Coulisses d’un mariage forcé

La sulfureuse histoire de fausses factures destinées à masquer des frais de campagne du candidat Sarkozy révèle les liens exclusifs noués entre la société de communication et le parti alors dirigé par Jean-François Copé. Qui savait quoi ? Les enquêteurs cherchent à identifier les responsables.

C’est un petit objet qui pourrait rapporter gros. Lors d’une longue perquisition effectuée les 26 au 27 mai au siège de Bygmalion, à Paris, les policiers n’ont pas seulement saisi l’ordinateur du principal dirigeant de la société (Guy Alves), ainsi que deux cartons et un sac de documents comptables. Selon nos informations, ils ont également fait une copie d’une clé USB contenant, sous forme de tableaux très précis, les comptes des événements organisés par la société de communication pour l’UMP en 2012.  » Tout est là « , aurait lâché un cadre de Bygmalion, en désignant cette clé. Si elle n’ouvre peut-être pas toutes les portes de l’affaire, elle devrait au moins fournir aux enquêteurs des précisions sur les contrats passés entre Bygmalion et le parti, alors présidé par Jean-François Copé. Cette très onéreuse collaboration – plus de 23 millions d’euros pour la seule année 2012 – a donné lieu à de nombreux mouvements financiers. Ainsi, lors de la même perquisition, les policiers ont récupéré des dossiers concernant les différents meetings du candidat Sarkozy pour la dernière campagne présidentielle. Qu’il s’agisse de  » simples  » devis ou de factures, les chiffres donnent le vertige : 2 millions d’euros pour un meeting parisien, 40 000 euros de drapeaux… Il faudra sans doute des semaines pour décrypter ces documents et les croiser avec ceux trouvés au siège de l’UMP. En toile de fond, deux questions essentielles : qui était informé de l’existence d’un système de fausse facturation ? Y a-t-il eu, à un moment ou à un autre, enrichissement personnel ?

Le 26 mai, le directeur du cabinet de Jean-François Copé, Jérôme Lavrilleux, a lui-même avoué, sur BFM TV, que des dépenses effectuées pour le compte de la campagne de Nicolas Sarkozy avaient été indûment facturées par Bygmalion à l’UMP. Un tour de passe-passe comptable uniquement destiné, selon lui, à rester dans les  » clous  » des dépenses autorisées par la loi. Jean-François Copé, désormais  » président démissionnaire  » de l’UMP, affirme n’avoir jamais été informé de ces manoeuvres. Idem pour Nicolas Sarkozy, dont l’entourage jure qu’il n’a  » rien à voir  » avec cette affaire. Ce sont pourtant bien leurs noms, et ceux des divers cadres du parti, que les enquêteurs cherchent dans les documents saisis. Leur objectif : identifier les donneurs d’ordres. Ces investigations obligent notamment à décrypter les liens entre Jean-François Copé et Bygmalion.

Avec l’arrivée de Copé à la tête de l’UMP, Bygmalion se développe

Les fondateurs de l’entreprise, Guy Alves et Bastien Millot, accompagnent le maire de Meaux (Seine-et-Marne) dès ses premiers succès, et deviennent ainsi d’indéfectibles fidèles. Le 28 octobre 2008, ils tournent tout de même le dos à cette vie de conseillers pour créer une société de communication baptisée Bygmalion. Les débuts sont modestes. En 2009, dernier bilan publié à ce jour (ceux des années suivantes n’ont pas été déposés), le bénéfice annuel s’élève à 40 000 euros. L’arrivée de Copé à la tête de l’UMP, d’abord comme secrétaire général (2010), puis en tant que président élu (2012), favorise le développement de la société. Dorénavant, la majorité des marchés passés par l’UMP bénéficie à Bygmalion. Au risque de vider les caisses du parti.

