons aussi de la Région wallonne qu’elle crée un cadre juridique et incitatif spécifique pour la géothermie profonde, notamment par l’octroi d’un nombre suffisant de certificats verts. « 

C’est d’autant plus important que la Flandre a déjà sauté dans le train : le Vito – Vlaamse instelling voor technologisch onderzoek – s’est, en effet, attelé à développer un projet en Campine où il a pris une longueur d’avance en réalisant les études sismiques préalables au premier forage. D’un budget total estimé à 37 millions d’euros, ce projet serait déjà assuré d’une première tranche de 10 millions.

Selon nos confrères du Tijd, le Vito estime à 300 les centrales géothermiques qui pourraient être mises en place dans les provinces de Limbourg et d’Anvers. A raison d’une moyenne de 5 MW par unité, cela représenterait donc, à terme, une puissance de 1 500 MW. Lorsque l’on sait qu’une centrale géothermique peut fonctionner jusqu’à 90 % du temps utile, le reste étant consacré à la maintenance, on comprend tout l’intérêt du projet. Mais il ne s’agit encore que de théorie…

FRANCIS GROFF

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