Comment la science traquele crime

Empreinte génétique, biométrie, photoluminescence, analyse de fibres… De la criminalité en série au simple cambriolage, la police technique et scientifique intervient de plus en plus dans les enquêtes pénales et contribue à leur succès. Ses armes sont-elles infaillibles ? Inventaire

Ce sont deux petits morceaux d’écaille de peinture. Ils sont tellement minuscules – à peine un millimètre carré chacun – que, si on les laissait tomber de la fiole en plastique où ils sont conservés, on risquerait de ne jamais les retrouver. Ces micro-traces, comme on les appelle en langage criminalistique, ont permis, il y a trois ans, de mettre la main sur un chauffard qui s’était enfui après avoir violemment fauché un jeune couple, la nuit, à Tournai. Interrogés par les enquêteurs, les rares témoins de l’accident n’étaient même pas certains de la marque de la voiture folle. Le couple, lui, avait été tué sur le coup. Mais, en examinant minutieusement le corps d’une des victimes, les hommes de la police technique et scientifique ont prélevé sur son gilet les deux morceaux d’écaille.

Provenant du capot ou du pare-chocs du véhicule, ceux-ci s’étaient accrochés au vêtement, lors du choc. Les experts de l’unité  » peintures et matériaux  » de l’Institut national de criminalistique et de criminologie (INCC) ont alors examiné au microscope la surface des écailles : ils ont comparé la pigmentation des échantillons avec un kit reprenant toutes les couleurs utilisées par les constructeurs automobiles. Pour confirmer leurs résultats, ils ont encore réalisé une analyse chimique. Conclusion : il s’agissait indubitablement d’un vert chasseur métallisé exclusif au modèle Voyager de la marque Chrysler. Une première piste !

Ensuite, ils ont effectué une coupe transversale d’un des échantillons, après l’avoir coulé dans un bloc de résine. Ils ont dénombré, sur quelques micromètres (millièmes de millimètre) d’épaisseur, trois couches différentes de peinture. Or, habituellement, ce sont quatre couches qui sont appliquées dans les chaînes de construction Chrysler. La banque de données européenne Eucap ( European Collection of Automotive Paints), qui rassemble plus de 27 000 échantillons de peintures automobiles, a alors permis aux spécialistes de l’INCC de trouver l’usine d’origine du véhicule, avec un petit coup de pouce du destin : c’est uniquement en 1994, dans son usine Eurostar de Graz, en Autriche, que Chrysler n’avait pas programmé cette fameuse quatrième couche de peinture sur les Voyager. Les enquêteurs tournaisiens ont ainsi répertorié plusieurs centaines de numéros de châssis correspondant aux données fournies par les experts. Après quatre mois de minutieuses investigations, ils ont retrouvé le chauffard qui, en avril 2002, s’est vu condamner à une peine de prison. A cause ou, plutôt, grâce à deux minuscules écailles de peinture.

Cette histoire illustre le poids que les preuves matérielles ont acquis dans la balance de la justice pénale. Les magistrats ont de plus en plus recours à la police technique et scientifique, non seulement pour des dossiers d’homicide ou d’incendie, mais aussi pour de  » simples  » vols. C’est que la criminalistique a énormément évolué ces dernières années. Elle ne se résume plus seulement aux empreintes digitales, aux portraits-robots et à la médecine légale. Les progrès de la science ont révolutionné l’enquête judiciaire. La religion de l’aveu a largement cédé la place à celle de la preuve scientifique. L’indice matériel est devenu le témoin idéal. La science traque le crime avec un succès grandissant. Surtout depuis l’intronisation de la nouvelle  » reine des preuves  » : l’ empreinte génétique.

Aujourd’hui, il suffit d’un poil, d’un cheveu, d’une goutte de sang, d’un peu de salive, d’un échantillon de sperme ou de sécrétion nasale pour déterminer l’ADN d’un individu (lire l’encadré p. 40). L’invention d’un procédé de reconnaissance génétique par le biologiste britannique Alec Jeffreys, au milieu des années 1980, a déjà permis de mettre un nom sur de nombreux cadavres anonymes et d’identifier une multitude de criminels. La première affaire élucidée grâce à l’ADN remonte à dix-sept ans en Grande-Bretagne, à Leicester, la ville de l’université où le Pr Jeffreys enseigne. La police enquêtait sur le meurtre de deux adolescentes. Le tueur fut identifié lorsque plusieurs milliers d’habitants de la région furent sommés de se soumettre à un test ADN.

