Comment la politi que est devenue un spectacle… … et pourquoi c’est un vrai problème !

Le culte de l’image, les techniques de communication et le petit écran occupent, désormais, une place prépondérante chez ceux qui sont chargés de la gestion de l’Etat. Résultat ? Les responsables publics se transforment en acteurs de feuilleton, les journalistes en porte-micros, voire en metteurs en scène, et les électeurs en consommateurs passifs. Enquête sur les excès et les dangers de la politique-spectacle

(1) En février 2004, Mardi gras oblige, Télémoustique a demandé aux élus de la nation de se travestir. Les Flamands ont refusé, dix francophones ont accepté.

(2) La Libre Match du 6 mars 2002.

(3) Dans les éditions précédant les élections du 13 juin 1999, Le Soir a publié 43 clichés de personnalités politiques, invitées à choisir leur lieu, leur décor et leur position.

(4) La Démocratie mise en scène, Mark Elchardus, Ed. Labor, 2004.

Le monde entier est une scène « , disait William Shakespeare. La dramaturgie n’est donc pas réservée aux virtuoses des planches. Les acteurs politiques en savent aussi quelque chose, eux qui ne réussissent que s’ils maîtrisent l’art de convaincre et qui, par conséquent, doivent payer leur tribut quotidien à la théâtralité. Ce fait est vieux comme le monde.  » Derrière toutes les formes d’aménagement de la société et d’organisation des pouvoirs se trouve, toujours présente, gouvernante de l’arrière-scène, la  »théâtrocratie ». Elle règle la vie quotidienne des hommes en collectivité « , souligne le sociologue Georges Balandier dans un ouvrage intitulé Le Pouvoir sur scène. Aristote n’en usait-il pas savamment, lorsqu’il brillait à convaincre son auditoire de la pertinence de sa rhétorique ? Le sénat de la Rome antique n’en faisait-il pas de même quand il décernait les honneurs du triomphe aux généraux vainqueurs ? Le pouvoir n’a rien à voir avec la sagesse : pour se maintenir, il doit produire des effets. Et, si Paris vaut bien une messe, la gestion de la cité mérite certainement que l’on sacrifie à la liturgie de l’image.

Les responsables publics d’aujourd’hui l’ont bien compris : désormais, ils transforment la politique en grand feuilleton. Tout  » événement  » politique est construit dans la perspective de sa reprise médiatique. Et, comme la Belgique connaît un climat de campagne quasi permanent (entre juin 1999 et octobre 2006, elle aura connu pas moins de 5 échéances électorales !), la vie politique y est souvent réduite aux  » éclaboussures du bruit « , comme le dit joliment George Steiner, fort éloignées des débats de fond. Qui n’a pas en mémoire ces négociations qui précèdent la formation d’un gouvernement ? Elles connaissent toutes des phases de dramatisation dont les journalistes, qui font parfois le pied de grue des nuits entières sur le trottoir, s’épuisent, souvent en vain, à décoder la signification. Quel serait le poids symbolique de la traditionnelle  » photo de famille  » si le texte de l’accord gouvernemental n’avait pas été accouché dans la douleur ? Particulièrement en vogue sous le gouvernement violet, surtout à l’approche des élections régionales et européennes de juin prochain, les  » super  » conseils des ministres, annoncés à grand renfort d’effets de manche, se succèdent, à la campagne ou à la mer. Et, lorsqu’ils se terminent û effet du hasard ? û, il est rarement loin de 18 h 30 : les ministres ont ainsi l’occasion d’exhiber leurs traits tirés et leur moral d’acier devant les caméras de télévision. Tant pis û tant mieux ? û si les journalistes, eux, sont bien incapables, dans de telles circonstances, de faire autre chose que de tendre le micro sans affûter outre mesure leur esprit critique. Difficile de soutirer des informations intéressantes aux grands argentiers de l’Etat belge réunis pour confectionner le budget de l’Etat ? Qu’à cela ne tienne : on glosera sur le gâteau apporté en pleine réunion pour fêter l’anniversaire d’un ministre, sur la grosse colère de l’un, l’absence suspecte de l’autre, voire les larmes de la troisième… Tout est bon à prendre, pourvu que cela participe au spectacle.

