Dans la tête de Kim Jong-un

Arrivé au pouvoir il y a douze mois, le jeune héritier du régime de Pyongyang multiplie les provocations et les menaces. Un chantage risqué mais conforme à la vieille stratégie des Kim : monnayer la survie politique de la dynastie avec ses ennemis comme avec ses parrains chinois.

La  » Haute-Volta avec des missiles « . Le surnom ravageur donné à l’Union soviétique moribonde, dans les années 1980, s’applique à merveille à la Corée du Nord. En pleine Asie orientale, région à la prospérité florissante, les 24 millions de Nord-Coréens ont un niveau de vie inférieur à celui des Sénégalais… mais leurs dirigeants ont développé un programme nucléaire dont certains morceaux auraient déjà été vendus aux plus offrants. Le régime de Pyongyang est pathétique et prête parfois à sourire. Mais le reste du monde gagnerait à le prendre au sérieux.

Kim Jong-un, âgé de 30 ans tout juste, a été placé à la tête de la dictature familiale au pouvoir il y a douze mois. Comme son papa, Kim Jong-il, mort en décembre 2011, il manifeste un goût certain pour les cérémonies grandioses, inspirées de l’Allemagne nazie, et les discours nationalistes et xénophobes, au fil desquels il prédit à ses ennemis une apocalypse imminente. A force d’excès, ses déclarations martiales déclenchent des rires nerveux à l’étranger, où le régime est souvent décrit comme irrationnel et imprévisible. Rien n’est plus faux. Avec une habileté machiavélique, la Corée du Nord attire sur elle les feux de la rampe et se place au coeur des enjeux stratégiques en Asie. La clique de Pyongyang exaspère, mais ses membres parviennent, depuis des décennies, à arracher l’essentiel : les moyens de leur survie politique. Et de leur survie tout court.

A Séoul, le nouveau tube de Psy occupe les jeunes

De cette partie de poker menteur, les derniers épisodes n’ont pas déçu. Ces jours-ci, environ 300 journalistes du monde entier se trouvent à Séoul, capitale de la Corée du Sud, la voisine prospère et démocratique. Leur mission : décrire la tension croissante sur la péninsule et le risque de conflit armé. Aux Etats-Unis, en particulier, les chaînes d’information continue interrompent leurs émissions régulières et multiplient les  » alertes  » pour suivre, minute par minute, les derniers rebondissements.

L’inquiétude paraît légitime : voilà des mois que Pyongyang multiplie les menaces. En décembre 2012, la Corée du Nord déclenche un tir de missile. Le 12 février dernier, elle mène le troisième essai nucléaire de son histoire, s’attirant de nouvelles sanctions internationales. Le 21 mars, le régime parle de frapper les bases américaines au Japon et sur l’île de Guam, dans l’océan Pacifique. Le 30, les Nord-Coréens annoncent l' » état de guerre  » avec la Corée du Sud. Le 5 avril, Pyongyang installe un missile, sur sa côte orientale. Et puis ?

Pas grand-chose, en vérité. A moins de 40 kilomètres de la frontière avec la Corée du Nord, dans les rues de Séoul, balayées par un vent glacial, les envoyés spéciaux de la presse internationale déchantent rapidement. Les jeunes branchés de la capitale accordent moins d’importance aux menaces du Nord qu’au nouveau tube de Psy, chanteur local dont le précédent opus, Gangnam Style, a été regardé sur Internet plus de 1,5 milliard de fois. Sérénité largement partagée. Le 9 mars, déjà, deux jours après que Pyongyang a évoqué une  » guerre thermonucléaire  » et menacé Washington d’une frappe nucléaire préventive, l’état-major sud-coréen avait maintenu son tournoi de golf.

Comment expliquer ce calme apparent ? En fait, les habitants de Séoul ont souvent entendu leur turbulent voisin menacer de transformer leur ville en  » mer de feu « . Ils ont cessé de croire à un éventuel conflit armé et ils ont raison, souligne un officiel sud-coréen :  » Les dirigeants de Pyongyang n’en auraient pas les moyens. Ils disposent de centaines de chars, certes, mais ils n’ont pas assez d’essence pour les faire avancer.  » Les rodomontades du Nord ne sont pas prises au sérieux, en somme, d’autant qu’elles ont un caractère saisonnier et coïncident, année après année, avec les manoeuvres militaires conjointes qui réunissent, au large de la péninsule, les forces navales des Etats-Unis et celles de la Corée du Sud.