Chez nous, les premiers succès de la génétique en matière judiciaire remontent à 1988. Une des réussites les plus spectaculaires, à l’époque, reste sans conteste l’identification du violeur  » blond  » en 1990, identifié génétiquement dans quatre viols mais reconnu coupable d’une soixantaine d’agressions sexuelles. Pascal Demanet – c’est son nom – avait alors été interné, à Tournai, dans l’établissement de défense sociale les Marronniers. Libéré quelques années plus tard, considéré comme guéri de ses perversités, il a récidivé en 2000. Son ADN l’a encore trahi. Il est, à l’heure actuelle, toujours interné.

Sur un mégot

Grâce aux tests ADN, la justice parvient à élucider de vieilles affaires. Certains dossiers livrent leur secret plus de vingt ans après les faits, grâce aux empreintes génétiques conservées. En Belgique, l’analyse ADN permettra peut-être, un jour, d’identifier les tueurs du Brabant, qui, entre 1982 et 1985, ont abattu 28 personnes. En effet, les enquêteurs de la cellule de Jumet ont conservé des mégots de cigarettes trouvés dans le véhicule du taximan Angelou, tué en janvier 1983, avec une arme de calibre 22 identique à celle utilisée lors d’une des virées sanglantes de la bande. L’ADN prélevé sur les mégots est plus que probablement celui d’un des tueurs. Ceux-ci prenaient pourtant énormément de précautions pour ne laisser aucune trace compromettante derrière eux. Mais, dans ces années-là, alors que la reconnaissance génétique n’en était qu’au stade de la recherche, ils n’imaginaient pas qu’on pourrait un jour les démasquer grâce à un cheveu ou à de la salive laissée sur un mégot.

De manière générale, ce type de preuve scientifique rend la justice plus rigoureuse. Si l’analyse ADN permet de confondre des suspects, elle peut aussi, dans certains cas, disculper des innocents.  » Dans un dossier de viol, nous avions trouvé le suspect a priori idéal, se souvient Christian De Valkeneer, conseiller à la cour d’appel de Bruxelles et ancien juge d’instruction. La jeune victime affirmait reconnaître formellement son agresseur sur une des photos que les enquêteurs lui avaient présentées. L’individu en question avait un lourd passé de délinquant sexuel. En outre, ses explications sur son emploi du temps, le jour du viol, étaient confuses. Mais il niait farouchement les faits. Finalement, c’est en comparant son profil génétique avec l’ADN prélevé dans le sperme retrouvé sur la victime qu’on a conclu qu’il était innocent.  »

Comme la France et d’autres pays voisins, la Belgique a légiféré, en 1999, en matière d’identification génétique, pour éviter les abus étant donné que, lorsqu’on parle d’ADN, on touche à la vie privée des individus. Elle a aussi légalisé la constitution de deux banques de données, l’une reprenant les profils génétiques des condamnés, l’autre des traces suspectes relevées sur les lieux de crimes. La loi définit les circonstances et les conditions nécessaires pour autoriser le recours aux tests ADN, qui sont de plus en plus prisés par les magistrats, non seulement pour des dossiers de meurtre ou d’agression sexuelle, mais aussi pour des cambriolages, voire des vols simples. Si l’utilisation de cette technique a profondément changé la manière de constater des faits délictueux, la criminalistique s’est enrichie d’autres méthodes d’identification également très performantes et pas toujours très connues. Sans compter que les techniques classiques se sont, elles aussi, considérablement améliorées.

L’ entomologie légale, par exemple, connaît, depuis trois ou quatre ans, un grand mais discret essor en Europe. Actuellement, l’INCC est d’ailleurs en train de développer une unité d’entomologie. Cette branche de la zoologie permet de déterminer la date de la mort d’un individu en fonction du type d’insectes nécrophages observés sur son cadavre, car chaque stade de décomposition attire différents  » travailleurs de la mort « . Ce type d’expertise a notamment été utilisée dans l’affaire Daniel Lekeuche, du nom de cet habitant de Leuze (Hainaut occidental), récemment condamné pour le meurtre de sa fille dont le corps avait été retrouvé sous un pont de l’autoroute A 16. Evidemment, le temps d’apparition des larves, des mouches puis des pupes (sortes de cocons larvaires) dépend des conditions climatiques. Les entomologistes belges travaillent régulièrement en collaboration avec l’Institut royal de météorologie.