Maître mot : la séduction

Et, du spectacle, assurément, le monde politique peut en produire. Quand Jacques Simonet (MR) s’affiche déguisé en terrible Jafar à la Une de Télémoustique, que José Happart (PS) y apparaît en poireau, Didier Reynders (MR) en boulanger, Rudy Demotte (PS) en Lucifer, Marie Arena (PS) en égérie des années folles, Isabelle Durant (Ecolo) en Mary Poppins, Jean-Michel Javaux (Ecolo) en Robin des Bois, Jean-Marc Nollet (Ecolo) en Targui, Freddy Thielemans (PS) en peintre et Richard Fournaux (MR) en costume folklorique (1), sont-ils supposés nous convaincre de quoi que ce soit, ou simplement jouer aux amuseurs publics ? Quel est le message de Marie Arena (PS), lorsqu’elle s’exhibe en robe du soir devant le lavoir à charbon de Péronnes-lez-Binche (2), adoptant la posture des vedettes des photos de mode ? Que veut signifier Charles Picqué (PS), lorsqu’il apparaît en dehors de toute actualité politique dans Le Soir, devant sa collection de châteaux forts (3) ? Et Rik Daems (VLD), lorsqu’il pose devant sa grosse villa après avoir fustigé la fraude sociale qu’il prête à certains chômeurs ? Rien à voir, vraiment rien, avec des photos prises sur le vif de politiciens saisis, parfois malgré eux, dans le cadre d’événements qui émaillent la vie professionnelle ou celle de tous les jours. Ici, la séduction est utilisée pour se rappeler au bon souvenir de l’électeur sans faire l’effort de l’argumentation. On sort de la relation normale entre l’homme politique et son public. Séduire, dans ce cas et pour paraphraser le Français Lionel Bellenger, l’un des experts en formation à la communication les plus écoutés du moment,  » c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre « . N’est-ce pas, aussi, dévaloriser la chose publique, augmenter la confusion, la défiance et le discrédit dont souffre déjà tellement la politique ? Toutes proportions gardées, les élus se prêtant à pareille mise en scène adoptent, envers le public, un comportement qui n’est pas sans rappeler celui d’Arnold Schwarzenegger, élu gouverneur de Californie en octobre 2003. Assimilant sans complexe sa campagne au marketing d’un film,  » Schwarzie  » a suivi un script sur mesure, une stratégie du  » tout image et zéro risque  » : pas d’entretiens avec la presse, pas de programme, seulement des séances photo devant les caméras, des rallyes festifs, de la gouaille, des sourires éclatants, du strass et des paillettes…

Bien sûr, la Belgique a su, jusqu’ici, se protéger des outrances d’outre-Atlantique. Mais, chez nous, le monde politique et les médias ont cependant de plus en plus recours aux méthodes éprouvées dans les pays anglo-saxons.  » La rupture s’est produite dans les années 1980, observe Marc Lits, professeur au département de communication de l’UCL. Le mouvement a été amorcé en Flandre, avec la dénonciation des excès du clientélisme et l’engouement pour la  »nouvelle culture politique ». A ce moment, les permanences sociales ont été quelque peu négligées û hormis celles du Vlaams Blok ! û, et les partis traditionnels se sont mis en quête d’une nouvelle légitimité. De quelle manière ? En attirant des  »célébrités » dans leur giron et en peaufinant leurs techniques de communication. Auparavant, on ne s’occupait de la  »com » que pendant les campagnes électorales. Depuis lors, elle est devenue une préoccupation omniprésente, souligne Lits. Cette évolution s’est encore accélérée au début des années 1990, avec la limitation des dépenses électorales et la fin des grandes campagnes d’affichage à la veille des scrutins.  » Jusque-là, rien qu’à lire les slogans et les promesses qui barraient les innombrables panneaux de 20 mètres carrés qui tapissaient la Belgique à la veille des élections, on ressentait, à tort peut-être, qu’il existait un débat d’idées. Aujourd’hui, les affiches ont cédé la place à la télévision, cette nouvelle agora. Le politique a déserté la rue. Ce déplacement, allié au fait que les candidats qui se risquent à faire des promesses sont rapidement taxés de démagogie, a considérablement modifié la nature des contacts entre le monde politique et les citoyens.

