Dans l’ombre du trône

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Les reines des Belges ont longtemps été présentées comme des reines infirmières, proches des déshérités, du peuple et de leurs enfants.  » Ces légendes ne résistent pas à l’analyse « , estiment les auteurs de Vrouwen naast de troon.

Une reine élevée parmi les fascistes.  »  » L’encombrant père de Paola.  »  » Le beau-père d’Albert II sénateur sous Mussolini « … La polémique sur le passé des parents de la reine actuelle a fait pas mal de bruit médiatique ces derniers jours. A tel point que l’opinion publique flamande et francophone ne retiendra sans doute du livre Vrouwen naast de troon, portraits inédits des six reines des Belges, qu’un passage controversé, au grand dam des auteurs de l’ouvrage. Deux paragraphes tout au plus sont consacrés aux parents de Paola, décrits comme des sympathisants du régime mussolinien. Le prince Fulco Ruffo di Calabria, père de la reine, présenté sur le site du Palais (monarchie.be) comme un  » aviateur héros de la Première Guerre mondiale « , était aussi, révèle la journaliste Misjoe Verleyen, coauteur du livre, sénateur sous Mussolini, de 1934 à 1944. La mère de Paola, Luiza Gazelli di Rossana, aurait eu les mêmes sympathies politiques : elle entretenait des liens d’amitié avec la femme de Guglielmo Marconi, fasciste notoire et ami du Duce.  » Rien de surprenant à cela, tempère Misjoe Verleyen : une grande partie de la noblesse européenne était séduite par un ordre nouveau de type mussolinien. Je ne dévoile d’ailleurs pas de grands secrets dans le livre. Les informations sur le père de Paola figurent sur le site du Sénat italien.  »

Elisabeth, le  » gros morceau « 

En 1999, le jeune journaliste Mario Danneels avait écrit une biographie de la reine Paola dans laquelle il révélait, en une ligne, l’existence de la fille illégitime d’Albert II, Delphine Boël.  » Dix ans après ce livre d’une seule ligne, le nôtre risque d’être celui de deux alinéas, déplore Misjoe Verleyen. Vrouwen naast de troon est pourtant le résultat de deux ans de travail, au cours desquels nous avons, à nous trois, historiens de formation, décortiqué toute la documentation disponible. Notre intention ? Mettre en lumière la fonction et l’influence des reines de Belgique. Beaucoup d’études ont été consacrées aux rois et à leur pouvoir. Sur les reines n’existent que des biographies romancées. Nous avons replacé les six reines belges dans le contexte historique, politique et social du pays. Elisabeth de Bavière, l’épouse d’Albert Ier, qui a joué un rôle politique, humanitaire et culturel non négligeable, est évidemment le plus gros « morceau » des six.  »

Dépourvue de rôle public officiel par la Constitution, la reine assiste le roi dans l’exercice de ses fonctions de chef de l’Etat : nombreuses visites à des institutions, contacts avec la population, cérémonies en Belgique et à l’étranger, visites d’Etat, audiences de représentants de la société… Elle joue son rôle de maîtresse de maison et, par l’intermédiaire des îuvres de la reine, aide des personnes en détresse. La Belgique a eu six reines, au profil fort différent. Louise-Marie d’Orléans, première reine des Belges, et Marie-Henriette de Habsbourg-Lorraine, femme de Léopold II, ont peu marqué l’histoire.  » Elles ont vécu dans l’ombre de leur mari, reconnaît Misjoe Verleyen. Louise-Marie, la Française, était follement amoureuse de son époux Léopold Ier. Morte encore jeune, elle n’a eu aucune influence politique. C’était d’ailleurs impensable à l’époque. Mais elle a réussi à marier brillamment ses frères, s£urs et enfants dans des familles régnantes ou de la plus haute noblesse. « 

