Da Voynich Code

S’agit-il du délire d’un fou, d’une expérience primitive d’écriture automatique, d’un génial canular d’époque ou d’un traité scientifique authentique ? Depuis des siècles, le manuscrit Voynich résiste à l’analyse de tous les spécialistes

(1) Le Code Voynich. Le Manuscrit le plus mystérieux du monde, J.-C. Gawsewitch Editeur, 239 pages.

(2) Disponibles en ligne sur www.library.yale.edu/beinecke/ brblhome.html

C’est le livre le plus fou qui puisse exister, le modèle du texte incompréhensible, l’archétype impénétrable, l’ ultima cosa rara. Imaginez un manuscrit de taille moyenne (22,5 cm sur 16) qui dut jadis contenir au moins 116 folios (douze manquent à l’appel à présent), couverts d’une élégante  » écriture  » reconnaissable comme telle et illustrés de plantes fabuleuses, de signes du zodiaque et de petites femmes coincées dans des tuyaux… Un traité d’astrologie ? D’alchimie ? Un almanach ? Un herbier ? Nul ne le sait : l’ouvrage a été rédigé voici quelques siècles, par un inconnu, et dans une langue qui ne l’est pas moins. Depuis des décennies, en dépit d’ordinateurs puissants, d’algorithmes mathématiques et de connaissances poussées en langages exotiques, des cryptographes civils et militaires, des linguistes, des historiens, des botanistes, des paléographes, des astronomes s’y sont cassé les dents. Ce parchemin énigmatique s’appelle le  » code (ou le codex) Voynich « , du nom du pharmacien bouquiniste polonais qui le dénicha en Italie, au début du xxe siècle, dans un couvent de pères jésuites. Conservé aujourd’hui à la bibliothèque Beinecke des livres rares de l’université Yale (Etats-Unis), il vient d’être publié pour la première fois, intégralement, en fac-similé, par Jean-Claude Gawsewitch, un ancien de Flammarion connu pour ses  » coups  » éditoriaux (1). Jamais, sans doute, un éditeur n’avait eu le culot de sortir un bouquin aussi totalement illisible. Illisible, mais d’une beauté envoûtante…

Car l’objet, à première vue, ne paie pas de mine. Reliée par de simples cordons de cuir fatigués par les ans, sa couverture en vélin ne comporte ni titre, ni date, ni nom d’auteur. Par endroits, ses feuillets sont troués, déchirés ou moisis. Comparé aux autres trésors richement enluminés que s’apprêtent alors à vendre, en 1912, les religieux de Frascati, près de Rome (pour rénover la toiture de leur pensionnat),  » il ressemble à un vilain petit canard « , rapporte Wilfrid Voynich, des années plus tard. Mais son contenu laisse l’acquéreur ébahi. Outre du texte où apparaissent des chiffres arabes (2, 4, 8, 9), des lettres de l’alphabet latin (a, o, c, n, m) et d’autres symboles familiers aux médiévistes, pratiquement toutes ses pages comprennent des illustrations au style naïf, peintes en bleu, rouge, vert, orange et marron. Or les dessins des quelque 400 plantes qui emplissent la moitié du manuscrit ne s’apparentent à rien de connu. Si l’amateur y devine des ressemblances avec des fleurs et des arbustes courants, un détail extravagant vient vite ruiner ses suppositions : les racines, essentiellement (velues, piquées de clous, dotées de pieds de monstres griffus), trahissent l’imagination débridée de l’artiste.  » On dirait qu’un jardinier malicieux a expérimenté avec succès d’abracadabrantes greffes ou des mutations génétiques avant l’heure « , note Pierre Barthélémy, journaliste scientifique au Monde et auteur de la préface du fac-similé.

Une section cosmologique suit immédiatement cet univers végétal psychédélique. Des norias de soleils, de lunes et des constellations précèdent des emblèmes zodiacaux encerclés par des nymphes émergeant de baquets, et tenant chacune à la main une étoile. Autour du Sagittaire, pas moins de 30 petites bonnes femmes font ainsi la ronde. Le mystère, surtout, s’épaissit complètement dans les pages qui suivent : baptisé  » biologique  » (faute de mieux) par les chercheurs, un chapitre montre d’incongrus bassins remplis de liquides où mijotent à nouveau des ribambelles de dames nues, aux hanches larges et au ventre rebondi. Ces baigneuses potelées au visage inexpressif ont parfois la fantaisie de s’accrocher aux conduites d’une tuyauterie bizarre, qui évoque autant l’usine qu’un réseau d’organes ou de vaisseaux sanguins. Après ces étranges tubulures et tentacules, les plantes font leur réapparition, mais décortiquées, cette fois, et accompagnées de petits pots qui suggèrent un usage pharmaceutique. Puis plus aucune image. Rien que du texte, désormais, sans ponctuation, tracé d’une main sûre à l’encre brune et à la plume d’oie. Sur le dernier folio, enfin, trois lignes livrent peut-être la clé du code, ou une tentative de déchiffrement faite autrefois par un lointain possesseur du document…