A l’automne 2010, le parti souhaite organiser neuf conventions thématiques. L’objectif est de préparer le programme pour l’élection présidentielle de 2012. Alors que le Code des marchés publics ne l’y contraint pas – les partis politiques sont dispensés de cette obligation -, le secrétaire général de l’UMP, Xavier Bertrand, lance un appel d’offres. Cinq sociétés sont retenues. Finalement, Agence Publics emporte le contrat, d’un total de 1 million d’euros. Le 9 novembre 2010, un premier événement est consacré à l’éducation, à la Cité des sciences, à Paris. Mais Bertrand est nommé au gouvernement, cinq jours plus tard. Copé lui succède au secrétariat général. Dans la foulée, comme l’a révélé Le Vif/L’Express, Agence Publics est écartée au profit d’Event & Cie, la filiale événementielle de Bygmalion…

Le 15 février 2012, quand Nicolas Sarkozy déclare ses intentions, avec une quinzaine de jours d’avance, le parti est pris de court.  » C’était un peu le foutoir, se souvient un membre de l’équipe de direction. On ne sentait pas une immense confiance entre l’Elysée et les copéistes. Nous avons donc dû organiser à la hâte les événements. Ils nous ont forcément coûté plus cher.  » A la tête de l’UMP, la tension monte parfois. Jean-François Copé ou, plus souvent, le fidèle Lavrilleux se heurtent au directeur général du mouvement, Eric Cesari. S’il n’a rien contre Copé, l’élu de Courbevoie (Hauts-de-Seine, à l’ouest de Paris) se revendique d’abord comme sarkozyste. C’est d’ailleurs le chef de l’Etat lui-même qui l’a nommé à son poste en 2008. Copé, lui, semble vouloir tout contrôler : il n’a pas donné à Cesari délégation de signature pour les factures. Comme si les questions financières devaient rester de son ressort, ou de celui de ses proches.

Coût de la campagne numérique : 878 000 euros hors taxes

A plusieurs reprises, au cours de cette période, le voyant rouge des dépenses excessives clignote dans les coulisses de l’UMP, et jusqu’à l’Elysée. Ainsi, en février 2012, Eric Cesari reçoit une note émanant de la direction informatique du parti. Celle-ci l’alerte sur le coût particulièrement onéreux d’un contrat, dont Bygmalion n’est pas le bénéficiaire, concernant le volet numérique de la campagne, dont Lexpress.fr a dévoilé l’existence. Le montant atteint 878 000 euros hors taxes, un prix bien supérieur à celui de 2007 pour le même service, et porte la signature de Copé. Pourquoi ne pas renégocier à la baisse, afin d’éviter les risques de dépassement du plafond de dépenses autorisées, suggèrent plusieurs membres de la direction générale du parti ? Eric Cesari alerte lui-même l’Elysée et le président candidat. Sans succès, semble-t-il : Nicolas Sarkozy ne veut pas entendre parler de ces questions financières. Finalement, il est décidé de ne rien changer.

A l’époque, le système de  » fausses factures  » évoqué par Lavrilleux est déjà en place, avec la complicité de Bygmalion. Comme Libération l’a révélé en mai, des conventions  » fantômes « , censées aider à la préparation du programme du candidat Sarkozy, donnent lieu à des facturations bidon.  » C’était absurde, souligne un témoin interrogé par Le Vif/L’Express. En 2012, il ne pouvait y avoir de réunions de ce type, puisqu’elles avaient eu lieu l’année précédente, sous la responsabilité de Bruno Le Maire, pour peaufiner le projet présidentiel soumis au vote des militants en janvier 2012 !  » Quelques-unes de ces conventions sont pourtant bien réelles, telle celle sur l’Afrique, à la mi-avril 2012. Ce jour-là, la location de la prestigieuse salle Gaveau, à Paris, coûte à elle seule 17 000 euros. Au total, l’addition s’élèvera à 680 000 euros pour l’UMP.  » Il n’y avait guère de monde, se souvient un participant, et l’événement n’a pas duré plus de trois heures. On peut se demander où est passé cet argent. A moins que les chaises n’aient été en or massif…  »

Pour les responsables de l’UMP, et peut-être Nicolas Sarkozy lui-même, les mois à venir pourraient ressembler à une longue séance d’explication. Les enquêteurs voudront déterminer qui savait quoi. S’il a dédouané Copé et Sarkozy, Jérôme Lavrilleux a dit qu’il n’avait pas été le seul artisan des manoeuvres. De leur côté, les enquêteurs semblent toujours soupçonner – sans preuve formelle à ce jour – des enrichissements personnels.

Par Pascal Ceaux et Anne Vidalie

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