La démocratie en crise

A l’heure où les responsables politiques ont moins de prise sur le monde en raison de la globalisation économique et de l’estompement des frontières politiques et monétaires, gouverner devient de plus en plus technique. Les marges de man£uvre nationales se réduisent à mesure que l’Europe se construit. Résultat ? La démocratie est en pleine mutation.  » Jusqu’à il y a peu, les partis politiques et les organisations apparentées û syndicats, mutuelles, associations socioculturelles û structuraient l’opinion publique et décryptaient à son intention les enjeux fondamentaux, rappelle Vincent de Coorebyter, directeur général du Crisp, le Centre de recherche et d’information sociopolitiques. Et ces différents thèmes étaient portés de façon claire par des formations politiques aux programmes facilement identifiables : la question sociale était le fer de lance des socialistes, l’Etat moderne et non interventionniste représentait celui des libéraux, la défense de la famille et des valeurs chrétiennes était l’apanage des partis confessionnels. Bref, les structures intermédiaires cloisonnaient la société belge tout en veillant au maintien du lien collectif. Aujourd’hui, ces fameux  »piliers » se sont effrités, la solidarité de groupe s’efface devant l’individualisme. Résultat ? Les électeurs se muent en clients et zappent d’un parti à l’autre en fonction de leurs intérêts ou de leurs impulsions du moment. La démocratie des partis a cédé le pas à  »la démocratie de l’opinion publique ».  »

Dans la foulée, la société a développé un nouveau mode de mandat politique. Ce n’est plus tant au Parlement qu’est représenté le peuple, ni dans les manifs que se gagnent les combats politiques, mais sur les plateaux de télévision. Une récente étude du sociologue Frank Thevissen (VUB) montre que le petit écran figure en tête du hit-parade des vecteurs les plus efficaces pour faire passer un message politique. Les congrès de parti, au cours desquels les formations politiques dévoilent leur programme électoral, n’arrivent, eux, qu’en dixième position…  » Grâce au petit écran, on a l’impression de tout savoir sur tout, commente Mark Elchardus, professeur de sociologie à la VUB et auteur d’un ouvrage intitulé La Démocratie mise en scène (4). On se forge une opinion sur tout : sur l’intelligence de tel ou tel chef d’enquête ou de tel ou tel magistrat dans l’affaire Dutroux, sur l’honnêteté de tel responsable politique, sur la situation internationale, etc. Les téléspectateurs se construisent une idée générale sur la société et le monde à partir des images vues à la télévision, de l’émotion qu’elles suscitent. Ils jaugent les individus qui y défilent en fonction de leur faconde, de la cause qu’ils défendent, de leur bouille, de la sympathie qui émane d’eux. Foin du contenu du discours, de la substance de la pensée. Ce qui prime, c’est la personnalité, le style, le caractère. Or les patrons du petit écran ont les yeux rivés sur l’audimat. Et, comme les recettes qui marchent sont toutes fabriquées à partir des mêmes ingrédients, les élus amenés à s’y produire finissent par répondre tous aux mêmes exigences, à se conformer au même moule.  » Et l’image, à la télé, se résume, la plupart du temps, à quelques points saillants. A une synthèse que les publicitaires nomment  » positionnement  » : Elio Di Rupo est futé et moderne, Louis Michel est franc et rond, Didier Reynders est froid et efficace, Joëlle Milquet est brouillonne et passionnée, Jean-Luc Dehaene est intelligent et familier, Guy Verhofstadt est mal organisé et chanceux, Isabelle Durant est sincère, fragile et gaffeuse, Freya Van den Bossche est jeune, jolie et intelligente.

