Comment la police a pisté Rachida Dati

En mars, les services de renseignement français ont cherché à connaître l’origine des rumeurs sur le couple Bruni-Sarkozy. En s’intéressant aux échanges téléphoniques de l’ex-garde des Sceaux et de l’un de ses conseillers.

Un  » clapotis « . Un frémissement à la surface de l’eau : voilà comment le président français Nicolas Sarkozy résumait, le 13 avril dernier, l’affaire de la  » rumeur  » sur de prétendues infidélités au sein de son couple. Le chef de l’Etat signifiait ainsi la fin d’un feuilleton politique, médiatique et policier, dont les épisodes se sont joués en mars et avril. Affaire dérisoire ? L’enquête du Vif/L’Express démontre tout le contraire : le  » clapotis  » a, en réalité, toutes les apparences d’une tempête qui marquera le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

Pour trouver l’origine de ces ragots, un service de renseignement a reçu pour consigne d’enquêter sur un membre influent d’un cabinet ministériel. Le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, a même mené ses propres investigations pour tenter de débusquer le ou les corbeaux. Récit de ces folles semaines.

Les premiers signaux naissent à la mi-février 2010, lorsque des messages, évoquant des liaisons extraconjugales du couple Bruni-Sarkozy, se répandent, via Internet, sur le réseau social Twitter. La rumeur éclate au grand jour le 9 mars, avec la publication d’un article dans un blog hébergé sur le site du Journal du dimanche. Aussitôt, la presse internationale prend le relais.

Le président, furieux, somme son ami Brice Hortefeux de trouver l’origine de ces calomnies. Nicolas Sarkozy veut des noms. Il en aura. Sur ordre du ministre, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) hérite de ce dossier confidentiel. Cette fois, il ne s’agit pas de traquer un commando terroriste ni d’identifier un espion étranger, mais de confondre une langue de vipère.  » Une décision logique, légale et hiérarchique, prise dans le cadre de la protection des institutions « , assure alors un responsable policier.

Selon un  » tuyau  » non recoupé, les ragots sont entretenus par deux personnes, l’ex-garde des Sceaux, Rachida Dati, et son conseiller en communication, François-David Cravenne. Cet homme influent dans les cercles politiques travaille aussi au côté du ministre de l’Industrie, Christian Estrosi, dont il est conseiller spécial. La DCRI va désormais éplucher sa vie personnelle et professionnelle à travers les communications émises ou reçues depuis son téléphone mobile BlackBerry.

Les enquêteurs récupèrent en effet les facturations détaillées du portable, les  » fadets « , comme on dit en jargon policier ( lire l’encadré). Une impressionnante liste d’appels se dessine sous leurs yeux et, logiquement, leur confirme de très nombreux échanges téléphoniques entre François-David Cravenne et Rachida Dati. Bien qu’il n’existe aucune preuve formelle, cette dernière devient le suspect n° 1 de l’Intérieur. N’entretient-elle pas des relations très fraîches avec Carla Bruni ? N’est-elle pas en guerre ouverte avec certains conseillers du président ? Ne fréquente-t-elle pas des ennemis déclarés du chef de l’Etat ? Sollicitée par le Vif/L’Express, l’ex-garde des Sceaux n’a pas souhaité s’exprimer.

Dati ou l’art de la dissuasion nucléaire

A la mi-mars, François-David Cravenne est  » convoqué  » place Beauvau, dans le bureau de Brice Hortefeux. Les deux hommes, qui ont £uvré ensemble à l’ascension de Nicolas Sarkozy, se connaissent bien. Et se parlent sans détour. Le conseiller d’Estrosi reçoit même l’ordre de ne plus fréquenter Rachida Dati. Place Beauvau, on ne souhaite pas aujourd’hui commenter cette rencontre. On rappelle seulement que  » les deux hommes se voient régulièrement « . A l’Elysée, en tout cas, on est désormais convaincu des persiflages de l’ancienne ministre : elle aurait au moins évoqué, avec force détails, une ancienne aventure supposée du président. La sanction tombe le 14 mars, le soir du premier tour des régionales : l’ex-garde des Sceaux apprend que sa protection policière et sa voiture de fonction lui sont retirées par le ministère de l’Intérieur. Officiellement, pour des motifs d’économie budgétaireà Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, indique pour sa part au Canard Enchaîné que  » le président de la République ne veut plus voir Rachida Dati « . Pierre Charon, conseiller politique à l’Elysée, enfonce le clou en déclarant  » la peur doit changer de camp « . Les ennemis de l’ancienne ministre laissent imprudemment entendre qu’ils ont la preuve de son implication.

Mais ces différentes humiliations vont lui permettre de prendre sa posture favorite, celle du martyr, et de retourner la situation à son avantage à l’issue d’une opération de communication ciselée avec deux ou trois personnes de confiance.

Le 7 avril, coup de théâtre à la Feydeau, elle lâche au micro de RTL :  » Je connais assez bien le président de la République, y compris quand il était au ministère de l’Intérieur. Il a toujours combattu ce genre de pratiques et, donc, ça ne peut pas exister.  » Autrement dit, elle sait qu’elle a été surveillée, et pourrait le dénoncer publiquement. Dati ou l’art de la dissuasion nucléaireà

Quelques heures plus tard, Carla Bruni en personne décrète l’armistice sur Europe1 : Rachida Dati  » reste tout à fait notre amie « . Quant à Claude Guéant, il est contraint au rétropédalage :  » La vérité d’hier n’est peut-être pas celle d’aujourd’hui « , dit-il, dès le 7 avril.

L’affaire de la rumeur a mobilisé des moyens d’ordinaire réservés à la sécurité nationale ou au terrorisme. Elle a redistribué les rôles dans l’entourage présidentiel, entre gens en cour, en disgrâce ou en exil. Elle a surtout aiguisé les haines et les ranc£urs. Mais le corbeau n’a pas été identifié. Le clapotis n’a pas fini de faire des vagues.

éric Pelletier et Jean-Marie Pontaut

des moyens d’ordinaire réservés à la sécurité nationale ou au terrorisme

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