Jonathan Safran Foer replonge avec humour et intensité au coeur de l'intime. © PATRICE NORMAND/REPORTERS

Crises d’identités

A tout juste 40 ans, l’enfant chéri des lettres américaines Jonathan Safran Foer revient à la forme romanesque après plus d’une décennie passée à digérer un succès précoce, une réception plus mitigée de certains ouvrages et la reconfiguration de sa vie privée.

Dans Me voici, Jonathan Safran Foer dresse un parallèle entre les tensions croissantes au sein d’une petite famille de juifs américains et une crise géopolitique d’ampleur inédite, menaçant de rayer Israël de la carte du monde. Après le succès de Tout est illuminé (2002), puis aux polémiques ayant entouré son essai documenté Faut-il manger les animaux ?, l’auteur récemment séparé de sa femme replonge avec humour et intensité au coeur de l’intime, ordonnant à ses personnages aussi bouleversés que hauts en couleur de réinterroger leur identité en période de turbulences.

Même si vous n’avez pas chômé pendant cette période, pourquoi avoir attendu dix ans entre votre précédent roman, Extrêmement fort et incroyablement près (2005) et Me voici ?

J’ai tenté plusieurs fois de renouer avec la fiction pendant cette période, mais aucune de mes tentatives n’a abouti. Il est toujours difficile de maintenir son intérêt pour quoi que ce soit – un livre, un emploi, une amitié ou une relation amoureuse – sur une période longue. Les choses évoluent de l’excitation à la routine. L’écriture à proprement parler de Me voici m’a pris deux ou trois ans, mais j’ai eu besoin de sept ans pour en poser les bases, pour dénicher quelque chose de suffisamment stimulant pour éveiller ma curiosité.

Une curiosité qui découle sur un livre de sept cents pages dans sa version française…

C’est un long roman, et pourtant je n’aurais pas pu l’écrire avec moins de mots. On y trouve des voix divergentes, des passages drôles et d’autres sérieux, des variations entre textos et longues séquences de dialogues… J’espère qu’il se présente plus comme une expérience que comme une suite d’événements, susceptible de changer le lecteur en profondeur plutôt que simplement de l’accompagner jusqu’à un point donné.

Vous avez aussi, comme votre personnage principal, travaillé sur une série pour HBO, que vous avez finalement abandonnée…

J’y ai travaillé pendant deux ans, oui. Elle présentait quelques similarités avec mon dernier roman – un couple projeté dans la tourmente par la révélation au grand jour d’une infidélité du mari. C’était nouveau, vraiment excitant de travailler avec des gens passionnants, mais plus on approchait du terme, plus je me disais que cette vie-là ne me correspondait pas. Je valorise beaucoup la liberté totale dont dispose l’écrivain – écrire ce qu’il veut, quand il le souhaite, sans avoir à se coltiner les velléités d’autres personnes – alors, devoir au quotidien transiger avec des dizaines de personnes, respecter des deadlines et évoluer professionnellement au sein d’un collectif, non merci. Cette révélation m’a poussé à cesser de me disperser, à me remettre à faire ce qui m’allait le mieux : de la littérature, dans mon coin.

D’ailleurs, votre roman ne porte-t-il pas essentiellement sur les limites des interactions humaines, et en particulier du langage ?

Absolument. Le livre commence avec la convocation des parents de Sam dans le bureau du principal de son école. On a pris l’adolescent en possession d’une liste de très sales mots – homophobes, misogynes, racistes, sexuellement explicites. Son père, Jacob, tente de le défendre :  » Qu’a-t-il fait de mal ? Il n’a adressé ces insultes à personne, il en a juste fait une sorte d’inventaire.  » Quelques scènes plus tard, Jacob lui-même doit se justifier d’avoir adressé des sms pornographiques à une femme qui n’est pas la sienne. Sa défense est à peu près la même :  » Ce ne sont que des mots, je ne suis jamais passé à l’acte.  » Je relie cettequestion – savoir ce que le langage peut ou non réaliser – à ce séisme en Israël qui attise les appétits guerriers des voisins et pousse le Premier ministre à demander à tous les juifs de la diaspora de venir sur place combattre pour leur survie. Jacob doit alors décider où s’arrête le langage – celui de la loyauté, de la dévotion à l’égard d’une culture et d’une religion – et où commence l’action – risquer sa vie pour une cause.

Des sujets abordés par l’humour. Selon vous, le seul moyen d’évoquer des problématiques existentielles sans ennuyer ni effrayer son auditoire ?

Pas l’unique, non, mais le seul que je maîtrise. La plupart de mes oeuvres littéraires favorites ne sont pas drôles du tout : Disgrâce (1999) de John Maxwell Coetzee ou Les Anneaux de Saturne (1995) de Winfried Georg Sebald sont résolument sombres, mais aussi existentiels, abordant des questions fondamentales à propos de la vie sans angoisser ni assommer leurs lecteurs. Moi, il faut toujours que j’en passe par l’humour, c’est sans doute lié à l’environnement culturel dans lequel j’ai grandi : la culture juive, une famille dans laquelle on préférait souvent, comme le fait Jacob avec ses fils, détourner la conversation, blaguer plutôt que d’aborder les problèmes de front.

Comment s’articulent les deux histoires : celle familiale, intime, domestique, et celle géopolitique, mondiale ?

D’une certaine manière, chacune est le miroir de l’autre, le pendant symbolique : la relation entre juifs américains et israéliens pouvant être comparée à un ménage complexe. Mais ce roman parle surtout d’identité, de gens qui interrogent cette dernière et sont tenus de définir avant la fin de la journée qui ils sont. Si Jacob est un père pour ses enfants, un fils pour son père, un mari pour sa femme, pour qui est-il simplement Jacob ? Les deux crises du livre – la domestique et la géopolitique – le contraignent à déterminer pour lui-même qui il est fondamentalement.

Dans le roman, vous comparez les juifs américains et les Israéliens. Pouvez-vous nous préciser ce point de vue en quelques mots ?

C’est impossible. L’une des joies de l’écriture consiste à tenter de dire des choses de la manière qui vous paraît la plus pertinente, avec tout l’espace et les outils nécessaires pour ce faire : mots, analogies, métaphores, symboles, histoires… Certains personnages spécifiques abordent bien cette question, mais je considère qu’il est toujours périlleux de généraliser, de considérer que tous les membres d’un groupe partagent les mêmes caractéristiques. Pour autant, sur le sujet, je ne pourrais mieux exprimer ce que je pense que dans les pages du roman !

ENTRETIEN : FRANÇOIS PERRIN

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