En ces temps de désintérêt à l’égard de la politique, où les votes nuls et de rejet ne cessent d’augmenter, quel est le défi, pour les responsables publics ? Séduire l’électeur-zappeur. Montrer aux gens qu’ils leur ressemblent, sont proches d’eux et, par conséquent, comprennent leurs problèmes. Ils lèvent donc un coin du voile de leur vie privée : Joëlle Milquet (CDH) s’affiche à la Une de La Libre Match avec sa petite Clara, Laurette Onkelinx y apparaît filant le parfait amour avec son avocat de mari, Marc Uyttendaele. Alors qu’il était Premier ministre, Jean-Luc Dehaene se laissait complaisamment filmer, chez lui, à Vilvorde : on a pu l’admirer dans son potager et devant le petit écran, faisant des bonds de joie quand  » son  » équipe marquait un but. En voyage aux Etats-Unis, la présence des caméras ne l’a pas empêché d’enfourcher une vache de bois, coiffer un chapeau de cow-boy et manier un lasso. Et ça marche : les téléspectateurs sont ravis de se reconnaître dans leurs élu(e)s. Sans doute se sentent-ils, le temps d’un instant, dans la peau des grands du pays…

Partis recherchent célébrités

Les responsables télé ne cachent plus leur intérêt pour certaines recettes venues d’Amérique. Les talk-shows, ces émissions d' » infotainment  » (mélange de politique et de variétés) où viennent s’exhiber les responsables publics de tous bords, cartonnent de plus en plus, et pas seulement auprès des chaînes privées. Pour s’en convaincre, un coup d’£il à l’émission de la VRT Bracke et Crabbé, du nom de ses deux animateurs-vedettes. En période préélectorale, une personnalité politique confortablement installée sur un divan est quotidiennement invitée à s’épancher sur sa vie privée, ses goûts, ses aspirations, ses animaux de compagnie ou tout autre sujet lui permettant de dévoiler sa personnalité. Dans le studio, des spectateurs sourient, approuvent, applaudissent ou manifestent leur mécontentement. Quelles qualités doivent posséder les hôtes de marque pour passer la rampe avec succès ? Etre beaux, souriants, dynamiques, sensibles. Et surtout, surtout, ne pas se montrer trop  » politiques « . C’est ainsi qu’à la veille des élections législatives fédérales de mai 2003, Filip Dewinter, l’homme fort du Vlaams Blok, s’est fait traiter comme une vedette, n’a dû répondre à aucune question qui embarrasse ou fâche, a été heureux de parler de lui, de montrer qu’il était comme tout le monde, se comportait en bon père de famille, avait des amis sympathiques, savait rire et s’amuser. Et, comme l’homme en connaît un bout en matière de séduction, le voilà transformé en gendre idéal par la grâce de quelques questions complaisantes. La chaîne publique flamande û comme son public û affectionne ce genre d’émissions ambiguës. Va-t-elle modifier ses habitudes à présent que le Blok s’est clairement vu qualifier de  » raciste  » par la cour d’appel de Gand ? En cette période de campagne précédant les scrutins du 13 juin, elle semble en tout cas vouloir observer de nouvelles règles déontologiques. Cela dit, pas de doute : ces émissions, qui sont de pâles copies des rendez-vous de Michel Drucker (Vivement dimanche) ou de Thierry Ardisson ( Tout le monde en parle) sur les chaînes françaises, ont de beaux jours devant elles. La recette, en effet, remporte un beau succès d’audience : les politiques sont heureux d’avoir enfin un public, et les chaînes, quant à elles, peuvent garder leur dose de sérieux et de légitimité û quel que soit le cadre dans lequel l’homme ou la femme politique est invité(e) à se produire, il ou elle ne peut quand même pas être confondu(e) avec un acteur de série B û, et ce, en gardant les téléspectateurs qui fuient les émissions plus sérieuses. Tout est, décidément, question d’emballage…