Autre technique d’identification étonnante, celle de la reconstruction faciale, qui consiste à reconstituer le visage d’une victime dont on ne connaît pas l’identité, à partir de sa boîte crânienne. En Belgique, deux ex-gendarmes, formés à la FBI Academy de Quantico (Washington),  » redonnent vie  » aux crânes, depuis 2002. Ces spécialistes, très rares en Europe, font partie du service portrait-robot de la direction de la police scientifique. Ils travaillent essentiellement avec de la  » plasticine « , comme celle avec laquelle jouent les mômes. Mais leur art n’a rien d’enfantin : sur six reconstitutions effectuées la première année de leur activité, quatre ont permis l’identification de la victime.

Dans les yeux

L’identification d’un criminel, même connu, n’est pas toujours aisée non plus, car il peut avoir eu recours à la chirurgie esthétique. Grâce à la biométrie (de bio, vivant, et de métrie, mesure), on parvient néanmoins à déjouer la ruse. Depuis l’été dernier, plusieurs ZIP (zones interpolice) du pays sont équipées d’un système de reconnaissance qui, par une technique de triangulation entre les yeux et le nez, peut retrouver l’image d’un suspect dans une photothèque, même si celui-ci a changé de physionomie. Basée sur la recherche informatique, la biométrie a beaucoup progressé ces dernières années, surtout en matière de contrôle d’accès, et connaît un succès fulgurant depuis le 11 septembre 2001. Elle permet de reconnaître un individu par son iris, sa voix, sa démarche ou encore la température de son corps (via des caméras infrarouges). La reconnaissance faciale a même été développée pour repérer des suspects en rue, donc en mouvement dans une foule. Mais cette technologie, expérimentée dans des grandes villes anglaises, américaines ou canadiennes, reste encore relativement inefficace, vu le nombre d’erreurs auxquelles elle a donné lieu.

Poudre blanche

Pour évoluer, la criminalistique tire profit des dernières découvertes dans tous les domaines scientifiques, physique, chimie, informatique, médecine… Ainsi, les techniques classiques connaissent, elles aussi, d’impressionnants progrès. Parmi ceux-ci, la dactyloscopie(lire ci-dessous) : on réussit aujourd’hui à exploiter les traces de doigts laissées par un assassin sur le corps de sa victime ! Il faut dire que le procédé traditionnel – passer au pinceau de la poudre blanche ou noire -, encore utilisé pour de petits délits, est devenu plus sophistiqué pour des affaires plus lourdes. En faisant appel à des méthodes chimiques, on arrive à prélever des empreintes sur toutes sortes de matériaux poreux, comme le papier, le bois ou le papier peint. On peut aussi repérer une trace de doigt grâce à un procédé de photoluminescence : il s’agit de puissantes sources lumineuses, semblables au laser, qui sont aussi utilisées pour détecter d’anciennes traces de pas ou des taches de sang qui ont été lavées.

L’informatique est devenue indispensable pour les polices scientifiques du monde entier. La numérisation des empreintes digitales et des photos de balles ou de douilles permettent de constituer des banques de données colossales et de faire des comparaisons rapides et ultra-précises grâce à un tri numérique (lire ci-dessous). La balistique s’est également diversifiée dans l’examen des traces d’outils, relevées sur une scène de crime, lors d’une effraction par exemple (un tournevis sur le chambranle d’une fenêtre, une pince-grippe sur un cylindre de serrure…). En analysant ces traces au microscope, il est possible d’identifier un outil, car chaque outil, en fonction d’un défaut de finition, de la corrosion, de l’usure ou d’un usage incorrect, laisse une signature personnelle, comparable à celle d’une arme sur une balle (lire en p. 41).

Dans un autre domaine, les techniques d’ écoutes téléphoniques ont aussi atteint un degré de sophistication incroyable. Et nécessaire, vu les développements de la téléphonie. Depuis le mois de mai 2003, la Belgique dispose du meilleur système d’interception européen : le CTIF ( Central Technical Interception Facility). Conçu par des ingénieurs israéliens, ce bijou électronique, qui remplace les vieux appareils à cassettes, peut capter, avec l’aide des opérateurs de téléphone et des providers Internet, toutes les conversations téléphoniques ou GSM, mais aussi les SMS, les messages par fax, les e-mails, etc. Il paraît que l’on peut suivre à la trace un suspect muni d’un GSM, même s’il ne s’en sert pas : les signaux réguliers émis par le téléphone mobile sont enregistrés par les bornes relais à proximité desquelles il passe et identifiables pendant un court laps de temps.