D’emblée, Voynich pense que le manuscrit est l’£uvre de Roger Bacon, grande figure scientifique du xiiie siècle. Toute sa vie, il n’aura de cesse de prouver cette hypothèse. D’abord, parce que vendre un incunable codé du célèbre franciscain anglais s’avère plus rentable que de négocier un ouvrage anonyme. Mais aussi à cause d’une lettre insérée dans le parchemin : datée de 1666, elle est signée par le recteur de l’université de Prague, qui invite un contemporain féru de cryptographie, le jésuite Athanasius Kircher, à déchiffrer le fameux manuscrit acquis il y a quelques décennies, précise-t-il dans sa missive, par l’empereur Rodolphe II de Habsbourg. Sans quitter son bureau new-yorkais, armé de sa seule jugeote, Voynich passe des années à éplucher les biographies des personnages vivant entre l’Angleterre médiévale de Bacon et la cour pragoise de l’excentrique Rodolphe, pour trouver des  » chaînons manquants « , et reconstituer le parcours chaotique du parchemin voyageur. Aidé dans sa quête par un professeur de Pennsylvanie, l’antiquaire conclura finalement que le manuscrit est sans la moindre hésitation une création de Bacon, destinée à cacher des découvertes étonnantes, comme la structure des cellules, la galaxie d’Andromède et la mise au point du télescope et du microscope !

Basé sur un emploi douteux des anagrammes, le décodage de Voynich est néanmoins démoli par divers spécialistes, dès les années 1930. Des générations de cryptographes y ont ensuite  » lu  » les preuves successives qu’il s’agit d’un traité cathare, d’un manuel de gynécologie, d’une variante du flamand, d’un texte rédigé en mandchou, d’un faux fabriqué pour appâter Rodolphe l’amateur d’objets rares, d’une tentative ancienne d’écrire en langage artificiel ou universel, ou de convertir une langue tonale (comme le chinois) en un autre alphabet. On l’a pris également pour une série de messages secrets échangés entre rebelles ukrainiens, dans une langue dont on aurait supprimé les voyelles. Hélas, la traduction proposée ne correspond ni aux illustrations ni à des éléments de l’histoire slave, et comporte des phrases aussi obscures que  » Le vide est ce pour quoi lutte l’£il du bébé dieu  » !… Sur certaines planches, des botanistes ont cru identifier des fleurs de tournesol, une plante originaire d’Amérique qui ne fut introduite en Europe qu’au retour de Christophe Colomb, à la fin du xve siècle. Pour des linguistes, le texte présente enfin des répétitions qui n’ont d’équivalent dans aucun langage connu : au folio 78, on devine par exemple  » qokedy qokedy dal qokedy qokedy « … Des psychiatres ont apporté leur collaboration, assurant que le  » voyniche  » constitue un système beaucoup plus complexe que tous les jargons pathologiques dus à des troubles mentaux.

Résumons : le manuscrit ne semble être ni un texte codé, ni une langue inconnue, ni une production aléatoire. Alors quoi ?  » Malgré tous leurs efforts, leurs classements et leurs dissections linguistiques, les professionnels n’ont toujours pas vaincu la bête « , constate Barthélémy. Si le sujet du livre demeure abscons, son parcours depuis Athanasius Kircher est en revanche certifié : au xviie siècle, il passe de l’université jésuitique Collegium romanum à la villa Mondragone à Frascati, où il est acheté bien plus tard par Voynich. A la mort de la veuve du bouquiniste, il change plusieurs fois de mains, avant d’être légué à l’université Yale, en 1969. En outre, sa période de conception est un peu mieux cernée, de nos jours. L’objet daterait vraisemblablement du début du xvie siècle. Personne ne sait pour autant qui l’a écrit, pourquoi, comment on a codé son contenu… et ce qu’il raconte. Depuis 1990, il a en tout cas ses mordus : régulièrement, des centaines de passionnés se connectent sur le Net, pour participer à des forums de déchiffrement. A la Beinecke, les bibliothécaires s’irritent souvent du nombre élevé de visiteurs intéressés seulement par le célèbre code. Ils ont donc mis, gratuitement, la plupart de ses planches en ligne (2). Et dorénavant, dans les pages d’un beau livre, c’est la totalité de son agaçant mystère qui s’offre à la sagacité de chacun.

Valérie Colin

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