Mais, si les hommes politiques vont dans les talk-shows au lieu de laisser cela aux vedettes du showbiz dont c’est le métier, rien d’étonnant à ce qu’ils deviennent des objets de consommation courante.  » Ils deviennent aussi pathétiques que ces concurrents qui ne veulent pas être boutés hors du Loft « , observe le sociologue Mark Elchardus. Par conséquent, les partis changent eux aussi de physionomie. Dans ce règne du  » tout à l’image « , les formations politiques cherchent un crédit nouveau en s’appuyant sur l’émergence de figures  » médiatiques « , susceptibles d’incarner les aspirations du public, de susciter son admiration. Ainsi, à chaque élection, les partis attirent dans leurs filets, qui des  » Bekende Vlamingen  » (Flamands connus), qui des  » francophones célèbres « , qui enfin des  » candidats d’ouverture « . A peine un an après avoir entamé une carrière au Sénat à l’invitation du MR, l’ancien footballeur Marc Wilmots a accepté de devenir le directeur sportif de l’équipe de foot de Saint-Trond, sans pour autant renoncer à son mandat de sénateur. Alors qu’il n’avait même pas fait campagne, Wilmots a récolté 100 000 voix de préférence à l’occasion du scrutin fédéral de mai 2003 ! Il s’est, depuis lors, distingué par l’indigence des rares interviews  » politiques  » qu’il a accordées aux médias et par son absentéisme dans les travées du Sénat. Avant lui, Philippe Bodson, le très médiatique ex-patron de Tractebel dont le passage en politique fut aussi éphémère qu’inconsistant, n’avait pas fait mieux. Pour l’échéance électorale du 13 juin, d’autres  » candidats d’ouverture  » feront leur entrée en scène. Mais, une fois encore, c’est la Flandre qui a donné l’impulsion : le nord du pays raffole de ces  » BV  » stratégiquement placés, tels l’ancien entraîneur de judo Jean-Marie Dedecker et l’ex-Miss Belgique Anke Van dermeersch. Il est permis de douter que tout ce beau monde enrichisse vraiment la vie publique : l’entrée en politique de  » célébrités  » est rarement très concluante.

Dans la course aux vedettes, les  » fils de  » sont également très appréciés. En Wallonie, le bouleversement des sigles et les pseudo-rénovations des partis ont été largement compensés par l’installation de véritables dynasties de  » barons  » politiques : les rejetons Wathelet, Daerden, Ducarme, Michel, Pécriaux, Defraigne, Collignon, Knoops, Damseaux, Tromont, Duquesne ou Mathot font, désormais, partie du paysage public. Malgré la difficulté de se faire un prénom, un patronyme connu offre une longueur d’avance au candidat…

Les partis de masse cèdent donc le pas à des partis de vedettes. Et pour qu’une vedette continue à briller au firmament des stars, il faut qu’elle adopte un langage simple et revête, si possible, une apparence amène. Les femmes, désormais plus nombreuses dans l’arène politique, occupent évidemment une place particulière dans ce créneau. L’ascension fulgurante de Freya Van den Bossche, nommée ministre fédérale à 28 ans, n’est évidemment pas sans rapport avec son sex-appeal. Une chance : on l’attendait au tournant mais elle a prouvé qu’elle était autre chose qu’une jolie potiche. La belle a du tempérament, un sens de la repartie, le contact facile avec les administrés, de l’ardeur au travail et de l’intelligence. Mais de pareilles perles sont rares. Le plus souvent, la forme se substitue au fond. Evénement significatif : en octobre 2003, Elio Di Rupo, le président du PS, présente en grande pompe à la presse Christie Morreale, la désormais vice-présidente du parti socialiste. Liégeoise, jeune et jolie, militante mais sans passé politique, la créature sort dans l’actualité comme un lapin du chapeau d’un prestidigitateur. Et pour cause : son CV et son look sont censés constituer un antidote médiatique parfait au retour du sulfureux Guy Mathot à la tête de la fédération liégeoise. Pari gagné, Morreale fait la Une de certaines gazettes. Depuis, il ne s’est plus guère trouvé de bonnes raisons d’en parler…