Les innovations de la criminalistique, si séduisantes et si étonnantes soient-elles, ne doivent toutefois pas faire oublier que toutes ces techniques ont aussi leurs limites. Ainsi, il y a un an, lors du procès en assises de Gabriel Jaspar, condamné pour le meurtre d’un garçon de 10 ans, un ingénieur de l’INCC, expert chevronné en fibres textiles, a humblement reconnu n’avoir pu établir de corrélation absolument certaine entre les fibres  » étrangères « , de type assez rare, trouvées sur la victime et celles relevées sur les vêtements de Jaspar. Pourtant, selon les premiers aveux de l’accusé, avant qu’il ne se rétracte, cette corrélation paraissait a priori plus que probable. Mais près de 1 300 tests, de multiples recherches auprès de magasins de vêtements à Liège, où le meurtre avait été perpétré en 1998, et même la collaboration de la police scientifique de Londres n’y ont pas suffi. Les jurés se sont donc prononcés en se fondant sur leur intime conviction, sans l’aide de la science.

Mensonge

On peut aussi se demander si certaines techniques survivront aux progrès scientifiques et à l’évolution de la justice. Qui oserait remettre en cause la dactyloscopie, alors que les polices du monde entier y recourent, depuis plus d’un siècle, dans les enquêtes criminelles ? En janvier 2002, un juge américain a pourtant contesté la validité des comparaisons d’empreintes digitales, dans une affaire de règlement de comptes sanglante entre mafieux portoricains. Le juge Louis Pollak, qui n’est pas le premier venu (ce juge fédéral est ancien doyen de la faculté de droit des universités Yale et de Pennsylvanie), a expliqué que la dactyloscopie relevait plus de l’art que de la science, les publications scientifiques indiscutables manquant cruellement sur le sujet. En 1995 déjà, une étude américaine avait montré qu’après avoir soumis une centaine d’experts à un même test de comparaison digitale, on constatait que 1 sur 5 se trompait ! Mais cette étude remet en cause la compétence des experts plutôt que la valeur scientifique de la technique…

D’autres techniques sont, elles, contestées depuis leur invention, comme le polygraphe ou le détecteur de mensonge qui prétend démasquer les menteurs, en fonction de différents paramètres physiologiques : respiration, pression sanguine, rythme cardiaque, sudation… En Belgique, des dizaines de suspects sont déjà passés, volontairement, par le polygraphe. Aux Etats-Unis, un million de tests sont effectués chaque année. Pourtant, la Cour suprême elle-même a rappelé, dans un arrêt, que la fiabilité de cette technique n’était pas unanimement reconnue. La marge d’erreur du polygraphe varie entre 5 et 20 %, selon les études. La controverse ne semble néanmoins pas décourager les chercheurs. Il y a deux ans, Lawrence Farwell, un neurologue américain, a mis au point un  » détecteur de vérité « , qui, mieux que son prédécesseur, mesure une onde puissante, l’onde P300, émise par le cerveau, lorsque le sujet est soumis à un stimulus, comme des visages ou des objets associés à un crime que seul son auteur connaît. Science-fiction ? La découverte de Farwell intéresse de près la CIA et le FBI, et un juge de l’Iowa a déjà déclaré que les résultats fournis par cette machine étaient recevables.

Jusqu’où peut aller la science pour traquer les criminels ? Depuis 1983, des chercheurs universitaires californiens envisagent d’utiliser l’ électroencéphalographie (EEG), qui mesure l’activité électrique des cellules du cerveau, pour lire l’intentionnalité et donc les  » pensées coupables  » de suspects potentiels, un peu comme le fait la  » Précrim  » dans le film inquiétant de Steven Spielberg Minority Report. Cette invention, qui est encore loin d’être au point, permettrait, par exemple, de repérer des terroristes dans un aéroport. On comprend que, pour la justice, l’idéal de la lutte contre le crime est d’empêcher qu’il se commette. Mais, si cette technique EEG se concrétisait, encore faudrait-il qu’elle soit capable de discerner une véritable intention criminelle avec passage à l’acte imminent… d’un simple accès de mauvaise humeur !

Thierry Denoël

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