Comment va l’autre monde?

La grand-messe des « altermondialistes » à Porto Alegre, au Brésil, dame le pion au sommet économique de Davos. Analyse et entretien

La petite ville portuaire du sud du Brésil est de nouveau envahie par des dizaines de milliers de militants venus de tous les coins de la planète: syndicalistes, féministes, écologistes, représentants d’ONG, d’organisations indigènes, de mouvements sociaux et aussi hommes politiques attirés par ce vivier d’idées neuves… Le troisième Forum social mondial, qui s’est ouvert, le 23 janvier, à Porto Alegre, risque bien de remporter un nouveau succès de masse. L’occasion, pour le mouvement qui revendique une autre mondialisation, de faire le point sur son évolution et son identité. Entretien avec Bernard Duterme, directeur adjoint du Centre tricontinental (Cetri), à Louvain-la-Neuve, qui participe à l’organisation du sommet de Porto Alegre.

Le Vif/L’Express: Quels sont les enjeux du troisième forum social mondial?

Bernard Duterme: Ils sont d’abord liés à l’actualité: la menace de guerre en Irak, l’hégémonie américaine, le changement politique au Brésil, la négociation de l’Accord général sur le commerce des services (AGS) au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui vise à élargir le champ du libre-échange aux secteurs de l’éducation et de la santé, par exemple. Mais les débats tourneront aussi sur l’avenir du mouvement altermondialiste, sur son efficacité interne, son rapport au monde politique et son enracinement dans les couches populaires.

Porto Alegre attire désormais de nombreux hommes politiques…

C’est vrai. Il y a quatre ans, on se poussait encore pour participer au sommet économique de Davos. Aujourd’hui, on se bouscule au portillon du forum social. Et Davos est devenu, comme le titrait récemment le quotidien Le Monde, « le forum des mal-aimés ». Très symbolique…

Le « mouvement des mouvements » paraît toujours aussi dispersé. Qu’est-ce qui le fédère ?

Des valeurs essentielles, comme la justice sociale, le respect de l’environnement, l’égalité entre hommes et femmes… Le dénominateur commun est très large et peut paraître flou. Le caractère hétérogène de ce vaste mouvement, qui en constitue à la fois la force, l’originalité et la fragilité, est au coeur du débat.

Les altermondialistes ne devront-il pas « atterrir », un jour, sur le terrain politique?

Probablement. Certains le souhaitent vivement et plaident pour une institutionnalisation du mouvement, la considérant comme une condition d’efficacité. D’autres redoutent toute définition et prédisent la fin de cette adhésion de masse hétéroclite en cas d’ancrage politique. Ils préfèrent continuer à vivre comme dans une auberge espagnole, en pariant sur une réinvention de la politique. Il faut dire que beaucoup de jeunes sont entrés dans ce mouvement par défiance vis-à-vis du monde politique traditionnel.

La division du « mouvement » n’est-elle pas inéluctable?

Il y a des risques évidents de scission. Et pas seulement sur l’avenir politique de l’altermondialisme, mais aussi sur sa représentation, son leadership qui n’existe pas aujourd’hui. Mais la division est encore suffisamment crainte que pour ne pas se déclencher. La force du mouvement tient toujours à son union.

Si l’on devait faire un bilan: dans quel sens a évolué l’altermondialisme, ces derniers mois?

Pour le moment, le mouvement cherche encore à essaimer. Cette année, des forums sociaux ont été organisés à l’échelle continentale, en Inde, pour l’Asie, et en Ethiopie, pour l’Afrique. Des forums nationaux ont aussi vu le jour, notamment en Belgique. Et même des forums locaux, comme, bientôt, à Charleroi. Cette décentralisation permet de rallier les couches plus populaires, avec leurs luttes sociales et culturelles.

Le terme « altermondialiste » a encore du mal à s’imposer. Est-ce gênant?

Oui. Au Mexique, on parle même de « globalicofobicos »: ceux qui ont peur de la mondialisation. Or les altermondialistes ne sont ni « anti » ni angoissés. Ils ne sont pas non plus autarciques, nostalgiques ou repliés sur des identités homogènes. Ils veulent participer à la mondialisation via de vrais échanges. Cela dit, au-delà des termes qui persistent malgré eux, l’opinion publique semble de plus en plus favorable aux questions posées par les altermondialistes. Et, selon un sondage réalisé dans 47 pays par les organisateurs de Davos, les dirigeants d’entreprises perdent massivement la confiance du public, contrairement aux dirigeants d’ONG qui sont les seuls crédibles aux yeux d’une majorité (56%) des citoyens. C’est significatif.

Entretien: Thierry Denoël

A lire: Mondialisation des résistances, l’état des luttes en 2002, par Samir Amin et François Houtart, éditions L’Harmattan. Cet ouvrage collectif dresse un panorama intéressant de l’altermondialisme.

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