Les icônes se brisent parfois brutalement. Anissa Temsamani, par exemple, la très éphémère secrétaire d’Etat au Bien-être au travail, en sait quelque chose. Cette femme de 37 ans, d’origine marocaine, avait été brutalement projetée sous les feux de la rampe par Steve Stevaert, le président du SP.A, au lendemain du scrutin fédéral de mai 2003. Elle aurait pu incarner l’ouverture et le renouveau du parti. Mais voilà : deux mois après sa prestation de serment, Temsamani a été emportée dans une tourmente médiatique, après avoir maladroitement évoqué la réussite d’une candidature universitaire qu’elle n’avait, en réalité, jamais décrochée. Ce mensonge méritait-il vraiment d’être expié de la sorte ? D’autres responsables politiques, de vrais poids lourds ceux-là, ont pareillement magnifié leur CV sans que cela leur ait valu d’être acculés à la démission. Aucun doute : si Stevaert l’avait voulu, il aurait pu se porter au secours de l’infortunée en invoquant la difficulté pour une femme, d’origine immigrée, de surcroît, et novice en politique, d’être ainsi projetée sans ménagement dans l’arène. Il aurait également pu renverser l’opinion en rappelant le parcours courageux d’une mère de famille élevant seule ses trois filles. Mais il ne l’a pas fait, préférant sacrifier la secrétaire d’Etat, puisque l’image, le symbole étaient désormais fissurés. L’orage médiatique a duré trois jours. Après quoi, Temsamani est retournée sur les bancs du Parlement où plus personne, désormais, ne lui prête la moindre attention…

Le règne des conseillers en communication

Parlons-en, justement, de Steve Stevaert. Il est le prototype même de cette nouvelle espèce de responsables publics û les  » Messieurs Météo de la politique « , pour paraphraser le politologue Luc Huyse (KULeuven) û, qui ont succédé à la génération des  » plombiers « , qu’incarnait Jean-Luc Dehaene. Désormais, les politiciens hument l’air ambiant, pressentent les courants ascendants et descendants. Et servent aux citoyens ce dont ils ont envie.  » Ils ne parlent plus  »au nom des gens » mais  »à la place des gens » « , souligne le sociologue Eric Corijn (VUB). L’interview du président du SP.A parue dans le quotidien Vers l’Avenir en octobre 2003 est, à cet égard, édifiante. Interrogé par le journaliste sur la question de savoir si, oui ou non,  » les citoyens ont toujours raison « , Stevaert répond :  » Les politiciens jouent souvent les disques que les gens ne veulent pas entendre. Ce sont alors de très mauvais disc-jockeys. Ils doivent au contraire jouer les disques dont les gens ont envie mais qu’ils n’ont pas encore demandés.  » Nous y voilà : l’homme politique ne fait plus l’opinion publique mais se laisse façonner par elle. Il doit avoir des antennes pour anticiper la  » volonté populaire « . Les institutions politiques sont d’ailleurs réformées d’une manière qui, en apparence du moins, les aide à mieux prendre le pouls de l’électeur : on réduit le poids du vote en tête de liste, on envisage l’élection directe des bourgmestres, on étend l’audience des  » vedettes  » en élargissant les circonscriptions pour l’élection à la Chambre des représentants et à la Région flamande. Bref, on atténue la voix des experts, des intermédiaires et des mandataires, et on renforce celle de l’homme de la rue. Cela peut s’appeler  » proximité « , dans une vision positive. Démagogie et populisme, dans les usages moins nobles. Et c’est bien là le problème :  » Les partis d’extrême droite ont, dans ce registre, une sacrée longueur d’avance sur les formations traditionnelles, rappelle Eric Corijn. Que l’on songe au fameux  »We zeggen wat u denkt » û  »Nous disons tout haut ce que vous pensez  » û l’un des slogans du Vlaams Blok datant de 1992. La croissance électorale de ce parti, comparée à la courbe déclinante des formations démocratiques, ne prouve-t-elle pas, une fois de plus, que les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie ?

