D’amour et de vent

Ni boire ni manger pendant trois semaines? En voilà qui ne manquent pas d’air! Inspirés par Jasmuheen, une Australienne qui prétend n’avoir rien avalé depuis dix ans, les « respirianistes » prônent la paix dans le monde… et la diète divine

Les derniers instants de sa vie, des envies alimentaires l’ont sans doute obsédée. « Chaque matin, écrit-elle dans son journal intime, je rêve d’une tasse d’Earl Grey. Hier, je me suis surprise à saliver au souvenir de la soupe tomate-coriandre. Aujourd’hui, c’est un gâteau Forêt-Noire, des crêpes avec du sirop d’érable et du chocolat chaud aux marshmallow… » Le carnet de Lani Morris, 53 ans, commence dans l’excitation du premier jour de jeûne, alors que pointe la sensation frémissante d' » entamer enfin le processus de nettoyage ». Il s’achève huit jours plus tard, quand surgissent les signes d’une fin imminente. La femme a cessé de parler. Elle s’est mise à uriner au lit, à perdre la motricité du flanc droit, puis à vomir. Quand le couple qui supervisait son « régime » a sonné l’alarme, il n’y avait plus d’espoir. Lani Morris est morte à l’hôpital de Brisbane (Australie), le 1er juillet 1998, des effets cumulés d’une attaque cardiaque, d’une pneumonie, d’une insuffisance rénale et d’une sévère déshydratation.

Elle était la deuxième victime de la « cure des vingt et un jours ». Avant elle, en mars 1997, Timo Degen, un Munichois de 31 ans, avait lui aussi testé cette formule censée « libérer l’humanité de la corvée bouffe », qu’il avait découverte sur Internet: une semaine sans nourriture ni boisson; et la quinzaine suivante, arrosée seulement de quelques gorgées de jus d’orange. Au dix-neuvième jour, Degen avait sombré dans le coma, pour ne plus jamais se relever… Puis ce fut le tour d’une autre Australienne. Le 16 septembre 1999, le cadavre à moitié nu de Verity Linn, une campeuse de 49 ans, est retrouvé par un pêcheur dans la lande écossaise, au pied d’une tente plantée près d’un lac, dans le Sutherland. La touriste est décédée d’hypothermie et de déshydratation. Dans ses bagages, son journal de bord raconte les épreuves endurées depuis le début du régime drastique, entrepris le 4 septembre « pour se purifier le corps en vue du Millénaire ». Il s’arrête le 11… Mais, surtout, les enquêteurs saisissent un livre. Il s’intitule Living on Light (« Vivre de lumière »). Son auteur? Ellen Greves, gourou new age connue sous le nom de Jasmuheen, chef de file des Breatharians (Respirianistes) dont les textes, diffusés sur le Net, « démontrent » qu’un haut niveau de spiritualité attend ceux qui prendront part à un programme alimentairebasé uniquement sur l’air qu’on respire.

Fille cadette d’immigrants norvégiens installés en Australie, Jasmuheen, 47 ans, a fait fortune grâce aux écrits et aux séminaires qu’elle vend sur son site Web. Aujourd’hui encore, elle prône l’idée que notre corps est une sorte de bio-ordinateur à qui nous pouvons commander de digérer les forces vitales de l’Univers. La preuve? Elle a pris son dernier repas en… 1993, à l’exception, çà et là, d’une tisane, d’un jus de fruits, d’un biscuit – et d’un carré de chocolat, lorsqu’elle cède, dit-elle, à un « orgasme gustatif ». Dans son pays d’adoption, les médias qui traquent ses faits et gestes ont pourtant révélé que sa grosse villa de Brisbane débordait de victuailles, et que la voyageuse (attendue, ces prochains mois, à Paris, Riccione, Zurich, Baden-Baden et Saint-Pétersbourg) ne refusait jamais les plateaux-repas (végétariens, quand même) à bord des avions. Mieux: sa popularité auprès de 5 000 adeptes dans le monde a visiblement survécu, il y a trois ans, au fiasco d’une émission télévisée la mettant au défi de survivre quelques jours sans nourriture, et sous contrôle médical filmé. Cloîtrée dans un studio, Jasmuheen, quarante-huit heures après le début de l’expérience, montrait une basse pression sanguine, des signes évidents de stress et de déshydratation. Puisqu’elle blâmait non pas la privation de liquide, mais la route en contrebas dont la pollution l’empêchait d' »extraire les bons nutriments de l’air », elle fut déménagée à la campagne. Après quatre jours de jeûne, son élocution ralentie et ses pupilles dilatées incitèrent les producteurs de 60 Minutesà arrêter les frais…

Qu’importe. Un autre respirianiste célèbre, le Californien Wiley Brook – il s’arroge la paternité du concept en Occident -, a longtemps attiré une foule d’élèves à ses cours payants. Jusqu’à ce que des disciples le dénichent en train de s’empiffrer de hamburgers. A présent, l’homme entretient un site Web « respirien » où, ayant découvert que les « cheeses » et autres « big bacons » neutralisent les effets nocifs des lignes électriques, il persiste et signe sur des pages et des pages: « L’air frais et propre est le Réservoir Cosmique de toutes choses, incluant la substance qui construit et soutient le corps humain »… Mais sa grande idée, c’est l’Amour. En bref, jadis, nous vivions essentiellement de cette énergie. Or, comme les guerres successives ont sérieusement perturbé les fréquences de l’amour, nous avons dû puiser notre énergie ailleurs. Où? Dans les êtres vivants, qui seraient tout adoration, et que nous nous sommes mis à dévorer comme des ogres. Las, le plan se révèle assez nul pour recharger nos batteries affectives. « Plus les gens mangent, constate amèrement Wiley Brook, moins ils semblent disposer d’énergie »…