La crise actuelle, pourtant, intrigue les spécialistes. A cause de sa longueur inhabituelle, d’abord : cela fait plus de deux mois que Kim Jong-un a adopté la rhétorique guerrière. A cause de son intensité, aussi, car Pyongyang recourt désormais à l’invective. Le Premier ministre sud-coréen, Chung Hong-won, a été qualifié de  » chiendent à arracher sans faiblir « . Que se passe-t-il ?

Pour comprendre, il faut tenter de se mettre dans la tête de Kim Jong-un. Amateur de pizzas, de basket-ball et de belles voitures, le jeune leader a goûté aux délices de la vie occidentale, au Japon et en Suisse. Héritier, à moins de 30 ans, d’une dictature dynastique, il peut espérer conserver le pouvoir pendant plusieurs décennies… à condition de bien jouer les quelques cartes qu’il a en main.

Un  » virage radical  »

Dans l’immédiat, cela implique de poursuivre la politique de son père, Kim Jong-il, qui avait transformé le régime en dictature militaire et eu recours au bluff : en faisant mine de monnayer l’arrêt de son programme nucléaire, Pyongyang a obtenu de la nourriture, du pétrole et des devises, d’abord auprès de la communauté internationale, puis, après les essais nucléaires de 2006 et de 2009, auprès de la Chine. Celle-ci n’a jamais cessé, depuis la guerre de Corée (1950-1953), de soutenir les leaders de Pyongyang. Car l’existence de la Corée du Nord offre à la Chine un  » Etat tampon  » entre son territoire et celui de la Corée du Sud, alliée des Etats-Unis, où restent stationnés près de 30 000 soldats américains.

Pour autant, les dirigeants de Pékin ne cachent plus leur exaspération face aux provocations de Pyongyang. Et ils sont inquiets, comme Washington, des risques de prolifération nucléaire, notamment en direction de l’Iran. D’où l’engagement des Chinois, le 13 avril, lors de la visite du secrétaire d’Etat américain, John Kerry, à travailler avec les Etats-Unis pour  » réduire les tensions  » sur la péninsule. A terme, nul doute que la Chine serait heureuse de voir tomber la dynastie des Kim. Mais, vu de Pékin, cette perspective présente de nombreux risques. Malgré son soutien infaillible, en effet, la Chine ne pèse guère dans les arcanes du pouvoir de Pyongyang. Résultat : la chute éventuelle du régime nord-coréen risque fort d’aboutir au cauchemar tant redouté par Pékin – la réunification de la péninsule, sous les auspices de Séoul et, indirectement, de Washington.

Kim Jong-un peut compter, dans l’immédiat, sur l’appui de son puissant voisin. A l’image de son père et de son grand-père, il tentera sans doute de multiplier le nombre des bailleurs de fonds, afin d’échapper à la tutelle exclusive de Pékin. A plus long terme, en revanche, pour que son règne ait des chances de durer, il sera contraint d’amorcer des réformes et d’ouvrir son économie aux investisseurs, chinois en particulier. Il le sait. C’est la seule explication de son annonce, le 1er janvier dernier, d’un  » virage radical  » destiné, selon ses propres termes, à  » améliorer le niveau de vie de la population « . Mais la voie sera étroite. Depuis la famine du milieu des années 1990, qui aurait coûté la vie à 2 millions de personnes, soit 1 habitant sur 10, les Nord-Coréens ont cessé de croire qu’ils vivent dans un paradis terrestre. Grâce à des DVD de contrebande et à des postes de radio entrés clandestinement dans le pays, ils sont de mieux en mieux informés sur le retard pris par leur pays.

Le père des premières réformes en Chine, Deng Xiaoping, l’avait prédit :  » Nous devons ouvrir la fenêtre mais nous risquons de laisser entrer des moustiques.  » En Corée du Nord, l’un des pays les plus fermés de la planète, le courant d’air risque d’être fatal.

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À SÉOUL, MARC EPSTEIN

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