Outils indispensables de cette véritable  » mise en scène de la démocratie « , les agences de publicité sont de plus en plus souvent sollicitées par le monde politique pour façonner le message destiné au public. Ce n’est pas un hasard si l’entourage des responsables publics compte souvent des spécialistes en communication. Dans le gouvernement arc-en-ciel mis en place en 1999, le Premier ministre était en permanence flanqué de deux  » spin doctors « , pour reprendre l’expression anglo-saxonne tirée de  » to spin « , c’est-à-dire  » donner de l’effet à une balle  » pour la dévier de sa trajectoire et dérouter l’adversaire. Alain Gerlache, venu de la RTBF pour y retourner ensuite en tant que directeur de la télévision, et Miguel Chevalier, parachuté plus tard au Parlement. De plus en plus de journalistes échangent leur métier pour celui de porte-parole, tandis que certains attachés de presse montent dans l’arène politique : pareille évolution, évidente dans une société où la représentation de soi joue un si grand rôle, réduit la chance de voir les infos donner un reflet objectif de la réalité. Le souci légitime d’améliorer l’efficacité de l’appareil politique s’est sophistiqué au point de se transformer, au mieux, en marketing électoral et, au pire, en manipulation de l’opinion. Bien sûr, on est encore loin, en Belgique, des dérives observées sous d’autres horizons : il n’y a pas encore, chez nous, de Karl Rove û le cerveau de George Bush û ou d’Alastair Campbell û l’ex-conseiller en communication de Tony Blair. C’est à ces  » spin doctors  » installés au c£ur du pouvoir que l’on doit l' » information  » selon laquelle les armes irakiennes de destruction massive pouvaient  » être déployées en quarante-cinq minutes « , alors que celles-ci restent toujours introuvables plus d’un an après la chute de Saddam Hussein. Mais peu importe : cette allégation était censée rendre plus  » sexy  » (sic !) le plaidoyer pour la guerre contre Saddam. La tentation du message simple et uniforme, testé par les instituts de sondage et relayé par la télé, est d’ores et déjà bien présente sous nos latitudes. La réforme fiscale  » vendue  » chaque année par Didier Reynders, et ce depuis son adoption par le gouvernement arc-en-ciel, en 2000, relève bel et bien de la manipulation de l’opinion. Souvent, on gave la presse, ou du moins une certaine presse soigneusement sélectionnée en fonction des segments du marché û pardon, de la population û à atteindre, relais désigné d’une information unique moulinée et resservie plusieurs fois sous des formes différentes. On ne compte plus le nombre de  » Fonds  » créés pour financer tel ou tel projet séduisant, dont la création est complaisamment relayée par des médias trop crédules et qui n’ont, finalement, jamais été alimentés. De même, la présentation annuelle à la presse des comptes de l’Etat, sous la forme de résumés mâchés, vise officiellement à faciliter le travail des journalistes. Officieusement, en occultant soigneusement les zones d’ombre et en mettant en évidence les seules  » bonnes nouvelles « , le gouvernement cherche à obtenir un compte rendu favorable dans les médias. C’est de plus en plus clair : la machine à communiquer développe une grande capacité à modeler l’information.