La légende de la reine-infirmière

Marie-Henriette, elle, a fait un mariage de raison avec l’austère duc de Brabant, futur Léopold II. Le couple, mal assorti, n’a pas duré. L’héritier au trône, devenu cynique et méprisant, se livrait sans pudeur à l’adultère. La reine quittera finalement la cour de Bruxelles pour résider à Spa, laissant le rôle de première dame à Clémentine, sa fille cadette.  » Le roi appelait sa femme « la grosse » et celle-ci se plaignait d’avoir épousé un tuberculeux, car Léopold était souvent enrhumé, raconte Misjoe Verleyen. Des gravures suggèrent que Marie-Henriette passait son temps à soigner les malades. Pas le moindre document historique ne corrobore cette légende dorée. Une tradition bien établie, mais peu fondée, présente les reines des Belges comme des anges descendus au chevet des malades et des blessés. « 

Surnommée elle-même la  » reine infirmière « , équivalent du  » roi-chevalier « , la reine Elisabeth a, certes, apporté régulièrement son soutien aux soldats et blessés pendant la Grande Guerre. Mais elle n’a pas, contrairement à ce que prétend la littérature hagiographique de l’époque, travaillé tous les jours comme infirmière à l’hôpital L’Océan de La Panne.  » De même, on a fait de la reine un modèle de charité, aux grandes préoccupations sociales. En fait, Elisabeth, amie des écrivains et des artistes, ne comprenait rien au peuple. Lors de la mobilisation des troupes en 1940, elle a organisé pour eux des concerts de musique classique ! Henri De Man, théoricien du néo-socialisme et partisan d’un pouvoir autoritaire, était son confident. Mais les idées politiques de la reine étaient inconsistantes En revanche, elle avait du caractère et une réelle influence sur son mari : c’est elle qui va pousser Albert, très timide, à monter sur le trône. Elle aussi qui va le persuader, après l’invasion allemande de 1914, de poursuivre le combat contre l’Allemagne, alors qu’il envisageait la capitulation.  »

L’image de la reine-maman

Avec Astrid, le royaume plonge dans le conte de fées. Mais la princesse suédoise est la reine d’un seul été.  » Son mariage avec le prince Léopold a été arrangé par Elisabeth et par le cardinal Mercier, ami d’un évêque protestant suédois, note la coauteure de Vrouwen naast de troon. Déchirons une autre image d’Epinal : la reine-maman, accaparée par les soins et l’éducation donnés à ses enfants. Elisabeth et Astrid mais aussi Paola ont surtout été de grandes voyageuses. La plupart du temps, les gouvernantes étaient là pour s’occuper des gosses. Astrid est la lady Diana de son temps. Albert Ier a écrit qu’il était impossible d’avoir une conversation sérieuse avec son fils et elle. La formation intellectuelle de la jeune femme était sommaire. Elle était, en outre, assez dépensière. Son influence politique est nulle, en dehors d’un rôle post-mortem dans la question royale : l’opinion reprochera à son mari d’avoir trahi son souvenir en se remariant avec Lilian Baels.  »

Pas de confidences à Fabiola

Et Fabiola ?  » J’ai interrogé plusieurs personnes placées à son service, répond Misjoe Verleyen. Toutes me l’ont décrite comme plutôt sympa, aimable, soucieuse de la santé de tous. Comme Baudouin, il lui arrivait de se fâcher, mais ses colères retombent très vite, alors que son mari était plus rancunier. Elle est, avec Elisabeth, la reine des Belges qui s’est le mieux adaptée à son pays d’adoption. Elle n’a pourtant eu aucune influence politique. Pour Baudouin, l’idée même de confier ses soucis de chef d’Etat à sa femme est inconcevable, comme il l’a dit un jour à son chef de cabinet. L’ancien Premier ministre Wilfried Martens, lui, a laissé entendre que Fabiola n’avait certainement pas poussé Baudouin à refuser de signer la loi dépénalisant partiellement l’avortement, bien au contraire. « 

Paola, elle, a la réputation d’être parfois autoritaire, capricieuse, voire dédaigneuse.  » On dit qu’elle s’ennuie, glisse Misjoe Verleyen. Ses activités sont peu connues du public et, si elle reste belle et élégante, elle n’a pas la popularité d’autres figures de la monarchie. Cette reine reste pour moi une énigme ! « 

Vrouwen naast de troon (Femmes près du trône),par Lieve Beullens, Mark Van Den Wijngaert et Misjoe Verleyen, éd. Houtekiet, 416 p.

Olivier Rogeau

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