Cette philosophie facile n’est pas tombée dans l’oreille d’une sourde. Contrariée par les décès d’adeptes qu’on lui a mis sur la conscience, et obligée d’affronter, en Ecosse notamment, une opposition croissante (censée tenir une conférence à l’université d’Edimbourg, elle fut surtout accueillie, en avril 2000, par des manifestants l’accusant de « provoquer des désordres alimentaires auprès de jeunes gens vulnérables »), Jasmuheen a quelque peu édulcoré son discours. Certes, la référence à la « lumière liquide », cette « source créatrice, alternative de nourriture », est encore présente. Mais la voilà plus prudente: elle fixe son régime à 300 calories par jour (un crime aux yeux des diététiciens, qui recommandent l’apport quotidien de quelque 2 000 calories par adulte!) et elle met en garde les amateurs: la pratique maîtrisée de la diète divine prend des années. Surtout, elle change de registre: si l’on voulait bien la suivre à la lettre, le monde ne connaîtrait plus la faim. Il vivrait dans l’harmonie. Et ses paroles portent, aussi loin que l’autre bout de la planète…

En ce soir de janvier, à Woluwe-Saint-Pierre, dans une salle louée attenante à Notre-Dame du Chant d’oiseau (où fut jadis reçu le pape Jean-Paul II), les « maîtres ascensionnés demandent la disposition de chacun à oeuvrer »… Flanquée d’une petite médium nommée Janine, dont les claquements de doigts répétés signalent l’intention des « guides » de « délivrer des messages », Erika Witthun préside l’assemblée. Longue femme émaciée, elle est, pour la Belgique, l’ambassadrice « MAPS », entendez l’interprète du « Mouvement pour une société éveillée positive », le nouveau programme de Jasmuheen lancé en Thaïlande en novembre dernier. Pas chinois, en vérité: pour devenir ambassadeur « MAPS » (certains le sont déjà sans le savoir!), il suffirait de « prendre une résolution intérieure, d’honorer toute forme de vie,d’être détendu, joyeux, en bonne santé et d’avoir des relations stimulantes avec sa famille et ses collègues « . Avec un accent allemand prononcé, Erika Witthun indique à chacun les premières étapes: « Allez tous rasséréner 5 ou 6 personnes autour de vous, et assurez-vous qu’elles font pareil. Vous pouvez aussi sourire aux gens au supermarché. Il y a tant de choses à faire gratuitement! » Peut-être la simplicité des commandements sied-elle à ceux qui l’écoutent. Une trentaine de francophones et de Flamands, auxquels se sont joints, pour plusieurs heures d’échanges affables et de méditations, un Sud-Américain, une Africaine, une Italienne et une Anglaise. Une majorité de femmes. Beaucoup de visages angoissés, torturés, patraques. Quand une participante prend la parole, trop émue, elle s’arrête soudain, au bord des larmes. Tous, ici, ont besoin de sérénité et de calme, perdus dans des tourmentes non dites, mais apparemment terribles. Et, en dépit de leurs propos souvent vides de sens, les uns aident les autres à supporter l’existence. « Moi, ça fait six mois que je vis de lumière divine, lance Erika. Je n’ai jamais faim! Même mes proches ne comprennent pascela: ils veulent m’envoyer à l’hôpital pour qu’on m’y nourrisse de force… » C’est vrai qu’elle n’est pas bien dodue, Erika…

L’allusion médicale a suscité le témoignage d’une bénévole à l’hôpital universitaire des Enfants (Bruxelles). Dans le service des petits cardiaques, il y aurait des bébés « au regard extraordinaire, qui sourient tout le temps, n’ont nul besoin d’aliments et continuent pourtant à grandir ». « Pas de doute!, s’exclame sa voisine.Ce sont des enfants indigo! » En clair: des êtres d’amour inconditionnel, solaires, destinés à interpeller l’entourage via leurs souffrances… « Ces enfants font vraisemblablement un travail de transmutation, avance Erika. Et dire que leurs parents ne captent rien! » Mais l’heure tourne, et les ventres gargouillent. Il est temps, pour la maîtresse de cérémonie, d’introduire l’essentiel: la retraite qu’organisera Jasmuheen en mai prochain, dans l’ancien monastère franciscain de Vaelbeek, près de Louvain (coût: 400 euros pour 6 jours, logement non compris). Au menu: « Vu la situation entre les Etats-Unis et l’Irak », un branchement permanent sur la « fréquence de la Madone », qui donne, paraît-il, « le pouvoir et la sagesse d’unifier und ( sic!) de changer harmonieusement le cours de l’histoire ».Y fera-t-on avancer la paix mondiale? Mystère. Une chose est sûre: on restera sans doute sur sa faim…

Valérie Colin

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