La presse : complice et victime

La presse, elle, est à la fois complice et victime de la politique-spectacle. Complice : les responsables des médias eux-mêmes sont de plus en plus friands d’informations people et, dans leur course à l’audimat ou aux succès de librairie, ils se préoccupent à leur tour davantage de la forme que du fond. Complice, encore, parce que les journalistes, moins nombreux et plus généralistes, aiment, il faut bien l’avouer, qu’on leur facilite la tâche en leur fournissant de l’information prête à l’emploi. Complice, enfin, parce que ces mêmes journalistes succombent, à l’instar du commun des mortels, à la séduction déployée par certains personnages publics. Revers de la médaille : si les responsables politiques se contentent trop souvent d’amuser la galerie en faisant un show à l’avant-scène, cela veut dire que les choses sérieuses se déroulent ailleurs, à l’abri des caméras. Désormais, on s’accorde sur les vrais enjeux en coulisses, les décisions sont prises par des experts et les technocrates. Pas de quoi faciliter le boulot des journalistes, souvent trop éloignés du centre névralgique de la politique et de moins en moins armés pour en rendre compte.  » Résultat, résume Vincent de Coorebyter (Crisp), les journaux les plus sérieux attendent parfois deux jours avant d’analyser les mesures décidées à la faveur d’un conseil ministériel : d’abord, ils décrivent l’ambiance, s’attardent sur les relations interpersonnelles et les petites péripéties, préfèrent la pâte humaine aux grands enjeux idéologiques et concrets. Rien d’étonnant, dès lors, si la presse subit les mêmes attaques que celles dont elle accable elle-même régulièrement le cénacle politique et les us et coutumes de la télévision : on la juge de plus en plus instrumentalisée, manipulée, dévalorisée.  »

En effet : si, au départ, les électeurs, les téléspectateurs et les lecteurs sont tentés par des choses simples, rondes, sans aspérités, en un mot, par l’image, cette  » traversée des apparences  » appauvrit indéniablement la politique et les médias. Et, par conséquent, la démocratie. Dans un ouvrage baptisé Het middenveld in Vlaanderen ( » La société civile en Flandre « ), des sociologues du nord du pays ont épinglé le fait que les citoyens friands de presse populaire et de télé ont généralement une image méfiante de l’homme politique, sont le plus souvent persuadés de l’impuissance des ministres et tentés, en période électorale, par l’abstention ou le vote nul. Ce n’est donc pas en empruntant la voie la plus facile que les politiques et les journalistes convaincront davantage. L’attente des électeurs est sans doute moins d’avoir des personnalités qui leur ressemblent que d’être représentés par des responsables publics qui ont des soucis, comme eux, mais aussi les moyens d’y répondre… Et si, au fond, ils en avaient marre d’être considérés comme de vulgaires consommateurs ? I. Ph. et Ph. E.

Isabelle Philippon et Philippe Engels

 » Les hommes politiques deviennent aussi pathétiques que ces concurrents de la télé-réalité qui ne veulent pas être boutés hors du Loft  »

Mark Elchardus, sociologue-VUB

 » Quel est l’intérêt de connaître l’homme qui se cache derrière l’élu si, dans le même temps, celui-ci ne parle pas de son programme ? »

Gilles Dal, historien, dans La Libre Belgique

 » Le temps des plombiers est révolu. Place aux Messieurs Météo, qui ont une intelligence émotionnelle et sont capables de prendre le pouls de la société  »

Luc Huyse, politologue-KULeuven

 » Séduire, c’est mourir comme réalité et se produire comme leurre  »

Lionel Bellenger,

expert en communication

 » Faut s’agiter, dans un sens ou l’autre, créer un bouillonnement. Le vrai politicien, c’est un comprimé effervescent. Il mousse, il pétille, il fait roter. La politique, c’est le côté gazeux de la nation, son champagne, ses pets  »

San-Antonio dans Un os dans la noce

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